COMPRENDRE "LE PROBLÈME ANGLOPHONE" AU CAMEROUN

«Lorsque l'injustice devient la loi, la résistance devient un devoir». L'institutionnalisation de la culture du crime politique, la répression systématique, et le mépris de la minorité anglophone par une clique de vieillards à la tête de ce pays depuis 34 années est entrain de montrer les premiers signes d'une déflagration qui pourrait emporter ce qui restait de son unité nationale. Un sursaut!

Entretien Avec ... (David ABOUEM À TCHOYI) - Samedi 14 Janvier 2017 - Présentation : DIPITA TONGO © STV NEWS
© Hugues Seumo

Bamenda-Cameroon: Many Families Still Don't Know The Whereabouts Of Their Children.

Biya succumbs To Ghost Town Pressure, Releases Anglophone Detainees © Cameroon Concord

Cameroun, la colère des anglophones: le plaidoyer historique du député Joseph Wirba à l'Assemblée nationale

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L'honorable Joseph WIRBA est député du BUI.

 

[...] Vous violez nos enfants! La fille de mon frère a été violée à Buea. Je jure devant le gouvernement de ce pays. Le président de ce pays sait-il que les gouverneurs, les préfets et tous les administrateurs que vous avez envoyés au Cameroun occidental sont sur le terrain en train d'afficher le comportement d'une armée d'occupation? Nos populations n'ont nulle part où aller. Nous avons fourni tous les efforts. Nos ancêtres vous ont fait confiance! C'est la raison pour laquelle ils ont accepté un gentlemen’s agreement qui débouchait sur la cohabitation de deux peuples qui se considéraient comme des frères. Si c'est ce que vous nous présentez après 55 ans, il est dont clair que, ceux qui affirment qu'il faut diviser le Cameroun ont raison! Ils ont raison !

Les originaires du Cameroun occidental ne peuvent pas être vos esclaves. Non, ils ne le sont pas! Vous n'avez pas conquis leur territoire à la suite d'une guerre. Si c'est ce que vous pensez et que nous devons l'accepter, je dis simplement NON ! Cela ne marchera pas.


Comment pouvez-vous avoir une armée qui est censée protéger les enfants, mais celle-ci arrive sur le terrain, les tabasse et violent certains. Dans aucun pays on ne l'a déjà vécu. Nous sommes au 21e siècle, et quiconque pose ces actes sera tenu pour responsable, pas son gouvernement. Vous nous faites croire que nous avons fait le mauvais choix. Qu'y a-t-il à dire! Nous avons fourni des efforts, je veux que le monde le sache et qu'il le retienne. Je me suis assis avec des ministres et je les ai écoutés parler. Le premier était ministre de la Justice en ce moment-là, Amadou Ali. Il y a dix ans, j'ai pris mon temps, j'ai roulé en voiture de Kumbo à Yaoundé pour lui dire : «Quelque chose se développe là-bas. Le fait que vous envoyez les gendarmes tabasser les individus et dire toutes ces choses provoque des douleurs dans le Cameroun occidental et en tant que ministre de la Justice, vous devez faire attention au sujet de ce qui se passe au Cameroun occidental». Il s'est retourné, il m'a regardé et m'a dit : «M. Wirba, c'est ton peuple qui a choisi venir ici». Il est vivant. Il me l'a dit.


La semaine dernière, je suis allé voir le ministre de l'Enseignement supérieur, Pr. Fame Ndongo et je lui ai dit: «Le problème que nous avons au Cameroun Occidental est un problème qui déstabilisera le Cameroun. Si vous ne le gérez pas méticuleusement, vous ne reconnaîtrez plus le Cameroun dans quelques mois ou dans quelques années. Lorsque les individus ont refoulé la colère, les douleurs et l'humiliation pendant plus de 50 ans, le jour où tout éclate, vous ne serez pas à mesure de les contrôler.» Sa réplique était tout simplement «Qu’est-ce que vous allez faire?» Parce que vous avez votre armée d'occupation dans le Cameroun occidental. Lorsque les gens se soulèveront, même si vous prenez toute l'armée française associée à la vôtre,vous ne pourrez pas les vaincre.


Mais nous n'avons pas besoin de ça. Nous n'avons pas besoin de ça au 21e siècle.

Je faisais partie de ceux qui croyaient au Cameroun unifié, mais je veux faire savoir à cette assemblée que ce qui est arrivé aux enfants de l'Université de Buéa et à ceux de Bamenda m'a fait comprendre que les individus qui affirment que le Cameroun doit être divisé en deux parties ont raison. En outre, le nombre de ceux parmi nous qui ne cessent de croire que cette division constitue l'ultime fin s'accroît. Un soir, j'ai entendu parler d'une offre d'environ mille emplois et d'une autre offre de 2 milliards de francs CFA pour les écoles laïques, cela m'a fait rigoler. Mon peuple est-il esclave? Donc, vous les prenez maintenant comme vos chiens que vous pouvez battre, blesser, soigner, briser les os et ensuite jeter un morceau de viande pour qu'ils se battent. Cela doit prendre fin. Si nous, peuple du Cameroun occidental, devons continuer à faire ce que nous faisons, c'est parce que nous croyons que l'union a toujours fait la force. Plus vous êtes avec des individus, plus vous avez des chances de survivre.


Si le peuple du Cameroun oriental qui constitue la majorité a prouvé que notre sang ne représente rien, il est donc temps pour nous de dire que cela prendra bientôt fin. Je veux vous donner une citation que j'ai empruntée aux libérateurs américains : «Lorsque l'injustice devient la loi, la résistance devient un devoir». Le peuple du Cameroun occidental a le devoir de résister face à votre oppression. Je parle d'oppression à cause de ce que j'ai vu sur le terrain. Laissez-moi vous présenter deux autres cas. Un incident a eu lieu à Bangolan il y a trois semaines. Bangolan est un village voisin de Jakiri, d'où je viens. Au fait, je ne sais pas de quoi il s'agissait, mais un gendarme a été tué. Les forces de l'ordre, sous les instructions du préfet de Ngoketunjia, sont entrées à Jakiri et dans les villages voisins, et sont allées avec environ cent hommes. Ils ont été tabassés, leurs os, broyés et ensuite abandonnés. Je suis allé au lieu où il avait amené ces gens et je lui ai dit : «M. le préfet, vous allez libérer mes compatriotes». Il a envoyé des militaires pour moi, l'un d'eux m'a adressé la parole, et j'ai répondu: «Je suis le représentant de ces gens parce que je suis député». Et le jeune gars s'est retourné vers moi et m'a dit : «Et puis quoi? On est pas ici à Yaoundé», ensuite, il a tracé une ligne sur le sol et m'a dit que si je traversais cette ligne, je verrais les conséquences.


Malheureusement pour lui, je suis descendant des guerriers de Nso, personne ne trace des lignes devant moi: j'ai traversé. Ensuite, je lui ai dit: «tire sur moi» J'ai dit au préfet «libérez mes compatriotes». En 12 heures, il les a libérés, mais certains sont toujours couchés à l'hôpital. Ils ont frappé et botté une femme enceinte et elle a fait une fausse couche. Personne ne remet cela en cause. C'est la raison pour laquelle dans ce plan ingénieux visant à mettre un terme à notre culture et à notre peuple, vous avez veillé à ce que tout administrateur et commandant de l'armée soit du Cameroun oriental. C'est la raison pour laquelle ils peuvent assassiner les gens sans remords.


Cela doit prendre fin. M. le Président, M. le Président de l'Assemblée nationale, je veux redire cette citation «Lorsque l'injustice devient la loi, la résistance devient un devoir». Nous, peuple du Cameroun occidental, résisterons. Si vous voulez prendre ce territoire par force, vous tuerez jusqu'au dernier homme avant de l'obtenir. Vous pouvez commencer par moi aujourd'hui. Vous pouvez commencer par moi. Cela doit prendre fin. Nous devons savoir qu'un peuple ne saurait être traité de la sorte.


Cinquante ans, c'est très long. Cinquante ans c'est une très très longue période.

Et nous venons ici nous assoir, juste pour parler du budget, vous normalisez le meurtre et le viol. M. le Président de l'Assemblée nationale, je suis désolé de vous dire que ceci fait partie de la résistance. Vous m'écouterez jusqu'à la fin «Lorsque l'injustice devient la loi, la résistance devient un devoir ». Défendre mon peuple relève de mon devoir. Vous ne m'interromprez pas à cause du manque de temps, mais si vous le voulez, vous pouvez appeler vos gendarmes brutaux de venir m'assassiner ici. Je ne m'arrêterai pas. Je ne m'arrêterai pas. Je veux que vous écoutiez ceci M. le président de l'Assemblée nationale, mon peuple souffre et le morceau de sucre qui avait été évoqué dans cette Assemblée ... M. le Président de l'Assemblée nationale, êtes-vous mécontent de voir que celui que vous considériez comme votre esclave s'est révolté dans la maison du maître et pose des questions?

M. le Président de l'Assemblée nationale, je vous le réitère, ceci fait partie de ma résistance et vous allez m'écouter jusqu'à la fin. Envoyez les militaires brutaux qui ont violé nos filles venir me faire sortir d'ici. Je le dirai jusqu'à la fin. Je le dirai jusqu'à la fin. Vous ne pouvez rien me faire. Je me demande si le Président de la République sait que les gouverneurs et les préfets, lorsqu'ils sont affectés au Cameroun occidental, se comportent exactement comme des colons. Lorsqu'ils manquent de respect aux individus et les insultent, lorsqu'ils font tout ce qu'ils ont fait, nous devons résister et nous devons vous dire que notre peuple ne sera pas réduit à néant parce que nous avons accepté cette union en tant que partenaires égaux. Oui monsieur! Oui j'ai fini Voilà j'ai fini. Nous résisterons.


Vous ne pouvez rien faire pour nous stopper, car la resistance fait partie de notre héritage culturel. Vous qui craignez tous les administrateurs et tous les dirigeants, nous défions nos dirigeants et nous les réprimandons, c'est la raison pour laquelle ils sont responsables.


Traduit en français par Abosi Muma.Translated by Abosi Muma.

Je suis Joseph Wirba

 

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Le Professeur et leader politique Maurice Kamto rejoint le collège d'avocats des manifestants séquestrés à Yaoundé

Source: Mohamadou Houmfa

L’avocat camerounais Maurice Kamto (bien connu dans le dossier du conflit territorial ayant opposé le Cameroun au Nigeria sur la presqu’ile de Bakassi) se range aux côtés des populations anglophones. Il vient de se constituer dans un collège d'avocats pour la défense des manifestants actuellement détenus à la prison de Kondengui (Yaoundé).

Le Comité de Libération des Prisonniers Politiques (CL2P)

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Colère des anglophones: Pour Marafa Hamidou Yaya Il faut donner enfin vie au pacte de 1972, bâtir enfin une République Unie

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 Marafa Hamidou YAYA

Camerounaises, Camerounais, chers compatriotes anglophones et francophones,

Ces dernières semaines, le profond malaise des Camerounais anglophones a tourné à la colère lorsque des avocats et des professeurs ont investi les rues de Bamenda et de Buea pour réclamer un plus grand respect du bilinguisme de notre pays au sein de ses systèmes judiciaire et éducatif.

Depuis quelques jours, cette colère se mue malheureusement en violence: dans ces mêmes rues, de jeunes partisans de l’indépendance des provinces anglophones affrontent désormais les forces de l’ordre. Le sang coule, des hommes meurent. Comment en sommes-nous arrivés là? Pourquoi, aujourd’hui, des Camerounais affrontent-ils d’autres Camerounais? Pourquoi cette effusion de violence fratricide?

Lorsque, par le référendum du 20 mai 1972, le peuple camerounais a choisi de mettre fin au fédéralisme pour donner naissance à une «République unie du Cameroun», l’ambition de tous, anglophones et francophones réunis, était, me semble-t-il, de préparer l’avènement d’un Camerounais nouveau, biculturel, héritier à part égale des «leçons» retenues des deux régences et susceptible de tirer le meilleur de ces deux héritages.

Les événements actuels prouvent suffisamment que ce projet a échoué.

Deux identités camerounaises distinctes coexistent aujourd’hui, et les anglophones éprouvent à raison le sentiment d’être marginalisés, d’être des citoyens d’un rang inférieur à celui des francophones. Le bilinguisme inscrit dans notre Constitution étant appliqué de façon profondément inégalitaire dans l’administration, la justice et l’enseignement, ils ne jouissent pas de l’égalité des chances qui devrait être accordée à tous les citoyens d’un État moderne et démocratique. Cette inégalité frappe également leurs conditions de vie: ils souffrent, plus encore que leurs compatriotes francophones, du chômage et du déficit en infrastructures. Et les anglophones n’ont aucun recours, aucun relais pour dénoncer ces discriminations, puisque, enfin, leur communauté est largement tenue à l’écart des postes clés de l’État et de l’administration, y compris au sein de leurs propres régions.

Les Camerounais anglophones, qui ont aujourd’hui le sentiment que leur destin leur échappe, dénoncent à raison la trahison de l’esprit du pacte d’unification établi en 1972 entre les représentants des deux communautés.

Du non-respect de ce pacte, la responsabilité incombe d’abord aux francophones, et ces derniers doivent reconnaître leurs torts. En plus, de «République unie», notre pays est devenu simple «République» par le changement de la loi par une majorité simple, un glissement sémantique annonçant l’oubli progressif de l’identité biculturelle du Cameroun par un pouvoir monoculture! Et centralisateur. Les dirigeants francophones n’ont pas rempli les engagements qu’ils avaient pris en 1972 vis-à-vis de leurs compatriotes anglophones. Mais les leaders anglophones qui avaient pris part à ce pacte d’unification ont eux aussi manqué à leurs devoirs: cette dérive du pouvoir francophone, ils n’ont pas su – ou pas voulu, trop satisfaits de leurs privilèges personnels- la dénoncer.

La nouvelle génération de Camerounais anglophones, qui souffrent des effets conjugués de cette trahison et de ce renoncement, doivent-ils pour autant tourner le dos à leur identité camerounaise, à notre histoire commune? Sans même parler du caractère illusoire et suicidaire d’une indépendance du Cameroun anglophone, le retour au fédéralisme, que réclament aujourd’hui bon nombre d’anglophones, n’est pas une solution à leurs difficultés. Revenir aujourd’hui à deux États fédérés, l’un anglophone et l’autre francophone, consacrerait définitivement l’échec du pacte de 1972, et ne ferait qu’accentuer le caractère marginal, sur le plan économique comme géographique, des régions anglophones.

Il faut au contraire donner enfin vie au pacte de 1972, bâtir enfin une République unie du Cameroun.

Car le bilinguisme, héritage de notre histoire, est aujourd’hui une chance pour notre pays. Seul pays bilingue franco-anglais au monde avec le Canada, un modèle pour le moins inspirant, le Cameroun pourrait, en instaurant un bilinguisme égalitaire, s’insérer plus efficacement dans les pratiques et les codes d’un monde globalisé.

Pour y parvenir, il ne faut donc pas ressusciter le fantôme du fédéralisme, mais bien plutôt faire le choix de la modernité et du progrès, celui de la diversité dans l’unité, en engageant enfin la décentralisation du pays. Les représentants des deux communautés doivent s’asseoir autour d’une table et rédiger un nouveau code du vivre ensemble sur la base de l’expérience passée et des lois de décentralisation de 2004, qui sont malheureusement restées pour l’essentiel lettre morte à ce jour. Cette concertation renforcée sera propice au développement des infrastructures du Cameroun anglophone, et pourrait, par exemple, aboutir à la construction d’un nouvel aéroport international, ou à la construction d’une université jumelée avec une institution prestigieuse internationale offrant des formations spécifiques et de pointe (pilote, high-tech, .. ) et inexistantes dans la zone francophone.

Je propose aujourd’hui qu’un Conseil National de l’Unification soit créé au plus haut niveau de l’État: il se réunira tous les 6 mois pour évaluer la mise en œuvre de ce code dont la finalité sera l’avènement du Camerounais nouveau, riche de sa culture double. Pour marquer symboliquement mais puissamment la rupture avec la politique centralisatrice que mène le gouvernement depuis plus de 30 ans, je propose également que notre pays retrouve son appellation de « République Unie du Cameroun» ainsi que le drapeau arborant deux étoiles jaunes sur la bande verte, au lieu d’une étoile jaune sur la bande rouge comme c’est actuellement le cas.

Le retour à l’esprit de 1972 est la meilleure garantie d’un avenir harmonieux et prospère pour tous les Camerounais.


Yaoundé, le 12 décembre 2016
Marafa Hamidou Yaya, prisonnier politique

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 Vidéo: un aperçu des mauvais traitements infligés aux jeunes manifestants anglophones par des éléments du triste BIR

Cameroun - Interview de Jean-Marc Soboth, journaliste : «Voici ce que veulent les Anglophones du Cameroun»

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Jean-Marc Soboth J. M. Soboth

 

"Contemporain de la All Anglophone Conference I à Buea (1993), et II à Bamenda (1994), Jean-Marc Soboth est, à 52 ans, considéré par beaucoup comme le meilleur analyste francophone de la question anglophone au Cameroun dont il a reçu une distinction au Cameroon Press Award il y a plus de 20 ans. "

Il a interviewé entre autres monuments de la réunification, l’inoubliable John Ngu Foncha. Il fit partie des journalistes coincés dans la ville de Bamenda en octobre 1992 lorsque le régime de Yaoundé décrétait l’État d’urgence dans le Nord-Ouest anglophone dans la foulée de la première élection présidentielle multipartite. Installé au Canada depuis plusieurs années et où il est chroniqueur radio et journaliste freelance, il nous livre ici une analyse renversante des revendications anglophones.

Par Cameroon Voice

Cameroon Voice: Depuis plusieurs semaines, une série des manifestations populaires embrasent les villes anglophones du Cameroun dont Bamenda, Buea, Kumba… Des morts sont déjà tombés sous les balles des forces de l’ordre. On n’avait presque jamais entendu parler des Anglophones dans ce pays considéré comme ancienne colonie française. Au fait, qui sont les Anglophones du Cameroun?


Jean-Marc Soboth: Les Anglophones sont nos frères du protectorat allemand qui, après la première guerre mondiale et les accords Versailles en juin 1919 furent confiés par la Société des Nations (SDN, future ONU) à deux des puissances ayant théoriquement remporté la guerre, en l’occurrence la Grande Bretagne et la France. C’était un régime de mandat et ensuite de tutelle à la deuxième guerre mondiale. Juridiquement, ce pays n’a jamais été une colonie ni française ni britannique. Les puissances européennes devaient restituer le territoire tel quel, après en avoir préparé les populations à l’autodétermination, mais aucune ne l’a fait. On a notamment fait du British Southern Cameroons une entité étatique qu’on a obligée à s’associer soit au Nigéria soit au bloc français à l’indépendance.

Le protectorat allemand avait été saucissonné et réduit drastiquement comme il est de coutume dans l’histoire des possessions coloniales. La France s’est frauduleusement arrogée des pans entiers du territoire de la Deutsche Kolonie Kamerun qu’elle a intégrés à ses colonies voisines du Gabon, du Congo, et de l’Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine). La France y a pratiqué l’indigénat (travaux forcés, etc.) le plus rude alors qu’on faisait croire à une œuvre civilisatrice.

De leur côté, les Britanniques ont choisi le site stratégique du Mont Fako où se trouvait d’ailleurs la capitale allemande, Buea.
Pour faire court, il y a donc eu l’indépendance du Cameroun français en janvier 1960. Elle a été obtenue de haute lutte par de brillants nationalistes ayant à leur tête le syndicaliste Ruben Um Nyobè. Au Southern Cameroons britannique, l’ONU a initié un référendum en février 1961. On leur a imposé deux alternatives : se rallier au Nigéria où ils étaient déjà ou s’associer aux frères du Cameroun français. Préparés par Um Nyobè, ils choisirent la réunification avec leurs frères et sœurs du Cameroun français. Ce faisant, la plus grande partie d’entre nos compatriotes qui étaient dans le Nord (Northern Cameroons ou Cameroun septentrional) s’en allèrent au Nigéria provoquant ainsi le premier contentieux à la Cour Internationale de Justice entre le régime Ahmadou Ahidjo et les Britanniques. Aujourd’hui les Anglophones représentent 20% de la population, donc entre 4 à 5 millions de personnes.

Les Anglophones exigent le retour à l’État fédéral institué en 1961 mais qui a pris fin avec le processus référendaire de mai 1972. Ce retour en arrière n’est-il pas un recul dans l’histoire du Cameroun?

Là, vous inversez les rôles. Le recul c’est plutôt la création d’un État unitaire inutile et, entre autres, la suppression d’une des deux étoiles du drapeau qui marquaient les retrouvailles de 1961.. Les étoiles symbolisaient un précédent historique mais aussi le fait que la grande majorité des nos frères du Kamerun allemand nous avaient été arrachés soit par la France, soit par la Grande-Bretagne avec l’autre référendum de 1961 au Northern Cameroons.

Les Francophones ont toujours l’impression que leurs compatriotes anglophones sont revenus au bercail comme on revient chez ses parents sans aucune procédure juridique. Ils croient qu’il suffit de se répéter que « le Cameroun est un et indivisible » face à des compatriotes qu’ils ne fréquentent pas. Ce qu’on oublie c’est qu’il y a eu des accords qui ont abouti à la mouture fédérale de 1961. Il y a eu des garde-fous juridiques. On ne devait pas toucher à l’intégrité de la fédération. On ne devait se retrouver ni à la Francophonie ni au Commonwealth, etc. Où en est-on aujourd’hui? Comme dans tous les États fédéraux du Monde, les États fédérés bénéficient d’une importante autonomie locale avec un premier ministre, un gouvernement élu; il y avait le président fédéral comme aux États-Unis. Le pouvoir fédéral s’exclut de la gestion locale.

La loi référendaire de 1972 a tout centralisé à Yaoundé. Il semble que c’était pour permettre à la firme française Elf d’exploiter le pétrole découvert au large du Rio Del Rey sans devoir rendre de compte à un État fédéré anglo-saxon trop indépendant. La date de l’État unitaire qui en a résulté est frauduleusement qualifié de réunification. On a oublié la vraie réunification qui s’est faite en février-octobre 1961. On a jeté les accords à la poubelle, ainsi que me le disait l’artisan de la réunification John Ngu Foncha avant sa mort. Personne ne s’en souvient plus. Dans un pays où il n’existe aucun juge de l’inconstitutionnalité, où les Francophones sont dépolitisés, tout est passé comme lettre à la poste. La vérité que nul ne veut entendre est que l’État unitaire dans ce pays est une escroquerie; il est nullum ab initio. Il est inconstitutionnel. La date du 20 mai est une spectaculaire imposture au regard des accords de 1961 qui interdisaient toute manipulation de la majorité démographique francophone contre l’intégrité de la fédération.

Vous pensez donc qu’un retour à l’État fédéral à deux États sur une base uniquement linguistique est censé régler cette question?

Le retour à l’État fédéral est l’étape nécessaire et suffisante pour permettre à l’ancien État fédéré de sauvegarder ses droits fondamentaux. Libre aux Francophones de multiplier le nombre des États fédérés. Je ne vous apprends pas que les plus puissants du Monde, États-Unis, Russie, Canada, Brésil, Chine, Grande Bretagne, Allemagne, etc., sont tous des États fédéraux.
L’État unitaire est par essence dictatorial compte tenu de la masse de pouvoirs entre les mains d’une seule personne. Je répète : tout a commencé par la fin de l’État fédéral. On a jeté entre les mains d’une poignée d’administrateurs coloniaux francophones nègres ne rêvant que de Côte d’Azur un État fédéré de culture différente. Leurs us et le respect de l’autre y furent à mille lieux des indigènes de la France où le président de la République et l’appareil administratif écrasent la population. En 50 ans d’association, le bilan est désastreux : le West Cameroon a été décapité, démantelé... Ils avaient presque tout : gouvernement élu, réseau électrique et routier, ports, aéroports… Tout cela n’existe plus. L’un des paradigmes récents de la dévastation est l’Université de Buea. C’était un fleuron du monde universitaire. Les « gens de Yaoundé », à partir de leurs bureaux, ont progressivement saccagé cette institution...

En ce moment où les Africains parlent de panafricanisme et de réhabilitation de la culture africaine, ne trouvez-vous pas un peu étranges ces revendications à contre-courant de l’histoire du continent? Les Francophones le leur reprochent apparemment…


Les Anglophones sont aussi panafricanistes que tous les vrais Africains. Il est clair que les Francophones le sont moins en Afrique. Les Britanniques ont pratiqué chez eux le Indirect Rule consistant à renforcer les capacités traditionnelles et les ressources locales. La France, elle, pratiquait le Direct Rule induisant un centre de décision unilatéral du colonat et de la Métropole. Les indigènes de la France n’étaient que de la main d’œuvre gratuite vouée à l’assimilation et à l’illettrisme. Leurs langues « vernaculaires » étaient interdites dans les lieux publics et ils n’avaient droit qu’à l’enseignement primaire. Il en a résulté des individus acculturés, tous soi-disant descendants de Gaulois, n’ayant pour seul horizon que la France, sa culture, sa puissance, à l’instar des Antillais... L’intelligentsia francophone en est le fidèle reflet... Par exemple, les Anglophones n’ont jamais compris que la monnaie soit française et que cela ne pose aucun problème aux Francophones. Ils trouvent cela inconcevable. La France décide de presque tout, avec l’accord de tous. On a hérité de la France l’irrespect de l’indigène et la sublimation de l’autorité issue du modèle napoléonien…


Les revendications des avocats et celles des enseignants correspondent-elles à ce que vous décrivez?

Les avocats remettent en question la mise en œuvre du nouveau code de procédure pénale qui reconduit des juges issus du système du droit civil français en territoire du Common Law. La philosophie de la présomption d’innocence ou des droits de la défense y est différente. Le système français est plus répressif. Les enseignants veulent un système cohérent. Depuis toujours, les livres du secondaire francophone viennent de France où ils sont édités par le groupe Lagardère... Les Anglophones trouvent ridicule de devoir être dirigés par de tels « frères ». Le chef de l’État qui est Francophone ne s’est presque jamais exprimé en anglais et au grand jamais dans une des langues locales. Il vit la plupart du temps à Genève et ne visite aucun autre pays africain. Les Anglophones ne croient dans le panafricanisme des tels Africains.

Les manifestants de Bamenda ont brûlé le drapeau. Le plus effrayant a été, pour beaucoup, l’érection du drapeau d’une certaine République sécessionniste d’Ambazonie. On a vu des armoiries, des cartes d’identité et passeports de cette Ambazonie. C’est de la haute trahison. Quel est votre avis sur la question?

Bien évidemment, aucun patriote ne peut applaudir lorsqu’on brûle le drapeau. Mais figurez-vous que dans un État de droit, on ne juge pas les gens sur la base de la colère et de l’émotion. On juge avec des lois. On ne condamne que sur l’énoncé d’une loi qui existe. Lorsque nous étions en fac de droit, on nous a appris la locution latine: Nullum crimen nulla poena sine lege... Si vous voulez condamner des gens qui brûlent ou piétinent le drapeau, il faut légiférer. Il ne faut pas laisser les forces de l’ordre faire la justice.
J’ai publié récemment sur Facebook des photos où des vétérans américains, et pas des moindres, brûlent la bannière étoilée. Or on le sait, le législateur américain n’est pas aveugle. Les États-Unis sont un pays qui a plusieurs siècles et construction pénale mais personne n’a jamais jugé utile de jeter en prison ou de torturer ceux qui brûlent le drapeau. Ce n’est que récemment que le nouveau président Donald Trump suggérait des sanctions à l’égard de ceux qui en avaient déjà fait un sport.

S’il vous était personnellement donné de légiférer sur la question des sanctions aux personnes qui brûlent le drapeau national – ce qui constitue quand même un acte grave -, que feriez-vous?

S’il m’était donné de légiférer sur la question, je me poserais d’abord des préalables. On ne dit jamais aux Camerounais que le drapeau tricolore à trois bandes verticales vert-rouge-jaune, tel qu’on nous l’a offert, ne provient ni de 1961 ni de 1972. C’est le drapeau colonial français tel qu’adopté par l’Assemblée législative du Cameroun (ALCAM) le 10 mai 1957. C’est un drapeau colonial, je répète. Qu’on le sache ou pas, il est un puissant symbole de la colonisation comme les monuments Leclerc, De Gaulle, etc. On avait ajouté deux étoiles au drapeau en 1961. On en a soustrait une en 1972. Le décret du président Biya datant de 1984 a supprimé tous les derniers symboles de la réunification. L’on s’est retrouvé tout bonnement avec notre bon vieux drapeau colonial français.


Ce n’est pas notre drapeau même si on en est habitué. Point. On le défend comme on défend la langue française et le franc Cfa. Ce drapeau symbolise notre fidélité au colon français. Le nom de notre pays provient, lui, d’une caricature portugaise sur un comptoir atlantique où ils pillaient, tuaient et expédiaient nos ancêtres vers les enfers américains. Nous devons célébrer nos vaillants résistants à travers notre drapeau, nos rues, avenues, édifices, vestiges, monuments... Dans nos traditions, on a coutume d’exorciser la mort violente, les souffrances des ascendants, les âmes disparues en exils forcés... Autrement nous nous accrochons à notre propre malédiction. En terme symbolique, avant de sanctionner quiconque, je ferais d’abord le deuil de nos ancêtres, de nos héros, en leur offrant la place qu’ils méritent dans leur terroir…

Revenons-en aux sécessionnistes… Vous semblez dire qu’il n’y a pas, dans le cas actuel, infraction de haute trahison à vouloir faire exploser le territoire national avec des faits concrets comme le fait de prôner publiquement la partition du pays et de hisser un drapeau…

Il n’y a aucune incohérence là-dedans. Les sécessionnistes n’ont jamais été majoritaires dans cette partie du pays. Les Anglophones ne croient pas en la sécession, de la même manière qu’ils ne s’habituent jamais à la violence des forces de sécurité. Les majoritaires y sont fédéralistes. A contrario, je peux vous garantir que personne n’y est pour l’État unitaire, copié dans le modèle constitutionnel français de 1958. Il y a longtemps que les Anglophones mènent un débat très intense sur la question de la forme de l’État entre le séparatisme et le fédéralisme. C’est un débat essentiellement conceptuel. Rien à voir avec les plates insultes et menaces de représailles des Francophones. Ils en discutent dans des groupes Internet sous le nez des Francophones qui, eux, ne font aucun effort pour lire et comprendre afin d’y prendre part. Les Francophones n’y parlent, eux, que de leurs diplômes ronflants et de prouesses en terme d’accumulation des biens matériels, d’enrichissement personnel… C’est un dialogue de sourds total. La plus grande incompréhension réside donc dans le fait que les Francophones sont massivement ignorants. La majorité pense que État unitaire signifie intégrité du territoire tandis que fédéralisme signifie partition.

On évoquait tout à l’heure le projet séparatiste de l’Ambazonie… Il s’est souvent dit qu’il s’agit d’une provocation planifiée voire sponsorisée…

Sponsorisée par qui? Le président Paul Biya est un bras séculier de la France qui, elle, a un deal non écrit avec ses homologues permanents du conseil de sécurité de l’ONU. Je comprends que l’on soit effrayé en découvrant drapeaux et emblèmes de l’Ambazonie. Et vous avez bien remarqué que ça n’impressionnait pas les Anglophones qui, eux, tiennent à l’unité. Pas à l’État unitaire. Savez-vous pourquoi? C’est parce que les sécessionnistes du SCNC (Southern Cameroons National Council) qui promeuvent l’Ambazonie sont actifs depuis 1989. Cela fera bientôt 27 ans. C’est un mouvement connu dans le système des Nations Unies où il tente toutes sortes d’actions pour atteindre ses objectifs. Mais je vous l’ai dit tout à l’heure, les Anglophones ne sont pas intéressés par la sécession. La présence du SCNC est néanmoins un argument puissant de négociation. Le Cameroun n’est donc pas maudit par la présence du SCNC. Comme tous les mouvements indépendantistes du Monde, le SCNC nourrit son projet. Le passeport de l’Ambazonie n’est reconnu nulle part même s’il effraie les Francophones. Ce n’est qu’un spécimen. Ne craignez pas qu’on en obtienne un visa. Ça corrobore ce que je disais tout à l’heure. Les Anglophones sont plus avancés que les Francophones dans le débat politique.

Des pays comme les États-Unis, le Canada, la France, etc., ont chacun une dizaine de mouvements séparatistes sans se sentir maudits ou « hautement trahis » même si la différence notoire est qu’ils ne risquent pas qu’une puissance occidentale en profite pour venir bombarder et diviser. Des drapeaux et autres emblèmes séparatistes, il y en a chez les Basques, les Alsaciens, les Bretons, les Corses, les Franc-comtois, les Languedociens, les Normands, les Picards, les savoisiens, les Guadeloupéens, les Martiniquais… Ils hissent leurs drapeaux partout où ils veulent. On n’a accusé personne là-bas de haute trahison. On n’a torturé ou tué personne. En cas de trouble à l’ordre public ou de menaces sur les biens, les forces de l’ordre font leur travail. En cas de terrorisme, les forces compétentes font leur job. Les tribunaux de droit commun s’en saisissent. Aux États-Unis, il y a des mouvements indépendantistes dans le Vermont, à Hawaï, en Alaska, dans le Lakota, à Porto-Rico… L’Inde en compte plusieurs dizaines.

Il faut amener ces mouvements à être légaux et leur permettre de travailler à visage découvert au lieu de réciter les formules stupides d’unité et d’indivisibilité dans un contexte de répression. Cela se passe ainsi au Canada par exemple. Et vous verrez qu’ils ne pèsent d’aucun poids. Ils ne deviennent importants que tant qu’ils sont interdits et réprimés.

Vous insistez sur l’idée que les Anglophones sont avant-gardistes par rapport aux Francophones. Qu’est-ce qui vous le fait répéter cette assertion?

Je vous ai expliqué la différence entre la colonisation française et la colonisation britannique dont on voit d’ailleurs la résurgence dans les régimes postcoloniaux. Il faut toujours se rappeler que malgré ses centaines de milliers de nationalistes tués par l’armée française, le Cameroun français n’a pas pu acquérir son indépendance. Les firmes françaises y exploitent encore l’essentiel des ressources naturelles sans compétition. La France impose une monnaie inconnue sur les places financières. Tout ceci ne suscite aucune indignation véritable de la part des dirigeants qui, eux, sont en quelque sorte chargés de protéger ces intérêts sans broncher.

L’essentiel de la classe politique formée en France n’aspire qu’à remplacer le dirigeant en place pour mieux faire le même travail de ne pas vexer l’ancienne puissance coloniale. Les Anglophones, eux, ne bénéficient d’aucune sollicitude fraternelle véritable de cet ordre de leurs frères. Ils ont pourtant fourni toutes les preuves de leur patriotisme. Bamenda qui est aujourd’hui au centre de l’actualité nous a offert : la réunification; le pluralisme politique; le candidat anglophone très probablement élu en octobre 1992 à la tête de l’État, manifestement spolié de sa victoire; le parti au pouvoir le RDPC, créé à Bamenda au temps où les Camerounais pensaient que Paul Biya était un vrai démocrate; et, aujourd’hui, qui sait? le coup fatal contre le colonialisme en franc Cfa.

Les médias français et certains leaders camerounais stigmatisent la mauvaise gouvernance pour expliquer le problème anglophone. On parle de l’incurie et de l’inertie d’un régime incompétent et brutal qui a passé déjà 34 ans au pouvoir…

Vous faites bien de préciser « médias français ». La mauvaise gouvernance, je suppose, signifie qu’il s’agit en fait d’une machine qui ne fonctionne pas comme il se doit. J’ai peur que ce ne soit pas tellement le cas. Je me méfie des lieux communs et autres raccourcis racistes qui tendent globalement à perpétuer une vieille idée esclavagiste: que les Africains sont des grands enfants qui ne peuvent pas s’autodéterminer. La mauvaise gouvernance serait inhérente à notre race. Ces lieux communs sont souvent prétextes à des résolutions françaises à l’ONU pour des interventions militaires soi-disant humanitaires.

Même s’ils sont relayés par des intellectuels africains, ces clichés racistes sont le fruit de l’incompétence... Il ne faut jamais prendre les conséquences pour des causes. Ici on parle de contentieux constitutionnel. L’une des principales préoccupations des Anglophones c’est justement la mainmise française. Ils disent n’avoir rien à cirer avec la France. Ils trouvent ridicules et honteux d’être sous la botte de gens qui acceptent d’être des esclaves. Aucun journal français ne l’a dit alors que tout le monde le sait. En réalité l’incurie du régime Biya ne fait qu’exacerber le problème.

Que va-t-il se passer à votre avis? Le président Paul Biya va-t-il régler le problème? Va-t-il engager des pourparlers pour retourner à la constitution fédérale?

Le président Biya ne va rien faire comme d’habitude : il va recevoir quelques chefs traditionnels et leur donner de l’argent. Il ne faut pas rêver. Le président Biya est le parfait administrateur pro-français qui n’a pas de projet de société mais dont l’unique souci est qu’il n’y ait pas de trouble menaçant la stabilité de son pouvoir. Pour cela, il use de beaucoup de machiavélisme et de corruption pour décrédibiliser les porte-paroles de toute cause dans le but de noyer le poisson. Il annonce des commissions et s’envole pour Genève où il prend des nouvelles par téléphone. Les Camerounais ont une telle mémoire courte qu’ils oublient toujours que Paul Biya étaient dans l’appareil du président Ahmadou Ahidjo quand tout ceci se faisait. Il en est aujourd’hui le garant. Il ne peut pas changer un système dont il fut l’un des meilleurs stratèges. C’est le prochain président qui va plancher sur la question anglophone entre autres. Ce sera coriace. Parce qu’il sera incompris. La condition? qu’on n’hérite pas d’un leader peu intelligent, pas stratège et trop désireux de se faire adouber par les anciennes puissances coloniales.

© Otric Ngon

Interview - ENGLISH VERSION

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Jean-Marc Soboth, journalist: "This is what Cameroon Anglophones really want"

Jean-Marc Soboth attended the All Anglophone Conference I in Buea (1993), and II in Bamenda (1994); he is considered by many to be the best known Cameroon French-speaking analyst of the Anglophone question in Cameroon. He won a Press Award in Cameroon more than 20 years ago. He interviewed among other outstanding figures of Cameroon Reunification, the unforgettable John Ngu Foncha. He was one of the journalists trapped in Bamenda in October 1992 when the Yaoundé regime declared a state of emergency in the English-speaking Northwest Region in the wake of the first multiparty presidential election. He has lived in Canada for several years and is a freelance journalist and radio columnist. Here, he makes a startling analysis of the English-speaking Cameroonians’ demonstrations.

By Cameroon Voice

For several weeks now, series of popular demonstrations have engulfed some Anglophone cities in Cameroon, including Bamenda, Buea, Kumba ... Casualties have already fallen under the bullets of the security forces resulting to deaths. We have hardly ever heard of the Anglophones in that country considered as a former French colony. By the way, who are the Anglophones of Cameroon?

Jean-Marc Soboth: Anglophones are our brothers and sisters of the German Protectorate, which after the First World War and the Versailles Agreements in June 1919, was offered by the League of Nations (SDN, future UN) to powers that theoretically won the war. In this case, we have Great Britain and France. It was a regime of Mandate that led to Trusteeship after the Second World War. Legally, the country has never been a colony neither to France nor Great-Britain. The European powers had to restore the territory as it was, after having prepared the populations for self-determination, but none of them did so. These measures included the British Southern Cameroons, as a state entity. Our compatriots were eventually forced to associate either with Nigeria or with the French Cameroon at the independence during a UN referendum organized in February 1961.

 The German Protectorate had been drastically reduced as is customary in the history of colonial possessions. France has fraudulently arrogated swathes of territory of the Deutsche Kolonie Kamerun that was integrated into its neighboring colonies of Gabon, Congo and Oubangui-Chari (now Central African Republic). France practiced the harshest ‘indigénat’ (forced labor, etc.), when a civilizing work was believed.

 For their part, the British chose the strategic site of Mount Fako where the German capital, Buea, was located.

 There was therefore the independence of the French Cameroon in January 1960. It was obtained from high struggle by brilliant nationalists headed by trade unionist Ruben Um Nyobè. In Southern British Cameroons, the UN has initiated the referendum of February 1961. Our compatriots were imposed two alternatives: join Nigeria where they were already or go with brothers and sisters of French Cameroon. Prepared by Um Nyobè, they chose the Reunification with their brothers and sisters of the French Cameroon. After the other Referendum, our compatriots who were in the North (Northern Cameroons) were definitely retained as Nigerian citizens thus causing the first dispute to the International Court of Justice (ICJ) between President Ahmadou Ahidjo and the British. Today, Anglophones represent 20% of the population, between 4 and 5 million people.

The Anglophones demanded a return to the federal state instituted in 1961 but ended with the referendum process of May 1972. Is not this a step backwards in the history of Cameroon?

There you reverse roles. The retreat is rather the creation of an unnecessary unitary state and, among other things, the suppression of one of the two stars of the flag which marked the reunion of 1961. The stars symbolized a historical precedent but also the fact that the most great part of our German brothers of Kamerun had been torn from us by France, or by Great Britain with the other 1961 referendum in Northern Cameroons.

Francophones always feel that their Anglophone compatriots have returned to the fold as children return to their parents without any legal procedure. They believe it is enough to repeat that "Cameroon is one and indivisible" to compatriots they do not even show any concern. What is forgotten is that there were agreements that resulted in the federal constitution of 1961. There were legal safeguards. The integrity of the federation should not be affected. We could not find ourselves in La Francophonie or the Commonwealth, and so on. Where are we today? As in all federal states of the world, federated states enjoy significant local autonomy with a prime minister, an elected government; There is the federal president as in the United States. The federal power is excluded from local management.

The referendum law of 1972 has centralized everything in Yaoundé. It seems that this was to allow the French firm Elf to exploit the oil discovered off the Rio Del Rey without being accountable to an overly independent Anglo-Saxon Federated State. The date of the resulting Unitary State is fraudulently described as Reunification. We forgot the true Reunification that took place in February-October 1961. The Agreements were thrown into the trash, as the craftsman of Reunification John Ngu Foncha told me before his death. Nobody remembers it anymore. In a country where there is no judge of unconstitutionality, where Francophones are depoliticized, everything passed as a letter to the post office. The truth that no one wants to hear is that the Unitary State in this country is a swindle; it is nullum ab initio. It's unconstitutional. The date of May 20th is a spectacular imposture with regard to the Agreements of 1961 which prohibited all manipulation of the demographic majority francophone against the integrity of the federation.

So you think that a return to the two-State Federal State on a purely linguistic basis is supposed to resolve this issue?

The return to the Federal State is the necessary and sufficient step for the former state to safeguard its fundamental rights. Free to Francophones to multiply the number of federated states. I’m not teaching you that the most powerful in the world, the United States, Russia, Canada, Brazil, China, Great Britain, Germany, etc., are all federal states.

The unitary State is essentially dictatorial in view of the mass of powers in the hands of one person. I repeat: it all began with the end of the Federal State.  Southern Cameroons people were thrown into the hands of negro Francophone colonial administrators. The behavior and the respect of the other were at a thousand places of the natives of France where the President of the Republic and the administrative apparatus crush the population. In 50 years of association, the results are disastrous: the West Cameroon is beheaded, dismantled... They had almost everything: elected government, electrical and road network, ports, airports... All this no longer exists. One of the recent paradigms of devastation is the University of Buea. It was a flagship of the academic world. The "people of Yaoundé", from their offices, have gradually sacked this institution ...

At a time when Africans are talking about Pan-Africanism and the rehabilitation of African culture, do you not find these claims somewhat strange and contrary to the history of the continent?

 Anglophones are as Pan-Africanists as all true Africans. It is clear that francophones are less so in Africa. The British carried the Indirect Rule that led to strengthening traditional and local resources capabilities. France, instead, practiced Direct Rule inducing centered unilateral decision of the French colonists and the metropolis. The natives of France were nothing but free labor destined for assimilation and illiteracy. Their "vernacular" languages were forbidden in public places and they were entitled only to primary education. This resulted in acculturated individuals, all so-called descendants of Gaulois, whose only horizon was France, its culture, its power, like the Antilleans... Maybe today’s Francophone intelligentsia is its faithful reflection... For example, the Anglophones have never understood that the currency is French and that this is no problem for Francophones. They find it inconceivable. France decides almost everything, with the agreement of all. We have inherited from France the disrespect of the native and the sublimation of the authority resulting from the Napoleonic model...

Do the claims of lawyers and teachers correspond to what you describe?

Lawyers call into question the implementation of the new Code of Criminal Procedure, which retains judges from the French civil law system in Common Law territory. The philosophy of the presumption of innocence or the rights of the defense are different. The French system is more repressive. Teachers want a coherent system. Francophone high school books have always come from France where they are published by the Lagardère group ... Anglophones find it ridiculous to be headed by such "brothers". The head of state who is Francophone has almost never expressed himself in English and never in any of the local languages. He lives mostly in Geneva and does not visit any other African country. Anglophones do not believe in the pan-Africanism of such Africans.

Bamenda demonstrators burned the flag. The most frightening was, for many, the erection of the flag of a certain secessionist Republic of Ambazonia. We have seen coats of arms, identity cards and passports of this Ambazonia. This is high treason. What is your opinion on the matter?

Obviously, no patriot can applaud when the flag is burned. But do you realize that in a state of law, people are not judged on the basis of anger and emotion. We judge with laws. One condemns only the statement of a law that exists. When we were in law school, we were taught the Latin phrase: Nullum crimen nulla poena sine lege ... If you want to condemn people who burn or trample the flag, you need legislation. Do not let security forces do justice.

I recently posted on Facebook pictures where American veterans, and not the least, burn the stars banner. As we know, the American legislator is not blind. The United States is a country that has several centuries and criminal construction but no one has ever considered it useful to throw in prison or torture those who burn the flag. It was only recently that new President Donald Trump suggested penalties for those who make a sport of burning the flag.

If you were personally allowed to legislate on the issue of sanctions for those who burn the national flag - which is still a serious act - what would you do?

 If it were given to me to legislate on the question, I would first ask myself prerequisites. It is never said to the Cameroonians that the tricolor flag with three vertical green-red-yellow bands, as we have been offered, does not come from 1961 or 1972. It is the French colonial flag as adopted by the French Legislative Assembly of Cameroon (ALCAM) on May 10, 1957. It is a colonial flag, I repeat. Whether you know it or not, it is a powerful symbol of colonization like the monuments Leclerc, De Gaulle, etc. Two stars were added to the flag in 1961. One was subtracted in 1972. President Biya's decree of 1984 removed all the last symbols of reunification. We ended up with our good old French colonial flag.

 It's not our flag even if we're used to it. Full stop. We defend it as we defend the French language and the franc CFA. This flag symbolizes our fidelity to France. The name of our country also comes from a Portuguese caricature on an Atlantic counter where they plundered, killed and expedited our ancestors to the American hells. We must celebrate our valiant resistance through our flag, streets, avenues, buildings, vestiges, monuments ... In our traditions, it is customary to exorcise the violent death, the sufferings of the ascendants, the souls disappeared in forced exiles. .. Otherwise we cling to our own curse. In symbolic terms, before sanctioning anyone, I would first mourn for our ancestors, our heroes, offering them the place they deserve in their Homeland ...

 Let's go back to the secessionists... You seem to say that in the present case there is no offense of high treason trying to explode the national territory with concrete facts such as publicly advocating the partition of the country and Hoisting a flag ...

 There is no inconsistency in that. Secessionists have never been in the majority in this part of the country. The majority of Anglophones did not believe in secession, in the same way that they never get accustomed to the violence of the security forces. The majority are Federalists. A contrario, I can guarantee that no one is for the Unitary state, copied from the French constitutional model of 1958. Long time ago, Anglophones are leading a very intensive debate on the form of the State Between Separatism and Federalism. It is an essentially conceptual debate. Nothing to do with the flat insults and threats of reprisals of Francophones. They discuss it in Internet groups under the nose of Francophones, who make no effort to read and understand in order to take part. Francophones speak of them only of their swelling diplomas and prowess in terms of accumulation of material goods, personal enrichment... It is a dialogue of deaf. The greatest misunderstanding lies in the fact that Francophones are massively ignorant. The majority think that unitary state means integrity of the territory while federalism means partition.

We were talking about the separatist project of the Ambazonia... It has often been said that this is a planned and even sponsored provocation ...

 Sponsored by who? President Paul Biya is a secular arm of France, which itself has an unwritten deal with its permanent counterparts of the UN Security Council. I understand that one is frightened when discovering the flags and emblems of the Ambazonia. And you have noticed that it did not impress the Anglophones who are still considering Unity. Not unitary state. Do you know why? This is because the secessionist SCNC (Southern Cameroons National Council) that promote Ambazonia are active since 1989. It will soon be 27 years. It is a movement known in the United Nations system where its leaders try all kinds of actions to achieve its objectives. But as I said earlier, Anglophones are not used to be interested in secession. The presence of the SCNC is nevertheless a powerful negotiating argument. Cameroon is not cursed by the presence of the SCNC. Like all the independence movements of the World, the SCNC advertizes its scheme. The Ambazonia passport is not recognized anywhere even if it scares Francophones. It's just a specimen. Do not worry about getting a visa. That corroborates what I was saying earlier. Anglophones are more advanced than Francophones in the political debate.

Countries such as the United States, Canada, France, etc., each have about ten separatist movements without feeling cursed or "highly betrayed" even if the notorious difference is that they do not risk a western power Take advantage to come to bomb and divide. Flags and other separatist emblems exist among the Basques, the Alsatians, the Bretons, the Corsicans, the Franc-Comtois, the Languedocians, the Normans, the Picards, the Savoisians, the

Guadeloupeans, the Martiniquais. They hoist Flags wherever they want. No one is accused of high treason. No one is tortured or killed. In the event of a disturbance of public order or threats to property, the police will do their job. In the event of terrorism, the competent forces do their job. Courts are seized. In the United States, there are separatist movements in Vermont, Hawaii, Alaska, Lakota, Puerto Rico ... India has several dozen.

These movements must be made legal and allow them to work openly, instead of reciting the stupid formulas of unity and indivisibility in a context of repression. This is the case in Canada where I live, for example. And you will see that they weigh no weight. They only way to make them become important is to leave them prohibited and repressed.

You insist that the Anglophones are forward-thinking people in relation to Francophones. What makes you repeat this assertion?

 I have explained to you the difference between French colonization and British colonization, the resurgence of which can be seen in the postcolonial regimes. It must always be remembered that despite the hundreds of thousands of nationalists killed by the French army, French Cameroon could not acquire its independence. French firms still exploit the bulk of natural resources without competition. France imposes an unknown currency on the financial markets. All this does not give rise to any real indignation on the part of the Francophone leaders, who are in a way responsible for protecting these interests without flinching.

The majority of the political class formed in France aspired to replace the incumbent leader in order to do the same work not to offend the former colonial power. Anglophones, on the other hand, do not benefit from any real fraternal solicitude of this order from their brothers. Yet they have furnished all the proofs of their patriotism. Bamenda, which is at the center of the news today, offered us: reunification; Political pluralism; The Anglophone candidate probably elected in October 1992 to the head of the State, obviously robbed of his victory; The party in power, CPDM, created in Bamenda at the time the Cameroonians thought that Paul Biya was a real democrat; And, today, who knows? The fatal blow against CFA Francs colonialism.

French media and some Cameroonian leaders stigmatize bad governance to explain the Anglophone problem. We talk about the negligence and inertia of an incompetent and brutal regime that has already spent 34 years in power ...

 You do well to specify "French media". Bad governance, I guess, means that it is actually a machine that is not functioning properly. I'm afraid this is not so much the case. I am wary of commonplaces and other racist shortcuts that tend to perpetuate an old slave idea: that Africans are great children who cannot self-determine. Bad governance would be inherent in our race. These commonplaces are often pretexts to French resolutions at the UN for so-called humanitarian military interventions.

 Even if they are relayed by African intellectuals, these racist clichés are the result of incompetence... Never take the consequences for causes. Here we are talking about constitutional disputes. One of the main concerns of Anglophones is precisely French control. They say they have nothing to wax with France. They find it ridiculous and humiliating to be under the bunch of people who agree to be slaves. No French newspaper said so, as everyone knows. In reality the negligence of the Biya regime only exacerbates the problem.

 What's going to happen in your opinion? Will President Paul Biya solve the problem? Will he engage in talks to return to the federal constitution?

 President Biya is not doing anything as usual: he will receive some traditional leaders and give them money. Do not dream. President Biya is the perfect pro-French administrator who has no social project but whose sole concern is that there should be no disturbance threatening the stability of his power. For this, he uses much Machiavellianism and corruption to discredit the mouthpieces of any cause in order to drown the fish. He announces commissions and flies to Geneva where he takes news by telephone. Cameroonians have such a short memory that they always forget that Paul Biya were in the camera of President Ahmadou Ahidjo when all this was done. He is now the guarantor. He cannot change a system of which he was one of the best strategists. It is the next president who will work on the English-speaking question among others. It will be tough. Because he will be misunderstood. The condition? That one will need to be a brilliant strategist and not too eager to be knighted by the former colonial powers.

 

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