A bout de souffle

Directrice d'école au bord du burn-out.

A bout de souffle.

Ce n'est pas une course de fond. Les années scolaires normales le sont. On sait qu'il faut savoir se préserver, se forcer au repos, à telle ou telle période, s'obliger à arrêter de chercher des ressources pour la classe, se donner l'ordre de cesser de plastifier le cinquantième jeu de multiplications pour les ateliers maths, car sinon on ne tient pas l'année. D'habitude, on sait que la Toussaint, c'est une période clé, des vacances charnières, celles qui permettent de tenir jusqu'à février. Oh punaise, qu'elles sont importantes ces vacances de fin de première période. On a passé la fin de l'été à préparer sa classe, on s'est préparé à accueillir sa nouvelle bande de loulous et puis moi, à la direction, j'ai fait ma check list pour tout ce que j'aurai à gérer de septembre à octobre.

Ca n'a l'air de rien dit comme ça mais quand on gère à la fois la classe et à la fois l'école, les papiers (parents, vous n'en avez que 2, moi j'en ai du coup 183x2 à informatiser si tenté que tout le monde rende les papiers en temps et en heure ce qui n'est jamais le cas alors il faut s'emmerder à relancer personnellement l'adulte qui "a zappé, pardon...", ben ouais pardon...), l'organisation des élections de parents d'élèves, les inscriptions, le téléphone qui sonne toutes les 5 minutes (enfin qui sonnait parce que j'ai bien fait prendre conscience aux familles qu'appeler pendant le temps de classe dérangeait les élèves), les nouvelles collègues à accueillir et à "briefer" sur le fonctionnement de l'école, la mairie auprès de qui on signale 5 fois en un mois que le portail ne ferme plus, certaines familles qui contestent les répartitions... Ah mais oui, au milieu de tout ça, j'ai quand même mes 25 élèves qui attendent de moi et c'est leur droit le plus strict, et je suis tout à fait d'accord avec eux, que je sois LEUR maîtresse en dehors de mon jour de décharge.

Cette première période, pour moi, c'est toujours la pire de l'année, la plus éreintante, celle qui attaque déjà les réserves. Il faut être d'un dynamisme à toute épreuve, il faut avoir le sourire, il faut donner de l'espoir pour l'année qui débute, il faut être convaincue. Le mois d'avril-mai, c'est toujours charrette à la direction mais ce n'est pas pareil, on a le recul de l'année presque écoulée, on se prépare à dire au revoir aux CM2 en espérant pouvoir se dire "mission accomplie", on a plein de souvenirs à embrasser.

Alors que dire de cette année si anormale ?

Ai-je seulement les mots pour qualifier l'état d'épuisement dans lequel je me trouve ?

J'ai l'impression d'avoir piqué un sprint, d'être allée au-delà de mes limites et d'hyperventiler. Je n'arrive pas à reprendre mon souffle.

L'assassinat de Samuel Paty, le reconfinement, la rentrée sous masques, le protocole sanitaire reçu jeudi à 23h, encore et toujours ordres et contre-ordres qui se succèdent dans le bruit de fond des émissions de radio, des journaux de toutes heures. Comme la première fois, cette sensation d'étouffer mais là, la nouveauté, c'est que chacun y va de son mental de petit chef, de l'élu de la marie aux inspecteurs qui essaient de reprendre la main.

On est prêts, on a anticipé, on nous ordonne d'annuler. On a des questions, on est dans la flou, personne ne répond. On dort 4 heures par nuit, à nouveau. On n'a plus la salle de sport pour aller transpirer tout ça. On voit ses collègues, ça ne suffit plus. On est contente d'être déchargée aujourd'hui, de ne pas être en classe. On a les yeux qui brûlent, les larmes pas loin, comme ce matin quand on a craqué devant son petit déjeuner.

A bout, à bout de souffle.

Retrouver les gamins hier, pour la première fois, ça ne m'a pas sauvée. Le coup de bambou de cette séance sur la liberté d'expression, que je tenais à faire, de la minute de silence qu'il n'était pas question de ne pas faire, de les voir masqués avec toutes les questions que ça pose : est-ce qu'on les laisse courir à la récré ? Est-ce que du coup on leur dit d'enlever le masque ? Est-ce qu'on refait des zones ? Est-ce que, est-ce que, est-ce que... Tant de questions... Et ces parents qui en plus ne jouent pas le jeu, font sécession, déscolarisent leur môme qui a déjà eu sa fin d'année dernière bousillée, quand il faut réaffirmer que l'école est obligatoire et que non putain ce n'est pas prendre soin de ton gosse que de l'empêcher d'apprendre et de voir ses copains, monstre de peur que tu es ! Et qu'est-ce qu'on devrait dire nous, la chair à canon avec nos masques toxiques, qu'est-ce qu'on devrait dire si on devait fonctionner comme toi, adulte non guidant, adulte terrifié qui sème des graines terrifiantes, adulte démissionnaire, adulte lâche oui, je l'écris, en grosses lettres : LÂCHE !

Nous sommes tous là, à bout de souffle, au milieu de nos élèves. On ne peut pas compter sur nous pour être tout le temps le dernier bastion ! Nous aussi on a une famille, nous aussi on a une vie, nous aussi on a peur mais cette peur on la gère, on la domine, pour le bien des enfants. Il faut vraiment que moi, la directrice de l'école de ton môme, je te réexplique ça ? Il faut vraiment, en plus de tout ce à quoi j'ai à faire face, je t'explique ce que c'est être adulte, être parent ? Ton rôle, le mien, le nôtre, ce n'est pas de faire baigner les enfants dans nos propres peurs, à moins de vouloir sciemment en faire des monstres, c'est de les aider à affronter la vie telle qu'elle est, de leur dire de ne jamais abandonner devant un obstacle.

Je crois que c'est ça la goutte d'eau qui a fait déborder mon vase, cette lâcheté collective.

Porter un masque, les gamins sont déjà en train de s'y adapter. Il y a encore plein de questions qui se posent mais au lieu de râler, on pourrait discuter ensemble, mobiliser notre énergie pour trouver des solutions. Mais non.

Les chefs veulent retrouver leur place de donneurs d'ordres (on ne sait pas trop quels ordres ni dans quel but mais si on pouvait garder notre doigt sur la couture du pantalon ça serait cool), mes collègues dirlos pètent des câbles et chacun y va de sa demande personnelle, la mairie donne des consignes aux animateurs qui désorganisent complètement l'école alors qu'on avait monté un truc depuis la rentrée de septembre, instits et anims, qui nous permettait de fonctionner, sans changements (en dehors du masque), avec le protocole renforcé. Cependant le portail n'est toujours pas réparé, plan vigipirate tu repasseras. Il faut déployer des trésors de commercial pour convaincre certaines familles de rescolariser leur enfant, familles qui ont manifestement leur propre peur comme guide plutôt que l'intérêt psychologique et intellectuel d'un enfant de CP.

Ca râle, ça gueule, ça conteste, ça oublie que les gamins ont la chance de pouvoir revenir à l'école, ce sanctuaire qui émancipe et fait grandir et que, face à ça, porter un masque, c'est vraiment un moindre mal. On pourrait faire classe sous les bombes comme en 40, on pourrait être obligés de faire réciter des prières aux enfants, on pourrait être dans un pays qui autorise les châtiments corporels.

Juste, simplement, les gamins doivent porter un masque. Ils apprennent librement, ils jouent, rencontrent, échangent... juste avec un masque. Certains en ont même déjà fait une compète de mode. Faites confiance à l'intelligence, à la résilience de vos gosses putain de merde !

En attendant, au milieu de cette lâcheté générale, nous les profs, on est là, tous en piste. J'ai hâte de retrouver les ressources pour aller de l'avant, j'ai hâte de pouvoir être à nouveau ce que je suis. Mais là, je n'y arrive pas. Je n'ai pas eu assez de temps pour digérer le Covid, le meurtre de Samuel Paty, le sens que je donne à mon métier, ce que je suis prête à sacrifier ou non. Je n'ai pas eu le temps d'attiser à nouveau le feu sacré. Dès jeudi, j'étais en sprint avec mes collègues, pour pouvoir apporter une communication claire aux parents.

Et là, j'hyperventile. C'est dur, ce fractionné. C'est dur ces choses jamais réglées : on va faire ça, oui, mais non, les consignes ont changé, mais oui en fait, et puis en fait non... Rien n'est jamais clos, tout repart, c'est sans fin.

Pour la première fois, je n'avais pas envie de venir à l'école ce matin. Je n'ai pas réussi à voir l'immense majorité des parents qui nous soutiennent, qui nous encouragent. Je n'ai pas réussi à me raccrocher à mes élèves qui, quand je leur ai expliqué l'importance de respecter le protocole sanitaire, m'ont répondu : "oui c'est un peu embêtant le masque mais le plus important, c'est qu'on puisse venir à l'école". Je n'ai pas réussi à blaguer avec mes collègues hier midi, ce matin en arrivant. Je n'ai même pas encore réussi à me mettre au travail, réellement. Je ne sais plus quoi faire, je suis dans le noir. Je lutte, simplement, pour ne pas laisser mes larmes couler car je sais que ça va être un torrent et j'ai peur de m'y noyer.

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