L'étrange lien entre la députée LREM Sonia Krimi et Philip Morris

A l’initiative de la députée LREM Sonia Krimi, un colloque est organisé le 20 juin dans l'hémicycle sur la lutte contre le financement du terrorisme. Rien d’extraordinaire, de nombreux débats étant organisés chaque année sur ce sujet. A moins que le sujet ne soit un bel emballage pour d' inavouables desseins...

Deux choses surprennent en lisant le programme du colloque organisé par la députée LREM de la Manche Sonia Krimi : tout d’abord les participants ont un appétit vorace, puisqu’en seulement six heures un déjeuner, une pause-café et un cocktail dinatoire seront proposés aux participants ; ensuite on apprend que Philip Morris International va discourir sur la « traçabilité et la transparence des flux financiers » par la voix de Nicolas Otte, son Directeur de la prévention des trafics illicites.

Il est pourtant de notoriété publique, sauf pour Sonia Krimi, que le commerce parallèle de tabac est composé à plus de 98% de cigarettes sortant directement ou indirectement des usines des cigarettiers qui organisent la surproduction et le sur-approvisionnement de tabac pour contrer les mesures législatives, réglementaires et fiscales de tous les pays pour lutter contre le tabagisme. De nombreuses études de l’OMS, de l’Université de Bath, ou les travaux de ses collègues parlementaires le montrent. Elle découvrira par exemple dans « Le Livre Noir du lobby du tabac en Europe » du député européen Younous Omarjee qu’il n’existe quasiment pas de contrefaçon dans le domaine du tabac, et que les quatre majors du tabac sont derrière plusieurs usines de production des marques blanches.

De nombreuses études du Comité National Contre le Tabagisme (CNCT) montrent ainsi comment Philip Morris et KPMG "fabriquent" d’année en année les résultats de leur fameuse étude SUN. Les innombrables rapports de ses collègues parlementaires Frédéric Barbier, Député LREM du Doubs, François-Michel Lambert, Député UDE des Bouches-du-Rhône ou encore Xavier Iacovelli, Sénateur PS des Hauts-de-Seine ne manquent pas non plus, et démontrent la façon dont les cigarettiers livrent chaque année 850 tonnes de tabac en Andorre (quand 120 tonnes seulement sont nécessaires pour alimenter le marché domestique).

Compte tenu de ces éléments médiatiquement incontournables, ce n’est pas seulement Sonia Krimi mais tous les autres participants parlementaires qui font peu de cas de ces pratiques du fabricant de tabac : Valérie Boyer, Députée LR, les sénatrices Hélène Conway-Mouret et Joëlle Conway-Mouret, le sénateur Olivier Cadic, le député Philippe Folliot, Pierre Bousquet de Florian, Coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, Claire Quenaudon, adjointe de Rodolphe Gintz à la Douane ou Andreas Franck du Conseil de l’Europe.

En intervenant sans sourciller aux côtés du représentant de Philip Morris International, tous se font complices d’une stratégie clairement établie par le lobby du tabac et déjà dénoncée à de multiples reprises : participer à des colloques pour tenter de cacher sa responsabilité dans l’organisation des trafics, et ainsi endosser leur stratégie de relations publiques. Ou quand La République En Marche nous fait courir !

Une question se pose, notamment à Gérard Larcher, Président du Sénat, et à Richard Ferrand, Président de l’Assemblée Nationale dont les logos figurent sur le carton d’invitation : Philip Morris International finance-t-il ce colloque, ou le déjeuner ? Il s’agit en effet d’une pratique classique comme le rappelait un article du 28 mars 2018 du Canard Enchainé qui dénonçait l’entrisme de Philip Morris à Bruxelles et piégeait Pierre Moscovici et bien d’autres qui avaient accepté d’être aux côtés du lobby du tabac, comme d’autres s’apprêtent à le faire jeudi 20 juin à l’Assemblée Nationale.

Les responsables politiques de Sonia Krimi, Gilles Le Gendre pour le Groupe, Stanislas Guérini pour le parti, pourraient-ils lui demander pourquoi elle s’évertue ainsi à faire entrer le loup dans la bergerie ?

Au-delà de ces questions légitimes sur le financement de ce colloque, les parlementaires ne sont-ils pas au fait du droit : le lobbying de l’industrie du tabac est régi par l’Article 5.3 de la Convention Cadre de la Convention Cadre de Lutte-Anti-Tabac de l'Organisation Mondiale de la Santé qui affirme qu’ « en définissant et en appliquant leurs politiques de santé publique, en matière de lutte antitabac, les Parties veillent à ce que ces politiques ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac ».

Cette convention a été ratifiée par la France. On attend de Bruno Dalles, Directeur à Tracfin, Catherine De Bolle, Directrice d’Europol ou Jean-Jacques Colombi, chef de division à la Police judiciaire qu’ils rappellent ce texte au moment de l’intervention de Philip Morris, prévue entre 15h et 16h30.

Il serait sain qu’un jour Edouard Philippe, Premier Ministre, et Agnès Buzin, Ministre des Solidarités et de la Santé, exigent le respect de l’Article 5.3 au nom des engagements internationaux de la France, et même si cela va à l’encontre de Bercy et de quelques parlementaires récalcitrants ou peu regardants. Le lobbying étant la mère de toutes les batailles parlementaires, il serait temps également que les associations antitabac comme l’Alliance Contre le Tabac ou encore Droits des Non-Fumeurs (DNF) dénoncent les atteintes à l’Article 5.3.

Si on glose souvent sur les bienfaits énoncés du nouveau monde politique, on peut regretter que des figures parlementaires intègres comme Yves Bur, ancien député du Bas-Rhin, ou l’ancienne ministre et députée de la Gironde Michèle Delaunay n’aient pas été remplacés. Avec eux, un tel simulacre de colloque ne se serait pas tenu dans l’enceinte du Parlement français.

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