Laissez parler les enseignant.e.s, taisez-vous et écoutez

Le 1er décembre a eu lieu un colloque, dans le cadre du Grenelle de l'Education, qui ne visait pas moins qu'à changer "les conditions de travail" et les "pratiques" des enseignants. Pourtant il n'y avait pas d'enseignants mais, entre autres, un rugbyman ou un psychiatre des armées...

Communiqué du SnuiPP-FSU qui a quitté les discussions du Grenelle de l'Education et avec lequel je suis complètement en accord.

"Quel est le point commun entre un rugbyman, une policière, un DRH d’un groupe privé, un psychiatre des armées ou encore une professeure de sciences des gestions ? Et bien ils sont tous allés à l’école… Cela donne une petite idée de la méthode choisie par l’actuel locataire de la rue de Grenelle pour « poser la question de quels professeurs au XXIe siècle ? ». Ainsi on n’a trouvé autour de la table ni sociologue, ni spécialiste des sciences de l’éducation ou de la formation des enseignantes et des enseignants. Et du côté de la représentation syndicale ? Les possibilités d’entrer dans les salles de visio conférence ont été données au compte-goutte, indiquant ainsi clairement que les personnels des écoles n’avaient pas leur place dans ces discussions."

Tout va bien... Tout le monde peut donner son avis sur l'école alors qu'aucun.e ne connaît son fonctionnement. Ca ne choque personne que, parce que c'est l'école, juste parce que tout le monde a été élève, chaque clampin de France a plus de légitimité qu'un.e professionnel.le ?

Personne ne voit que ça permet juste au Ministre de faire passer ses lubies sans aucune possibilité de critique ? Ca ne choque personne apparemment car tout le monde est tellement heureux de pouvoir donner son avis, tout le temps, sur des sujets qu'il/elle ne maîtrise absolument pas. Personne ne veut entendre, comprendre, accepter, que ce n'est pas au clampin lambda de parler et d'avoir un avis sur UN METIER dont il/elle ne connaît pas les catacombes.

Personne ne veut entendre, comprendre, accepter, que les profs n'ont pas à faire visiter les dites catacombes, qu'il n'y a pas de curiosité malsaine à avoir. Les profs n'ont pas à se justifier en permanence et que, même s'il y a des con.nes (comme dans toutes les professions), ça ne donne certainement pas le droit à des gugusses qui ne savent rien du fonctionnement d'une école de donner leur avis.

Ils/elles ne savent pas ce qu'est une IP, un dossier MDPH, une équipe éducative, une ESS, le RASED, les PAP, les PAI, les PPS, les PPRE, un élève TSA, les adaptations DYS, des élèves allophones, les simples difficultés scolaires, le manque de confiance en soi, l'absence de suivi de parents soit absent.es parce que débordés, perdus, en grande précarité, en difficulté sociale ou familiale, soit indifférents à la scolarité de leur gosses parce qu'ils règlent leur comptes avec leur propre parcours, le visiophone qui sonne 10 fois dans la matinée, les parents qui déposent systématiquement leur enfant en retard pensant qu'on a que ça à foutre de venir leur ouvrir le portail alors qu'on était en train de commencer la dictée avec les élèves ou que les élèves étaient en pleine présentation d'un exposé sur lequel ils/elles travaillent depuis 2 semaines, le téléphone qui sonne en permanence pendant la classe avec des gens qui te répondent, quand tu leur dis que tu es en classe, "ben moi je travaille, hein !", les 15 mails à la mairie pour le portail qui doit être réparé, le parent qui garde le gamin le matin à la maison, le remet l'après-midi "parce qu'il n'avait pas envie de venir", les parents qui s'effondrent en pleurs dans ton bureau, dans ta classe en se confiant sur les violences sordides qui se déroulent à la maison, qui te font confiance, qui t'appellent à l'aide, tes corrections de 60 copies que tu dois faire au milieu de tout ça, tes cours à préparer, ta joie de vivre que tu dois porter comme un étendard devant tes 25 élèves qui comptent sur toi, la famille qui essaie d'obtenir un rendez-vous psy pour Loulou qui en a bien besoin, qui font de leur mieux et que le CMP ne recevra pas avant 4 mois, faute de place, le signalement que tu dois rédiger car Choukette vient de te dire que maman lui donnait des coups de ceinture tous les jours...

Je ne raconte pas tout parce que je ne devrais pas avoir à le faire, je ne devrais pas le raconter, je devrais juste, comme tous.tes mes collègues, être ECOUTEE par ma hiérarchie quand je dis que je n'en peux plus, qu'on perd pied, qu'il n'y a pas de remplaçant.es et que du coup on se retrouve avec une classe à plus de 35 élèves, en impro totale, car on a du répartir les gamins, qu'il n'est pas normal que le RASED soit missionné sur 16 écoles et que du coup, l'aide que les gamins recevront sera limitée à 5 semaines pour toute l'année et que vraiment les collègues ont fait de leur mieux pour qu'on ait au moins ça, que c'est CA (entre autres) qu'on veut dire quand on demande PLUS DE MOYENS. Toutes ces histoires devraient rester en salle des profs, comme les histoires des médecins restent en salle de garde. Nous ne devrions pas avoir à montrer la cave. On ne devrait pas demander à la voir. On devrait juste accepter qu'enseigner est un métier et que c'est aux gens dont c'est le métier d'en parler et qu'avant de juger, il faut se rappeler qu'être prof, ce n'est pas faire son cours devant un rang d'oignon bien sage à la Gérard Klein.

Notre cave, c'est le musée des horreurs, ça doit rester à sa juste place. C'est avec les collègues, en équipe, qu'on doit gérer ça, on n'a pas à raconter le pourquoi du comment, pas avoir à faire de la pédagogie sur ce qu'est la réalité de notre boulot. Moi en tout cas, je n'ai pas envie, pas la force de reparler des situations sordides, de la difficulté, de l'usure, du découragement et de toutes ces émotions qui se déposent en salle des maîtres, autour d'un verre et de bidonnades indispensables à notre équilibre mental. Je voudrais que les problèmes se règlent et qu'on arrête d'être pris pour des imbéciles par notre propre Ministre. Je voudrais juste partager avec les gens, si partage il doit y avoir, ce qui nous rassemble, les valeurs, les joies, les réussites.

Quand on veut mettre les choses à plat pour améliorer, ça veut dire qu'il y a des problèmes et, oh putain, des problèmes il y en a ! On avale les couleuvres parce qu'on pense toujours, in fine, à ne pas laisser tomber nos élèves. On fait de notre mieux. Mais ce n'est pas aux péquins d'avoir un avis là-dessus, les conviés du Grenelle ne savent pas ce que c'est que le quotidien d'un prof, et encore moins d'un instit, et encore moins d'un.e dirlo. Et "l'opinion" ne devrait pas prendre cet état de fait comme du mépris. On ne devrait pas avoir à se justifier pour éviter de se faire encore traiter de feignasses parce que les vacances, gnagnagna... Chacun sa place, point.

Nous devrions juste être les PREMIER.ES convié.es à des Grenelles et autres conférences pour parler de notre métier, de la façon dont il faudrait le faire évoluer parce que des idées, putain on en a ! Ce n'est pas à un rugbyman ou à une fliquette ou à un manut' qu'on devrait demander son avis. Mais bien sûr que derrière, il y a une stratégie politique de la Blanquette, traduction : "je ferai passer ce que je veux et dès le départ, je ne voulais surtout pas convier les profs, en opposition totale avec ma politique donc on va faire de la com avec le rugbyman et le psy des armées histoire de dire qu'on a convié des gens". Ca ne viendrait même pas à l'idée qu'on demande à un joueur de foot son avis sur le système médical, sur le travail des soignants, dans une conférence qui doit redéfinir le métier. Pour l'école, pas de problème.

Je ne vois personne s'indigner de ça sur les rézosocio contrairement à toutes les fois où il y a une polémique de merde sur l'école et que tout le monde y va de son avis ou de sa petite vidéo. Les journaux ne relaient rien de ce Grenelle, rien de cette putain de mascarade, pas un article, que dalle.

Les gens les soutiennent quand, les profs, en fait ? Quand est-ce que les gens en auront vraiment quelque chose à faire de l'Education ? Quand est-ce qu'on arrêtera d'avoir l'impression d'être considérés une simple garderie ? Non parce que si c'était le cas, Facebook, Instagram et Twitter seraient inondés de messages de gens lambdas pour dénoncer cette putain de guignolade qu'est le Grenelle. Mais bon, la prochaine fois que je lirai des avis sur l'école ça sera sans doute pour encore dénoncer ces profs de merde qui ne font ni art plastique, ni théâtre à l'école et qui traumatisent les gamins avec les masques. Et, comme d'habitude, je cliquerai sur "masquer la publication".

 

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