Des poutres et des pierres. Les Humains, c'est pour quand?

Une cathédrale s'embrase. Est-ce la fin du monde?

Des poutres et des pierres. Et les Humains, c'est pour quand?

 

 

Des poutres, des pierres s'écroulent et l'émotion s'empare du Monde entier. C'est un désastre historique auquel nous aurons participé, que nous aurons vu, de nos yeux vu. Toutes affaires cessantes, il n'y a pas de plus grande urgence. Fi des budgets amputés de conservation justement du patrimoine, silence sur les grèves fréquentes des pompiers (que l'on désigne comme des héros, ce qu'ils sont en effet), comme tant d'autres qui protègent, qui prennent soin, dont on ne fait grand cas. Mais le bâtiment en question, religieux, historique, politique, symbolique est notre trésor commun que nous devons sauver. Le gouvernement se précipite, c'est son rôle. Des bataillons se créent. On voit des archevêques, des prêtres, des croyants, des ministres, des secrétaires d'Etat, des maires, de simples citoyens, des athées, le cœur fendu, les yeux en larmes. On bat le tambour. Est venu le temps de la récolte de fonds. De riches fortunés s'élancent le soir même. Des sommes mirifiques, que l'on ne trouve pas d'ordinaire lorsqu'il faut augmenter le salaire de ceux qui ne parviennent plus à vivre de leur propre travail. Mais que oui, du pognon de dingue, il y en a. Regardez braves gens, comme nous sommes généreux: on ne retranchera pas cela sur notre feuille d'impôts. Voyons. Ce n'est pas notre habitude. Nous sommes des gens de classe, racés. Nous abaisser à si peu: défiscaliser, vous n'y pensez pas. Dieu nous regarde tout de même. Dieu voit tout. C'est lui qui va collecter cette fructueuse récolte. Alors, un peu de dignité.

Le Président de la République devait s'exprimer au sujet, grosso modo, des plus pauvres d'entre nous, il diffère ses réponses qui enfonceront de toute manière (selon les fuites) des portes ouvertes, réponses aux antipodes de celles attendues, des réponses d'aveugle, de schizophrène, ou de manipulateur? Mais le cœur y est. On approche du sacré, de l'accident diabolique. Les spécialistes sont sur tous les fronts, sur tous les plateaux. Vite, vite tous unis: une cathédrale est en feu! Son embrasement nous émeut, en effet. Mais pourquoi nous taisons-nous, fermons-nous les yeux devant ces milliers de cathédrales vivantes qui errent dans nos rues, sans toit, sans rien? D'autres, étrangères, chrétiennes, animistes, musulmanes ou rien du tout, meurent noyées sans qu'on leur porte secours, pourchassant même qui ne se résigne pas à être les complices de pareille indifférence «criminelle». Les propos morbides abondent avec en filigrane ceci: qu'on les fusille, qu'on leur tire dessus, qu'ils se noient, ils l'ont bien cherché. Ce n'est pas nous qui les amenons jusqu'à nos portes. Ils viennent de leur propre gré. Qu'on ne vienne donc pas nous culpabiliser. Après tout, ce sont des pauvres, des Rroms, des Noirs, des Arabes, des on ne sait trop quoi !

Nous vivons dans des États qui ne portent plus assistance à personne en danger. Cela, c'est la responsabilité de qui? De personne? Les fonds, on les lève, on les trouve, avant que de toucher le fond, d'aborder à la Catastrophe? Il semble que l'on n'en prenne pas le chemin, sauf si les peuples enfin s'insurgent non seulement pour sauver des poutres et des pierres, mais des hommes, des femmes, des enfants, des animaux et des arbres et des mers et des lacs et de minces ruisseaux. Ou sauver, vous savez, ces minuscules lucioles que Pasolini, déjà, voyait mourir sous ses yeux en raison de la prédation industrielle, agricole et guerrière. Quand donc la fin de cette hypocrisie générale? Ce gouvernement tente d'empêcher les manifestations. Va-t-il nous empêcher d'écrire, de penser, de filmer cette violence que subissent tant d'entre nous, souvent parmi les plus fragiles?

 

Joël Vernet,

écrivain

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