Femmes autrichiennes (4): la physicienne Lise Meitner

Elle a grandi à une époque où l'on refusait aux filles de fréquenter les lycées mais étudié la physique avec Ludwig Boltzmann et Max Planck. Son ami Otto Hahn a reçu le Prix Nobel, même si Lise Meitner et son neveu Otto Frisch avaient été les premiers à démontrer la fission nucléaire, ouvrant la voie à la bombe atomique.

Otto Hahn et Lise Meitner en 1912. Il aura le Nobel, elle non, pour la même découverte. Otto Hahn et Lise Meitner en 1912. Il aura le Nobel, elle non, pour la même découverte.
Il y a quelques années, des féministes ont recouvert les bustes - tous des hommes fièrement moustachus - dressés devant le bâtiment historique de l'Université Technique de Vienne, sur Karlsplatz, des effigies et des noms de femmes scientifiques brimées par l'Histoire. Lise Meitner (1878-1968), considérée comme "la mère de la bombe atomique", est certainement la plus connue : avec son neveu Otto Frisch elle a démontré la possibilité de la fission nucléaire, ouvrant la voie à une course de vitesse entre les Alliés et l'Allemagne hitlérienne pour acquérir l'arme suprême. Ils n'ont pourtant reçu ni l'un ni l'autre le Prix Nobel qu'ils méritaient, une négligence jugée incompréhensible aujourd'hui.

Elise ("Lise") Meitner était née dans un des quartiers de Vienne où se concentrait alors la communauté juive, la Leopoldstadt. Son père était un avocat originaire de la Moravie voisine, une des provinces du vaste empire multinational des Habsbourg, qui se trouve aujourd'hui en République tchèque. L'une des caractéristiques des élites juives protégées par l'empereur François-Joseph - à la différence de la Russie tsariste, ensanglantée par des pogroms qui poussaient à émigrer, notamment vers Berlin et Vienne, beaucoup de familles persécutées - est leur fréquente conversion au protestantisme, religion minoritaire mais jugée tolérante et éclairée: la petite fille fut donc baptisée selon le rite évangélique.

Il faut lire le roman prophétique du journaliste Hugo Bettauer, La ville sans juifs, ou voir le film muet qui en a été tiré, pour comprendre à quel point la bourgeoisie juive viennoise tenait à se démarquer des gens plus frustes, et fidèles à la religion de leurs ancêtres, issus des misérables ghettos de l'Est. Quand vers la fin de la fable ironique imaginée par Bettauer le Parlement autrichien décide de laisser revenir les juifs qu'il avait bannis, l'auteur - il sera assassiné en 1925 par un fanatique antisémite - marque bien la différence en faveur de ceux qui sont plus éduqués et occidentalisés. Les autres, la caricature brandie par la droite chrétienne-sociale et l'extrême droite pangermaniste (relayée d'ailleurs par le film de Hans Karl Breslauer, que certains jugent pour cette raison insupportable pour le spectateur d'aujourd'hui), bon débarras! 

L'une des premières femmes qui a pu étudier la physique

A l'époque où Lise Meitner a grandi, les filles n'étaient même pas autorisées à fréquenter le lycée. Il a fallu attendre 1890 pour que tombe cette interdiction, l'Autriche-Hongrie ayant à cet égard trente ans de retard sur d'autres pays européens. Et c'est seulement en 1946 qu'elles auront le droit de s'inscrire à l'université dans la matière de leur choix. Dès 1901 cependant la jeune fille a pu suivre - elle est la deuxième femme à le faire en Autriche - le cursus de physique, mathématiques et philosophie à l'Université de Vienne. L'un de ses professeurs était Ludwig Boltzmann, un matérialiste qui a défendu, notamment contre Ernst Mach, l'existence objective des atomes, et joué à ce titre un rôle décisif avant la révolution conceptuelle que connaîtra ce domaine de la science au début du 20ème siècle, avec la théorie de la relativité d'Albert Einstein et la physique quantique de Max Planck. Aujourd'hui les grands instituts de recherche scientifique de la sphère germanique portent leur nom: celui de Planck en Allemagne, celui de Boltzmann en Autriche - et la faculté de physique-chimie, à Vienne, se situe bien sûr dans la Boltzmanngasse, même si son plus grand amphithéâtre s'appelle "Lise Meitner".

Meitner s'intéresse très tôt à la radioactivité, elle s'initie aux procédures expérimentales et, après avoir brillamment passé son doctorat à Vienne, part en 1907 à Berlin suivre l'enseignement de Max Planck, hostile par principe à une éducation universitaire pour les femmes mais ouvert aux "exceptions". C'est là qu'elle fait la connaissance du jeune chimiste Otto Hahn, à qui vont l'attacher une amitié de toute une vie et une collaboration de trente ans. Comme la Prusse de Guillaume II est encore plus misogyne que l'Autriche de François-Joseph, elle doit se glisser dans le bâtiment par la porte de derrière, et ne peut mettre le pied ni dans les amphis ni dans les laboratoires! Mais elle travaille (sans aucun salaire) avec Hahn dans le bureau de l'illustre physicien à l'Institut Kaiser-Wilhelm - pour ainsi dire le saint des saints.  Elle ne deviendra son assistante, et encore sans recevoir le titre officiel, que de 1912 à 1915. Entretemps elle a acquis une notoriété dans ce milieu où les femmes sont rarissimes, et y a croisé aussi bien Einstein que "Mme Curie".

La Première Guerre mondiale, où elle s'engage comme infirmière, mobilise aussi des scientifiques au service de l'oeuvre de mort des Etats. Hahn participe le 22 avril 1915, sous la direction du grand chimiste Fritz Haber, à l'emploi de gaz chloré - plus de 150 tonnes! - dans la bataille des Flandres, à Ypres: le nuage toxique tue sur place 1.000 soldats français, et en met hors de combat quelque 10.000 autres qui souffriront jusqu'à leur mort des séquelles de cette attaque. Trois jours après, dans une lettre, Lise Meitner félicite son ami Hahn de ce "beau succès". L'épouse de Haber, la chimiste Clara Immerwahr - un exemple flagrant de brillante scientifique qui s'est heurtée à des préjugés misogynes - ne supporte pas quant à elle que son mari se soit prêté à un tel massacre et se tire une balle de pistolet dans la poitrine, mettant fin à ses jours. 

La montée du nazisme la contraint à l'exil

En 1926 - on est sous la République de Weimar, une ère d'ouverture sociale et culturelle - Lise Meitner devient la première femme professeur de physique à l'université de Berlin. Spécialité : la physique nucléaire expérimentale. Six ans plus tard les nazis arrivent au pouvoir mais elle espère que tout cela va se tasser. Elle écoute à la radio le discours d'Hitler, quand celui-ci est intronisé chancelier du Reich, qui lui semble "très modéré, plein de tact et conciliateur". Elle doit vite déchanter. Dès avril 1933 les fonctionnaires juifs sont chassés de leurs postes. Elle peut quand même continuer ses expériences sur les neutrons à l'Institut Kaiser-Wilhelm, car celui-ci échappe, dans un premier temps, au contrôle direct de l'Etat. Et réussit à rester à la tête du département de physique jusqu'en 1938, encore protégée par sa nationalité autrichienne. Mais au moment de l'Anschluss, Lise Meitner devient une Allemande, tombant automatiquement sous le coup des lois raciales.

Otto Hahn, qui n'est pas juif, l'aide durant l'été 1938 à passer aux Pays-Bas puis à se réfugier en Suède où elle poursuit ses recherches à l'Institut Nobel, collaborant notamment avec Niels Bohr. Elle continue néanmoins à correspondre avec son ami chimiste de Berlin, qui cache ses expériences à ses collègues allemands mais en informe toujours en exclusivité Lise Meitner, en particulier lorsqu'il a l'intuition de la fission nucléaire: "Serait-il possible que l'uranium 239 (*) "éclate"? lui écrit-il. Cela m'intéresserait beaucoup de connaître ton jugement à ce sujet. Tu pourrais faire les calculs et publier un article". Pour le directeur d'un institut allemand en pleine période nazie, cela ne manquait pas de courage! Du coup, en février 1939, Meitner et son neveu Otto Frisch signent ensemble dans la célèbre revue Nature un article donnant l'explication théorique d'un phénomène qui intriguait depuis plusieurs années les chercheurs: le fait que l'uranium se brise en éléments plus légers sous l'effet d'un bombardement de neutrons, libérant une énergie phénoménale. Leur publication : Desintegration of uranium by neutrons: A new type of nuclear reaction (Désintégration de l'uranium par des neutrons: Un nouveau type de réaction nucléaire) est très remarquée. Le plus stupéfiant dans cette découverte, écrira plus tard Lise Meitner, est "qu'elle fut obtenue sans hypothèse théorique, par la seule voie de la chimie".

Une pacifiste à l'origine de la bombe

Le milieu scientifique a été aussitôt conscient des implications potentielles de la fission nucléaire (en allemand: Kernspaltung). D'un commun accord, les chercheurs qui s'identifiaient au camp occidental ont cessé toute publication pour ne pas stimuler les recherches du côté nazi. Mais plusieurs d'entre eux, dont Leo Szilard et Enrico Fermi, accepteront de travailler en secret au Manhattan Project, qui devait conduire les Etats-Unis à se doter de l'arme atomique et à la faire exploser pour vaincre le militarisme du Japon, en anéantissant les populations civiles à Hiroshima et Nagasaki. Pas Lise Meitner en tout cas : devenue pacifiste, et critique a posteriori de tous ceux - dont elle-même, jusqu'en 1938 - qui ont coopéré avec l'Etat nazi, elle a refusé les offres des Américains, préférant rester en Suède.

En 1945, c'est donc son ami Otto Hahn qui se voit décerner le Prix Nobel de chimie. Que Lise Meitner et son neveu Otto Frisch aient été oubliés dans l'affaire par le jury du Nobel est d'autant plus étonnant que ce sont bien eux qui avaient fait la démonstration théorique, et fourni les indications à partir desquelles Hahn a pu réaliser l'expérience décisive. Le chimiste néerlandais Dirk Coster, qui avait facilité la fuite de Meitner en 1938, a regretté de lui avoir fait quitter Berlin: "Sinon vous auriez été aussi récompensée, ce qui aurait été plus juste". Beaucoup étaient d'avis que si Hahn avait amplement mérité son Nobel de chimie, en revanche celui de physique, pour la découverte de la fission nucléaire, aurait dû revenir à Lise Meitner et à son neveu.

L'intéressée a pris la chose avec philosophie: "C'est à mes yeux justement la grande valeur morale de notre formation scientifique que de devoir apprendre à respecter la vérité, qu'elle s'accorde ou non à nos voeux ou à des opinions établies". Elle n'appréciait pas du tout qu'on la présente, comme ce fut le cas lors d'une tournée de conférences aux Etats-Unis en 1946, comme la "mère juive de la bombe atomique". Elle est morte en 1968 à Cambridge, quelques mois après son ami Otto Hahn, auquel elle a plusieurs fois rendu visite en Allemagne et qui s'est efforcé de réparer la négligence des Nobel en obtenant qu'elle soit, à la fin de sa vie, couverte de médailles scientifiques.

Elle est enterrée à Bramley, dans le Hampshire. Une simple pierre tombale grise, debout sur l'herbe du cimetière, où son neveu a fait graver ces mots : "A physicist who never lost her humanity" - Une physicienne qui n'a jamais perdu son humanité.

 (*) Le texte de la notice Wikipedia en allemand écrit, en citant cette lettre de Hahn, "Uranium 239". Il y a là une contradiction relevée par des lecteurs familiers de la physique nucléaire: ce serait plutôt l'uranium 235 dont il s'agit ici, car c'est lui qui peut "éclater". Sans accès aux archives je ne peux trancher mais c'est peut-être une erreur de transcription des auteurs de la notice, car il est difficile d'imaginer que Hahn, posant cette question cruciale à son amie Meitner, ait pu la commettre.  

NB: En 2014 les télévisions publiques autrichienne et allemande ont diffusé un film éponyme sur la trop méconnue Clara Immerwahr, qui s'est suicidée en 1915 pour protester contre la participation de son mari à une attaque chimique. A noter que celui-ci recevra en 1918 le Prix Nobel pour ses travaux sur l'ammoniac. Ce scientifique juif, mort en 1934, n'aura jamais l'occasion de voir ce que le régime nazi fera avec le Zyklon B, un pesticide à base d'acide cyanhydrique inventé par l'un de ses anciens collaborateurs, Walter Heerdt. 

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