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Billet de blog 9 janv. 2022

La grève de jeudi...

J'hésite à faire grève jeudi. J'hésite parce que ça tombe encore sur un jour de décharge, le seul jour où je peux un peu respirer, le seul jour où je ne dois pas mener de front classe et direction avec tout le monde qui vient me sonner pour un truc. Et pourtant, je suis épuisée, je n'arrive même plus à me motiver pour aller à l'école.

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En relisant les anciens posts de ce blog, je réalise que ça couve depuis un moment. Je pensais que maintenir une bonne ambiance dans l'équipe suffirait à me faire aller de l'avant, suffirait à me faire tenir, en mode "cavalier du Rohan". Sauf que le cavalier du Rohan, ça fait deux ans qu'il parcourt les plaines en se faisant labourer la gueule à chaque lubie du Sinistre. Et là, y'a plus rien d'épique, plus rien de chevaleresque, tout s'est fracassé avant les vacances de Noël quand je me suis aperçue que l'anesthésie par le sport et les sorties ne faisait plus effet, quand l'école est redescendue brutalement au rang de "boulot".

Ce n'est qu'un travail après tout. Est-ce qu'un travail mérite de se mettre dans un état pareil ? Non, bien sûr que non.

Et pourtant, j'hésite à faire grève jeudi. J'hésite parce que ça tombe encore sur un jour de décharge, le seul jour où je peux un peu respirer, le seul jour où je ne dois pas mener de front classe et direction avec tout le monde qui vient me sonner pour un truc, avec ce putain de téléphone qui n'arrête pas pendant le temps de classe, avec ce putain de visiophone qui sonne toute la matinée quand les parents déposent les gamins au compte-goutte pour tout un tas de raisons souvent légitimes.

Me faire sauter une journée de salaire, une journée de direction pour que, la semaine prochaine, je me retrouve avec le double de boulot à faire (si tant est que je ne sois pas obligée de le faire en plus de la classe car il y aura des trucs urgents) ?

Et pourtant, que j'en ai marre ! Oh oui, que j'en ai marre de ce 40è protocole sanitaire ! Que j'en ai marre d'apprendre les trucs via la presse de la veille pour le lendemain pendant mes vacances. Ces vacances qui, cette année, étaient tellement indispensables pour couper tout lien avec l'école car j'étais en pleurs tous les matins et que j'en ai passé les trois premiers jours à faire des insomnies. Et bien non, rien ne nous sera épargné !

Si le foutriquet nous parlait avec autant de "gaulois sans filtre" qu'aux non vaccinés, je pense que ça donnerait à peu près ça :

Allez tous crever sur l'autel politique, sales feignasses d'enseignants que vous êtes. Votre boulot, c'est de garder les gamins pour que les parents aillent bosser. Que vous n'arriviez même plus à faire votre taf tellement on a fait de vous des secrétaires médicales, des agents de la STASI qui contrôlent les papiers des gamins, qu'est-ce qu'on en a à branler ? Vous êtes là, tous les jours, au taf, toujours présents pour ne pas abandonner vos élèves, pour ne pas emmerder les collègues qui auront vos gamins à gérer si vous n'êtes pas là. Ben ouais, y'a pas de remplaçants et on va pas faire la connerie d'en recruter ! Ca nous coûterait trop cher ! Vous êtes tellement cons...sciencieux que vous venez bosser pour ne pas faire suer le monde. Votre investissement professionnel, vos valeurs, on a réussi à vous les retourner dans la poire, vous en êtes esclaves. Alors vous viendrez bosser. Et puis, les dirlos, on a fait en sorte que tout repose sur vous. Ben ouais, bien pratique, la courroie directe. Et si y'en a qui lâcheront en dernier, c'est vous. Même si vous n'en pouvez plus, vous ne laisserez ni vos élèves, ni vos collègues, ni les parents, bref l'école se démerder. Alors oui on vous a dit que vous aviez le droit de ne plus aller aux formations le mercredi après-midi, que y'aurait moins d'enquêtes mais les projets d'école sont toujours à faire cette année. Et puis, c'est pas comme si ça vous libérait du temps pour reprendre votre souffle, c'est juste pour qu'en contrepartie, on va vous noyer sous les injonctions contradictoires, on va vous en mettre plein la tronche sous l'effet de sidération. On va même en profiter pour péter les derniers murs qui tiennent debout : en avant la rémunération au mérite et le management néolibéral. Vous avez même plus le temps ni la force de vous battre.

En attendant, moi, je n'arrive même plus à parler avec mes collègues. J'ai craqué, le vendredi des vacances et depuis, ça a brisé un lien. C'était un lien excessif, c'est certain mais là, je n'ai plus aucun repère, je n'ai plus ma place. Enfin, ceci dit, je prenais tellement sur moi que ce n'était plus tenable. Je n'arrive plus à me motiver sur le long terme pour ma classe. Et pourtant, j'ai des élèves adorables cette année et ça se passe bien avec les parents. J'ai la chance de ne pas avoir à gérer un élève "perturbateur" ou en "handicap". Et là, toutes celles et ceux qui ne connaissent pas la réalité de non accompagnement et de non formation, de temps de gestion exponentiel sans moyen supplémentaire qu'il y a derrière vont me tomber dessus en mode "handicap-phobie". A celles et ceux là, je ne m'abaisserai pas à vous répondre.

Je n'ai plus le feu sacré, c'est tout. C'est juste un boulot, juste un boulot. Je n'ai pas envie de préparer ma classe, j'en peux plus de bosser tous les dimanche après-midi. Si encore, c'était pour retrouver le sens mais là, je passe 70%  de mon temps à gérer cette saloperie de protocole sanitaire.

Où est mon métier, bordel ?! Cette direction, ça me tue, ça me met en rage car des projets dans l'école, on en a plein. Il y aurait tellement de choses enthousiasmantes à faire ! Par exemple, on veut tous développer la classe en extérieur "mode Freinet" dans les années à venir. Freinet ! J'en fais dans ma classe, j'avais rêvé, quand j'ai pris la direction de cette école, de monter une équipe qui soit dans la même dynamique. C'est le cas et on fait quoi ? On passe notre temps à parler de  "cas positifs", de "cas contact" et "d'autotests". On en a mille des projets et au lieu de trouver des solutions, de s'adapter, on fait le service après vente d'un idéologue imbu de sa personne qui nous fout le bordel dans les écoles.

Je n'en peux plus, je suis partagée entre "baroud d'honneur" et cynisme. Il faudrait peut-être faire sortir la colère, la laisser s'exprimer mais dans les rues de ma petite ville de province, ça changera quoi ? Je n'en peux plus, je voudrais ne pas y retourner. Cette semaine déjà, j'y arrivais le plus tard possible, je n'y mange plus le midi, je pars dès que possible. Plus de tatasseries dans les couloirs avec les collègues, plus de second degré, plus de blagues sur les derniers protocoles, plus de jingle "samba de janeiro" quand il y a une mauvaise nouvelle. Je ne ressens plus rien. J'essaie de garder la petite boule d'énergie qui me reste pour mes élèves, pour être là pour elles et eux, je corrige leur travail, je pars. Je fais de moins en moins d'évaluations. De toute façon je n'y ai jamais cru à cette manie de toujours classer tout le monde. Alors, j'ai quand même fait ma classe intégrale Freinet. Mon but : donner confiance en elles et eux aux élèves, leur apprendre à coopérer, à travailler ensemble avec toutes leurs différences. C'est, pour moi, le rôle principal de l'école primaire, si ce n'est le seul. Allez vous faire foutre avec vos programmes.

Je suis tentée d'en avoir plus rien à foutre de rien. Là, je suis retranchée dans le dernier bastion de mon Minas Tirith. Les étages de la direction sont tombés un à un.

Voilà, c'est ça mon baroud d'honneur : faire péter les carcans, plus de chaînes, plus de laisse, plus de collier. Comme dirait le roi Théoden : "une journée rouge avant que le soleil ne se lève". Ma classe, mon métier d'enseignante d'abord. Mes élèves d'abord. La direction ? Je n'y mettrai plus autant d'affect, c'est certain. Fini le maternage, fini la gestion de l'équipe, je transmets les infos et ceux qui ne veulent pas suivre tant pis, fini la disponibilité constante pour la réparation de la chaudière ou je ne sais quoi alors que je suis en plein cours bordel de dieu ! Fini de suivre, en mode astreinte, toutes les communications médiatiques de crâne d'oeuf. Je ferai ce qu'il y a à faire mais je partirai à l'heure, fini les heures sup' et si c'est pas terminé et ben j'en aurai rien à battre. Ca va, ho !  Deux ans, bordel ! 

Ca serait bien que jeudi, un bus géant nous emmène tous rue de Grenelle pour balancer des crottes de chien sur ses fenêtres... En vrai, est-ce que ça changerait quelque chose au fait que l'école est dans le même état de délabrement que l'hôpital, que ça couve depuis longtemps, et que tout le monde ne s'en rend compte que maintenant ? Quand on répartissait les élèves en cas de non remplacement, ça foutait déjà le bordel dans toute l'école mais qui à l'extérieur en avait quelque chose à foutre ? Est-ce que cette grève va changer quoi que ce soit à mon quotidien à moi à part me faire perdre une journée de salaire et me mettre dans le jus ?

Je connais déjà la réponse et c'est pour ça que je résiste juste de toutes mes forces à une tentation grandissante depuis des mois : lâcher les armes et faire demi-tour, faire le strict minimum, faire comme ce collègue qui m'avait pourri la vie pendant trois ans qui venait juste pointer et ne s'investissait dans rien. Le dernier truc qui me fait tenir c'est que je crois encore être utile pour mes élèves. 

Pour finir, merci à Lucien Marboeuf, du blog "Instit'humeurs" pour ces mots :

"Je pense aux directeurs et directrices d’école, lessivés, essorés, surchargés de tâches, leur situation n’était pas enviable quand Christine Renon s’est donné la mort, et rien n’a changé. Si, ils ont maintenant la crise Covid à gérer, coincés entre le marteau et l’enclume, soumis aux injonctions paradoxales, livrés à eux-mêmes."

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