Tenir, tenir, tenir...

A l'école, la dernière évolution du protocole du 2 février induit encore de devoir s'adapter, changer des fonctionnements. Quand va t-on faire un choix : fermer les écoles ou accepter que c'est un lieu de collectivité pour enfants dans lequel on ne peut pas tout régler à coup de "renforcements" ?

L'école est ouverte, vidée de tous les projets, de tous les liens entre les classes, vidée de jeux dans la cour, vidée de sorties au théâtre ou au cinéma, vidée d'artistes, vidée de sport en salle, vidée moralement. Nous n'en pouvons plus, nous sommes épuisés, enseignants et personnels. Les élèves sont soit des guimauves par manque d'activité physique, soit des sacs à bêtises par manque de choses à faire pendant la récréation. Nous n'avons plus la gnaque du retour du premier confinement, plus l'énergie de la rentrée de septembre, plus d'espoir pour le reste de l'année. Là où nous essayions, avant, de garder de l'énergie mobilisatrice, on ne pense plus qu'à tenir, tenir, tenir...

Nous avions lâché du lest au mois d'octobre-novembre, on n'était pas très regardants quand les élèves mettaient les masques sous le menton pour courir, on se disait qu'entre sprinter et étouffer, le choix ne se posait pas. On était déjà tellement stricts en classe avec cette nouvelle phrase marronnier "remets ton masque correctement" se joignant aux traditionnels "souligne la date", "tu n'as plus de place ? et ben tourne la feuille", "ramasse ton manteau", "mets ton manteau", "arrête de bavarder".

On pensait à nos gamins asthmatiques, on se disait qu'il risquaient plus d'avoir un problème respiratoire avec le masque que de choper le Covid. Nous-mêmes, on faisait gaffe mais, parfois, dans la cour, on enlevait aussi le tissu pour pouvoir respirer de l'air frais, le sentir dans les narines, pour cesser d'avoir l'impression d'étouffer.

Mais voilà.

Il n'y a qu'une seule certitude avec ce virus, c'est que rien n'est pérenne très longtemps. In fine, c'est une parabole accélérée de la vie, tout n'est qu'éphémère. On savait le conceptualiser, avant, mais on ne s'en rendait pas compte : la mort oui mais c'est loin, les changements de vie oui mais on a le temps de s'y faire. Là, on a le temps de rien. On essaie de s'adapter, on parvient à s'accrocher désespérément à la chaloupe du bateau qui coule et, une fois qu'on est presque à bord, elle explose en petits morceaux et on se retrouve à devoir bricoler un radeau de fortune. Quand on positive en se disant qu'on a au moins ça, il commence à se disloquer. On se retrouve en équilibre sur trois planches et on essaie de se dire que tant qu'on ne se noie pas, c'est l'essentiel. On sait que la définition de cet "essentiel" sera à nouveau remis en question à la prochaine vague.

Il y a un an, l'essentiel, c'était de trouver comment garder contact avec les élèves à distance. Au mois de mai, l'essentiel, c'était de retrouver les élèves et les collègues, de rouvrir l'école la fleur au fusil. Au mois de juillet, l'essentiel, c'était de reprendre des forces et d'espérer ne pas se retrouver à nouveau en demi-groupe à mi-temps, à devoir jongler avec les 2S2C dans les mêmes locaux. Au mois de septembre, l'essentiel, c'était de récupérer les gamins scolairement et sur le vivre-ensemble, de leur faire reprendre des habitudes de travail. Au mois de novembre, l'essentiel, c'était d'accepter que tous les projets, toutes les sorties s'annulent les uns après les autres. Au mois de décembre, l'essentiel, c'était de trouver comment bidouiller des trucs au sein de l'école pour ne pas être privés de tout. Au mois de janvier, l'essentiel, c'était de ne pas se mettre à paniquer avec les premiers cas positifs qui apparaissaient chez les élèves. En ce début de mois de février, l'essentiel, c'est de resserrer le protocole sanitaire et qu'il reste du café et du chocolat en salle des maîtres.sses.

Peau de chagrin.

Est-il encore possible d'avoir de l'espoir quand toutes les énergies positives qu'on essaie de déployer se brisent sur les rochers des modifications permanentes des consignes et des protocoles ?

La dernière évolution du protocole indique qu'une classe qui comporterait un cas positif de Covid variant fermerait automatiquement. Par contre, si on a le Covid "normal", le Covid "édition classique", on reste sur le fait qu'il faut que trois gamins soient simultanément positifs au sein d'une classe pour qu'on envisage de la faire fermer (autant dire que ça n'arrive presque jamais...). Ah et puis, personne n'est cas contact de toute façon, puisqu'on porte un slip d'oreilles. Donc, aucun cas contact n'existe à l'école et puis en plus, maintenant, il faut différencier les versions du Covid parce que du coup, les règles changent en fonction. Va comprendre... A la cantine, les tables entre les élèves de deux classes différentes seront espacées de deux mètres au lieu d'un. Jusqu'à quand va t-on jouer à ce jeu cynique du "protocole renforcé" ? Quand va t-on faire un choix : fermer les écoles ou accepter que c'est un lieu de collectivité pour enfants dans lequel on ne peut pas tout régler à coup de "renforcements" ? Il faudrait également ouvrir les fenêtres toutes les heures pendant 5 à 10 minutes. On se met une alarme qui sonne toutes les heures au milieu de la leçon de maths, de français, d'histoire ou autre ? Comment fait-on par ce temps radieux ? Il pleut du matin au soir et dès qu'on ouvre une fenêtre, il pleut à l'intérieur de la classe. Comment fait-on quand le chauffage est déjà limite et qu'on se les gèle au bout de trois aérations, tant et si bien qu'on autorise les gamins à mettre leur écharpe ? Est-ce qu'on limite vraiment le risque de tomber malade avec ces chauds-froids permanents ?

Je n'arrive même plus à m'énerver du fait qu'on va peut-être apprendre jeudi que les vacances de février vont être calées pour tout le monde au lendemain et qu'on apprendra le truc en regardant BFM. Plus rien ne peut m'étonner en termes d'absurdité de la situation et je n'ai plus suffisamment d'énergie pour la gâcher dans de la râlerie. Je suis juste blasée, résignée. Je n'ai même pas envie de faire grève. Pour quoi faire ?

Au bout d'un an à jongler avec des boules de feu tout en me tenant en équilibre au-dessus d'un précipice, c'est ça qui me mine chaque jour un peu plus le moral : ces changements permanents. Le virus mute, c'est vrai. Il est plus rapide, il s'adapte, il est plus fort que l'organisme humain. C'est vrai. D'ailleurs, c'est assez ironique de voir l'espèce humaine, qui s'est toujours arrogée en propriétaire du vivant, remise à une place de boîte de pétri par un organisme invisible.

Moi, je suis toujours là, directrice d'école en perdition, avec le capitaine de pédalo Blanquer à la barre. L'école où il se passait 10 000 choses, est devenue un magnifique outil fonctionnel en ces temps de Covid. On fait les fondamentaux, il est content le Jean Mimi : alors là, pas de problème, les gamins en bouffent des maths et du français. De toute façon, pourquoi essayer de monter des projets, de les adapter au protocole ? Ca sera annulé.

Pour la première fois, je ne me suis pas bagarrée pour essayer de sauver des dates en mai-juin pour d'éventuels spectacles ou autre. J'en ai marre de devoir tout chambouler en permanence, de devoir tout réorganiser ou pire affronter le énième regard déçu de mes 23 loulous. J'essaie de bricoler des trucs dans ma classe, de rallonger le temps d'arts plastiques, de faire ma propre programmation "Ecole et Cinéma". Je n'ai même pas regardé les docs pour la semaine du Court Métrage alors que d'habitude, je suis au taquet sur le moindre projet culturel. Tout est tombé à l'eau : les médiations entre élèves (on n'a pas le droit de les "brasser"), les conseils des délégués qui illuminaient nos fins de journées, les jeux collectifs dans la cour et donc tout notre travail sur la mixité, les échanges entre classes (les CM2 qui vont lire des histoires aux CP par exemple), les spectacles communs à deux ou trois classes, ne serait-ce que les moments de convivialité avec l'équipe et les parents. Tout ce qui fait que l'école est un lieu de vie, de partage, n'existe plus.

On se bagarre quand même, avec les collègues, pour continuer à garder le sourire. On ne manque pas une occasion de partager, entre nous, un montage photo de Castex en Bernie, des vannes du super site "Parents Profs le mag". On invente des exercices non autorisés pour les CP du style :

Trouve la bonne syllabe (A - SI) pour compléter le nom de l'emplacement du prochain test PCR : ______ NUS

Bref, on décompresse comme on peut en salle des profs. N'empêche, dès que j'entends quelqu'un qui commence sa phrase par "j'espère que...", je me sens décalée. Moi, comme Constance qui m'a fait mourir de rire avec sa chronique "Aujourd'hui je suis une femme libérée" sur France Inter, j'ai abandonné toute formulation d'espoir. Je tâche de garder le radeau "école" à flot, au jour le jour. Je n'ai plus la flamme qui s'attise, je n'ai plus le mode "défi à relever" qui s'enclenche à l'annonce des prochaines tempêtes. J'ai juste un vague "bwof" qui émerge de l'écume de mes pensées. Je refuse de me projeter au-delà de la journée en cours parce que la boussole s'affole trop. Ca fait belle lurette qu'on est sur le pôle Nord magnétique, en perpétuel mouvement.

Comment faire pour se stabiliser quand on est en équilibre sur une plaque de glace mouvante ?

Je n'ai pas la réponse.

Tenir, tenir, tenir...

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