A mes élèves, à leurs familles, à mes collègues, à l'Ecole

Lettre à l'Ecole et à ses valeurs.

Dans cinq jours, je serai là, devant l'école à jeter un dernier coup d’œil aux barrières de délimitation des espaces de circulation. Je vérifierai pour la 200ème fois que la signalétique est en place, j'irai voir mes collègues, j'aurai un petit discours d'encouragement sans doute repompé sur celui d'Aragorn devant la porte noire. J'irai dans ma classe, je regarderai, en silence, les tables et les chaises espacées du fameux mètre. Je referai dans ma tête, pour la 1000è fois, le plan de circulation, l'arrivée des élèves, la distribution du gel. Je tâcherai d'imaginer les gamins assis là, face au tableau dans cette disposition de rang d'oignon que j’exècre. Je me rappellerai de ce que je leur ai dit pour positiver : "chacun.e va retrouver de l'espace autour de lui/elle, c'est génial !!". Je retiendrai une larme parce que, voilà, on y sera, l'école ne sera plus. Cet autre chose dont je peine à trouver le nom aura pris sa place, pour combien de temps ?

Le gong va sonner, il sera l'heure, je regarderai par la fenêtre du couloir les familles faire la queue pour déposer leur enfant. Je compatirai devant le spectacle de l'angoisse qui leur rongera sans doute l'estomac, je me sentirai fière de la confiance qu'ils nous témoignent en nous laissant leur trésor le plus précieux à la porte du bâtiment. Je descendrai les escaliers, je prendrai une grande respiration, j'irai les retrouver pour les accueillir, je monterai sur le ring avec l'appréhension classique d'une rentrée de septembre mais pas seulement. Il y aura toujours cet "autre chose". Je rejoindrai mes élèves, je verrai leur visage et nous entamerons la première circulation "à distance" dans les couloirs, ce sera "autre chose". Nous entrerons en classe, on se dira bonjour, ils s’assiéront sur leur chaise, devant leur table, je passerai déposer du gel sur leurs petites mains tendues. Ce sera "autre chose". Je me tiendrai debout, face à eux, devant le tableau. On se regardera, ce sera lancé, on verra ce qui se passe, je serai chamboulée, émotions mélangées, arrière-plan de La Nuit Etoilée : joie de se retrouver, démunie de ce qui a changé, peur de ce qui va se passer, opiniâtres car la vie doit continuer.

J'en suis là. Après la rage et la colère, j'ai arrêté d'écouter le Premier Sinistre, j'ai arrêté de jouer le jeu de la communication BFM Twittée de la grosse Blanquette, du veau qui nous sert de Ministre. Hé, Jean-MichMich, tes tweets avec tes petits émoticônes cœur, je ne sais qui t'a conseillé de faire ça ou si tu l'as fait en roue-libre mais je te remercie, du fond de ma poitrine parce qu'à partir du moment où je l'ai vu, tu m'es apparu pour ce que tu es : une poupée gonflable. Alors, j'ai arrêté de lire tes interviews en quête d'une directive, d'un indice, d'un quelconque repère qui aurait pu m'aider à me projeter clairement sur ce que nous étions sensés faire. J'ai arrêté de lire et d'écouter Philippe, Micro-Macron et toute votre clique de robots publicitaires. Vous n'êtes rien, vous ne gérez rien, vous êtes à la politique ce qu'une coupure pub est à un grand film : une occasion pour aller pisser. Vous n'êtes qu'un intermède. Vous êtes creux, vous êtes des pantins, vous n'êtes rien.

Depuis cette épiphanie, je suis libre. J'ai arrêté d'être suspendue à chacune de vos interventions de pétomanes et j'ai repris la maîtrise de mon temps. Je me suis recentrée, et j'ai fini par accepter. J'ai accepté que la vie devait reprendre son cours, pas pour les entreprises, même si de fait ce sera le cas, mais pour tout ce qui fait que je suis devenue enseignante. Et puis, d'un coup, tout s'est embrasé, comme dans un tableau de Turner. C'était l'éruption du Vésuve. Alors il n'était plus question de rester chez moi, il n'était plus question de ne pas essayer, au moins essayer, de rouvrir l'école. Les élèves me le réclament à chaque classe virtuelle, les parents comprennent et partagent mon angoisse, mes collègues ont envie "d'en découdre". Ma famille l'accepte. Mes amis m'envoient du courage. Tous me soutiennent et me portent.

A chaque journée difficile, dans la vie normale, je pense à mes élèves et cela me donne une énergie incroyable. Une fois encore, ce sont elles et eux qui m'auront sauvée de moi-même. Une fois encore, des enfants de 10 ans auront allumé la pancarte lumineuse sur laquelle le mot "espoir" clignote frénétiquement. Bien sûr, ils n'imaginent pas une seconde ce que leur école va être "en vrai", ils sont encore dans l'illusion de leur imaginaire, dans le mouvement bien naturel du "ça va être comme avant". Mais, quand bien même, rêver ensemble pendant ces quelques jours avant le grand match, se dire qu'on va réussir, ça fait du bien. Qu'on soit bloqué sur les additions de fractions ou sur le protocole covid, on apprend et on avance ensemble, on ne renonce pas, on passe les obstacles, l'un après l'autre. C'est ce que mes élèves m'ont rappelé ces dix derniers jours par leur enthousiasme, par leurs messages pleins de soutien et, oserai-je le mot, d'amour qui m'ont bouleversée. Je suis censée être celle qui leur apprend mais enseigner c'est une relation, avant les performances de maths et de français. Le confinement m'aura (re)fait prendre conscience de ça. Avant de se brancher sur les "résultats", construire encore et toujours une relation, un lien qui va au-delà du simple cours. Vivre et affronter la vie, arpenter le chemin et grandir, ensemble.

Désormais, en plus de mes élèves, il y aura aussi leurs familles, en direct, dans ce champ de bataille partagé. Il y aura la lettre des mamans de M. qui restera gravée dans mon cœur à jamais et qui se termine par ces mots : "M dans sa vie d'enfant a vécu des situations difficiles et a dû faire preuve de ténacité pour avancer. Aujourd'hui, nous mesurons le chemin parcouru. Je sais qu'il y a des « rencontres » entre élève et enseignant qui changent une vie, pour M je crois pouvoir dire que vous êtes de ces rencontres là. Alors, nous voulions juste vous dire merci, merci pour M.". Il y aura les "merci", les "vous avez toute notre confiance", les "courage à toute l'équipe", les "X. a hâte de vous revoir", les "vous avez fait un travail formidable" et j'en passe... Non pas que je suis la meilleure prof du monde ou la meilleure directrice du monde, loin de là. Ca fait du bien, tout simplement. Au-delà de la reconnaissance, là encore, c'est le lien qui s'est tissé, qui s'est renforcé, c'est la relation que nous construisons.

Mes collègues, toujours sur le pont au milieu de la tempête, la fleur (parfois un peu fanée) au fusil, prêts à monter au combat côte à côte, qu'ils/elles soient enseignant.e.s ou animateurs/trices, personnel d'entretien ou de restauration. Nous faisons face, ensemble. Ces collègues qui répondent du tac-o-tac sur les groupes WhatsApp, qui ne comptent plus leurs heures, qui se sentent "d'astreinte" qui répondent à chaque question des parents, qui diffusent chaque info et qui filtrent aussi, pour m'éviter d'avoir à gérer les 100 familles de l'école. Ces collègues de la fine équipe qui sont tous.tes venus réaménager leurs classes, tous les jours, qu'on soit dimanche ou jour férié. Ces collègues qui ont tenu à revenir, exprès, quand j'ai fait visiter les locaux réaménagés aux représentants de parents pour qu'ils puissent envoyer quelques photos aux familles et faire le lien. Ils/elles étaient là, malgré leur vie de famille, pour accueillir les délégué.e.s, pour montrer que toute l'équipe était concernée, pour expliquer, dédramatiser, rire, compatir. Un seul n'était pas là, il n'est jamais là, il partira, je l'espère pour lui et pour nous car nous ne vivons manifestement pas sur la même planète. Je suis fière de nous, de nous tous.tes.

Alors, la semaine prochaine, ce ne sera plus l'école, ce sera "autre chose" mais, dans cet "autre chose", j'ai retrouvé ce qu'était l'Ecole avec un grand E : des valeurs, avant la performance, des valeurs, avant les programmes, des valeurs avant la défiance, des valeurs chevillées au corps. Tout cela donne du sens à ce que je fais, donne un sens à mon investissement. Merci à mes proches et à ma famille de le comprendre, d'accepter les heures passées parfois au détriment des miens, merci pour leur soutien.

Alors, à mes élèves, à leurs familles, à mes collègues, à l'Ecole, malgré les difficultés, j'ai hâte de vous retrouver.

 

 

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