Belotte, rebelotte et dix de der

Ecoles fermées, déjà-vu, accueil des enfants de personnels prioritaires... Multiplication des tâches, perte de sens. La situation est moralement difficile. Des sensations qui remontent. Une explosion de colère. La tempête sous un crâne.

C'est le jour de la marmotte !

Hier soir, j'ai regardé à nouveau ce merveilleux film qu'est "Un jour sans fin" : tellement à l'image de ce que je vis depuis un an à l'école. On pourrait enchaîner les références cinématographiques : Retour vers le Futur 3 version come-back 2020, Total Recall et ses souvenirs irréels, Le Maître d'Ecole avec le gars qui se retrouve balancé dans un métier qu'il ne connaît pas et pour lequel on ne l'a pas formé.

Ouais parce que ce que je fais depuis un an, ce n'est plus mon métier, particulièrement aujourd'hui. Je ne sais même plus pourquoi je suis là. Je n'ai pas passé un concours pour faire de la garderie. Je ne me suis pas engagée pour être à la disposition des parents d'élèves et de leurs contraintes professionnelles. Et c'est pourtant ce que je fais en ce mardi 6 avril 2021, je gère un centre d'accueil, une garderie.

L'année dernière, j'étais terrifiée à l'idée de me rendre à l'école et de patauger au milieu des miasmes du Covid. Je retrouvais des rues vides, un bâtiment vide au milieu de l'inconnu. Cette année, en plus de tout le déjà-vu (prévenus à la dernière minute, rien n'est prêt, les serveurs craquent à nouveau, personne n'est au courant de rien et tout se décide on ne sait où), il y aussi l'accueil des enfants de personnels prioritaires qui se rajoute. Il n'y a plus de limites. Les parents ont pu s'inscrire jusqu'à hier soir, ce qui fait qu'on a eu les listes ce matin à 8h15 alors que le portail ouvrait à 8h30. Plus de limites. Les parents ont pu emmener leur enfant en cours de matinée car rendez-vous médicaux (des gamins qui ne sont pas de notre école et donc qu'on ne connait pas et dont on ne connait pas les parents : vigipirate tu repasseras). Plus de limites. Les listes qui risquent encore de changer car des gamins qui sont scolarisés chez nous d'habitude se retrouvent dans une autre école d'accueil. Plus de limites. Le conseiller pédagogique qui déboule ce matin et qui demande à la collègue volontaire pour l'accueil si elle ne pourrait pas prévoir une petite séance d'Arts Plastiques parce que, je cite "ça serait sympa pour les élèves", collègue qui vient d'une autre école qui ne connait pas les locaux et à qui on suggère de farfouiller dans les affaires de la collègue de chez moi qui met gentiment sa classe à disposition. Plus de limites. Et moi, qui n'était pas volontaire pour gérer les gamins de personnels prioritaires. J'avais mes raisons. Moi qui me retrouve à faire concierge parce qu'on ne s'est pas préoccupé de savoir qui ouvrirait et fermerait le portail après les horaires d'accueil. Moi qui, depuis ce matin, gère tout sauf mon école, tout sauf mes élèves. Moi, à qui ce fameux conseiller a osé, dans sa naïveté, demander "comment ça allait".

Non, vraiment, il n'y a plus de limites.

Je l'ai prévenu, deux fois.

"Tu es certain de vouloir me poser cette question ? Parce que tu sais, je vais répondre et la réponse que je vais te donner ne va pas te plaire"

"Dis-moi, vas y"

Alors ça a explosé, je l'ai envoyé bouler comme du poisson pourri. Il a pris pour tout le monde. Des semaines que je prends sur moi, que je cours partout, que je suis sur des charbons ardents à enchaîner les séances de fitness à la maison, à aller courir pour essayer d'évacuer, de gérer mon trop-plein de rage, de désespoir, d'usure. Des semaines, et surtout la semaine dernière où je faisais face à des situations déjà tendues avant la fermeture, des semaines que j'ai l'impression d'être un paillasson sur lequel on s'essuie au nom de cette putain de saloperie de garderie gratuite de merde.

Comme disait Coluche, en substance, "si vous ne voulez pas de réponse, faut pas poser de questions".

Pas tout le monde bien sûr. Il y a plein de gens sympas, qui font au mieux. Mais quand même ! Ca fait un an, bordel de Dieu ! Un an que ça dure ! Un an qu'il faut qu'on maintienne les écoles ouvertes pour que les patrons puissent continuer à faire tourner leur boutique ! Un an qu'on compte sur les instits pour gérer les mômes. Certains parents, du moment qu'on GARDE leur mioche, se foutent complètement du contenu, du sens, de ce que ça implique en termes d'organisation, en termes de désorganisation. Un an que le manque de remplaçant qui était déjà hallucinant avant, engendre des problématiques insolubles : comment respecter le protocole sanitaire de base, le non brassage, quand il faut répartir les gamins dans d'autres classes parce qu'il faut les GARDER coûte que coûte. Un an qu'on pouvait anticiper sur tous les plans pour finir par se retrouver au même putain de point mort !

Je n'en ai pas contre les parents d'élèves, je n'en ai même pas contre ce gentil conseiller péda. J'en ai contre les chefs, là-haut. Ces gros connards qui ne sont pas ceux qui gèrent, sur le terrain. Les généraux qui, bien planqués dans leurs petits fauteuils, donnent des ordres dont ils n'auront pas à assumer les conséquences. Une date buttoir pour les inscriptions des parents avant la dernière minute hier soir, c'était trop demander ? Le fait qu'on se retrouve à accueillir des gamins du privé, ça aussi c'est normal ? Le fait qu'on demande, en plus, aux collègues enseignants volontaires de faire de l'art plastique ou autre en fouillant potentiellement dans les affaires des autres, c'est normal ça aussi ? Le fait de demander si on ne peut pas sortir à la dernière minute du travail pour un gamin de CE2 qui est venu ce matin sans son boulot, avec juste une ardoise dans le cartable, c'est acceptable ?

Et demain après-midi, on nous maintient une formation de directeur en visio sur "la gestion des élèves handicapés"... Non mais, ce n'est même plus un sketch là...

Et pendant ce temps là, une maman d'ici qui me dit "oh j'aurais du attendre aujourd'hui pour l'inscrire, comme ça j'aurais été certaine qu'elle soit ici, dans son école"... Ben oui... Bien sûr... C'est super pour nous d'avoir les listes qui changent toutes les heures, que rien ne soit jamais sûr. Non mais les gens ne se rendent pas compte.

Je n'ai plus envie. Je n'ai plus de jus. Je pourrais essayer de me décarcasser pour faire fonctionner un lien pour les visios qui étaient prévues demain matin avec mes élèves. Je pourrais me dire que les voir, même devant un écran, me nourrir de leur énergie va me faire du bien. Mais là, la cour est pleine. On y est. J'étais en équilibre sur une plaque de glace mouvante. Elle s'est disloquée ce matin.

J'avais réussi, jusqu'à présent, à enfermer toutes mes émotions négatives dans une boîte. Je l'avais fermée à double tour et rangée au fin fond d'une immense cave dans mon cerveau. Elle s'est ouverte.

Il ne reste plus de motivation, plus de sens. Ce que je fais là n'a aucun sens. Nous ne sommes plus l'école. Nous sommes la Garderie Nationale à cause des ministres successifs qui ont fait passer l'économie avant les apprentissages, le statut de salarié avant celui de parent, la fonction de nounou avant celle de prof. Les patrons qui font pression sur leurs salariés pour qu'ils "fassent garder" leurs enfants afin de pouvoir venir bosser. Nous on est là au milieu avec nos 30 mails qui arrivent, dans une désorganisation totale.

Je suis usée, vide. Je n'ai plus envie d'être là et je n'ai pas non plus envie de rentrer chez moi. Je n'ai pas envie de me démener pour les visios avec les élèves, je n'ai pas envie de "profiter" de mes journées de désignée volontaire à la garderie scolaire. Je n'ai pas envie d'en profiter pour bricoler les trucs que je n'ai pas le temps de faire d'habitude : mon affichage en Histoire, mes plastifications de jeux grammaire... Je n'ai pas envie de rentrer chez moi pour faire autre chose, corriger les 25 copies double page de Géographie...

Je vais regarder à nouveau l'intégrale de Rocky, je crois, et me souvenir de ça : Ce qui compte, c'est pas la force des coups que tu donnes, c'est le nombre de coups que tu encaisses tout en continuant d'avancer. Ce que t'arrives à endurer tout en marchant la tête haute.

Je vais continuer à avancer, je le sais. De toute façon je n'ai pas le choix, je ne suis pas du genre à ne pas me relever. Il n'empêche, les chefs feraient mieux de ne pas avoir l'outrecuidance d'oser encore me demander comment je vais.

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