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Billet de blog 11 juin 2022

Brûler pour se régénérer, mourir pour renaître

Je m'en doutais que ça serait une année charnière, une année dense personnellement. Année de la licorne en termes d'élèves, année de la tempête pour le reste : un vrai Vendée Globe émotionnel et psychologique. L'école et moi après deux ans et demi de pandémie. Bilan.

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Hier il y avait les résultats du mouvement. S., mon binôme quitte l'école après deux ans de bons et loyaux services. On avait appris à se connaître, professionnellement et humainement. Elle ne m'épargnait pas toujours dans ses analyses et ses points de vue qui ont parfois été douloureux à réceptionner cette année mais le fond était toujours pertinent et nous avons toujours pu rediscuter après, analyser, avancer. Grâce à ses apports, je décalais mon point de vue, je comprenais mieux ceux des adjoints. C'était une bonne médiatrice. Elle était super avec les élèves et d'un investissement professionnel total. Je suis triste de la voir partir.

L. l'AESH formidable que nous avions cette année dépose le bilan également.

En cette fin d'année c'est un peu le champ de ruines. 

L'année dernière, à la même époque, je me préparais à me débarrasser d'une cohorte de CM2 ignobles et, pour la première fois depuis le début de ma carrière, mon coeur ne s'était pas serré au moment de les voir partir. Puis est venue la liste des licornes à paillettes de cette année. Un groupe fantastique, sur tout le cycle 3. Ma collègue de CM, A. et moi avons passé une année perchée sur un arc-en-ciel de respect, de gentillesse, de complicité avec eux et elles. A la rentrée de septembre, je m'étais dit que l'Univers me faisait un putain de cadeau : la classe ne te posera pas de problèmes et ne te vampirisera pas du temps excessif car tu vas avoir bien d'autres tempêtes à affronter.

Je m'en doutais que ça serait une année charnière, une année dense personnellement. Année de la licorne en termes d'élèves (et de leurs familles génialissimes de soutien, de confiance et de gentillesse cette année), année de la tempête pour le reste : un vrai Vendée Globe émotionnel et psychologique.

Dès la rentrée de septembre, je savais que ça allait être compliqué : des traumas professionnels intenses avec ces confinements, ce COVID, ce sentiment d'astreinte permanente, jamais de coupure, toujours de l'imprévu, des projets annulés, des parents inquiets, des élèves perdus. Sont venus ensuite les changements de protocole, toutes les semaines, avec les "faites ça, et puis non en fait faites plutôt ça, ah non ne prenez pas en compte le mail précédent, et puis en fait si et puis on va rajouter une clause que personne ne comprend, mais en fait on va revenir à la première idée". AHHHHHHHHH !!!! Décembre arrive, je suis déjà à bout. Et puis il y a nos projets pro à gérer, nos projets d'équipe, en plus de la classe.

La soirée de Noël avec les collègues arrive. On a déjà fait une grosse sortie teuf jusqu'au bout de la night avant les vacances de la Toussaint, c'était super chouette alors que j'avais déjà eu quelques tensions avec A. pour des raisons qui me paraissent aujourd'hui complètement idiotes. La période 2 a été dure, je suis en surventilation. J'espère une catharsis, je fais une crise d'angoisse. Je ne l'ai pas vue venir. Explosion, craquage, premiers obus, premiers shrapnells. 

Après ça, rétrospectivement, j'aurais du poser un arrêt. J'aurais du poser un arrêt avant, même, dès la mort de Spooky. J'aurais du accepter que je n'étais pas plus solide que mes autres collègues dirlos qui tombaient comme des mouches. J'aurais dû, à ce moment là, prendre du recul et prendre soin de moi. Les habitudes sont tenaces. J'aime mon travail, je pensais que ça serait pire que tout si j'étais coincée chez moi, sans nouvelles de mes élèves, de l'école, des projets. Je pensais que rester au boulot, avec des adaptations, ça m'occuperait l'esprit justement.

J'ai fait le choix du moindre mal. A ce moment là, c'est que je pensais faire. Je n'avais pas compris que j'étais déjà entrée dans les 40e hurlants. Pendant les vacances de la Toussaint j'avais lu un bouquin qui m'avait retourné le cerveau. Depuis deux ans, je cherche à comprendre mes particularités. Ce bouquin m'a apporté une lumière que je n'avais jamais eue. Démarches psy, demande de bilan. Tout ça était enclenché en décembre, la date était calée, ça devait se faire en février. J'avais ça à gérer aussi. Ma petite féline d'amour, ma compagne de vie depuis 16 ans et demi a accédé à ses vacances infinies également à ce moment là, le 29 novembre. Ca faisait beaucoup.

J'aurais du m'arrêter. J'aurais du aller au ravitaillement. J'aurais du renoncer à finir au classement. Au classement de quoi d'ailleurs ? De celle qui tient bon la barre ? Cette espèce d'orgueil de berserker à rester en première ligne, même avec une jambe en moins, de mourir au combat, avec honneur qui me colle à la peau ! D'où ça vient ça d'ailleurs ? Quand le gouvernail est pété, les skippers stoppent, demandent de l'assistance et rentrent au port faire les réparations. Moi, je ne me suis pas rendue compte que j'avançais à l'aveugle au milieu de vagues de 10 mètres. Aucun bateau ne peut avoir de cap avec un gouvernail pété... J'aurais du le voir.

Après les vacances de Noël qui sont les pires que j'ai jamais passées (une semaine d'insomnies et à pleurer tous les matins), j'avais un no man's land devant moi, j'avais passé toute la région au Napalm. Pour moi, il n'y avait plus d'équipe, il n'y avait plus de collègues mais des adjoints et il n'y avait certainement plus de complicité ou d'amitié. Il y avait moi, perdue, sans boussole, en apnée. Je n'ai pas déserté, je me suis isolée. Plus d'afterworks pour moi, plus de repas partagés sur le temps de midi, plus de tatasseries dans les couloirs, plus rien. Qu'aurais-je bien pu leur dire ? Je n'étais plus moi-même. Je ne savais même plus qui était ce moi, j'étais en phase de préchargement. Je ne voulais plus mélanger pro et perso, je ne connaissais pas les réglages. Je ne pouvais plus faire semblant que tout allait bien, jouer le jeu de la sociabilité au travail était trop lourd, trop pesant. Le bateau semblait en état de marche mais à l'intérieur de la cabine, c'était la dévastation. On attaquait les 50e rugissants.

Deux mois plus tard, mon bilan est passé. Trois lettres sont venues me libérer des chaînes qui me retiennent depuis l'enfance. Trois lettres m'ont autorisé à laisser sortir mes tripes. Trois lettres m'ont permis de déployer les ailes, je les ai senties s'ouvrir, physiquement. Suite à ça, une urgence, un truc non négociable : être enfin entière. Mais j'ai plus de 35 ans, je n'ai jamais appris à réguler, à anticiper, à sentir, à réagir, personne ne m'a briefée. Ca tangue, ça menace de chavirer à plusieurs reprises, ça se remet en route, on pense que le plus dur est passé et ça repart.

On est seul mais les autres vous voient faire. Ils vous voient comme jamais ils ne vous ont vue. Ils ne comprennent pas. Comment, d'ailleurs, pourraient-ils comprendre que tout l'océan Atlantique se déchaîne dans mon cerveau en sur-régime et que, dans mon coeur ça hurle à la mort sur certains excès mais ça chante aussi la vie comme jamais ? Ils n'ont pas à le comprendre, on est au boulot, je n'arrive à pas tout gérer sereinement, je ne m'arrête toujours pas, je suis convaincue que je peux le faire. Je peux le faire si je suis le moins souvent possible avec eux. Je les sacrifie, eux, sur l'autel de mon entêtement, de mon mental de compétitrice : "si je te dis que je peux le faire c'est que je peux le faire !". Je me rends bien compte aujourd'hui que l'objectif de base n'était pas bon : "surtout pas d'arrêt, quoi que tu fasses, ne te mets pas en arrêt !".

Pourquoi être aussi bornée ? Parce que ça me rappelait trop de souvenirs douloureux. Ca me rappelait mon burn-out dans mon précédent boulot d'archéologue, moi au fond du trou pendant trois mois. J'étais revenue d'arrêt pour faire mon job de déléguée du personnel : signer la fermeture de la boîte au tribunal, licenciement économique, 45 personnes sur le carreau. Ca me faisait revivre mes collègues en pleurs dans mes bras, ça me faisait revivre moi comme une larve sur le canapé à ne plus pouvoir rien faire. Il était hors de question de revivre ça. Je me disais : "si tu t'arrêtes, tu ne reviendras pas, tu perdras ton taf, tu changeras d'école, tu ne pourras plus faire face aux collègues, aux élèves, aux parents, t'as craqué.". C'est totalement con dit comme ça mais en fait c'était l'expérience que j'avais eue... Comment ne pas remobiliser ce que j'avais déjà vécu et que je ne voulais surtout pas revivre ?

Aujourd'hui, on est le 11 juin et je crois que je viens de passer le Cap Horn. Hier soir, j'ai appris que notre voisine d'en face, une petite mamie adorable, était décédée d'une crise cardiaque dans la nuit de jeudi à hier. Elle et son mari étaient venus boire un café à la maison il y a 15 jours. Elle m'avait fait une procuration pour le vote de demain. Ma femme et moi avons beaucoup pleuré, bu. Ma belle-soeur a téléphoné, on a passé la soirée à se faire un apéro prolongé à distance. Plus tôt dans la journée, une énième grande discussion avec ma collègue A. que je considérais comme, un peu, ma "frangine" au boulot m'a mis face à la réalité crue : tout est mort. Cette relation, à laquelle je tenais, est morte. Elle est passée par dessus-bord et a fini par couler pendant le périple. Il y a eu trop de choses. S. s'en va. Elle organisait une soirée chez elle pour la fin de l'année, j'avais dit que je n'irais pas. J'ai changé d'avis. 

Trois évidences :

- je suis légitime à être là où je suis. Certains partiront, on repartira sur d'autres bases avec le sang neuf. La page est tournée. On ne règle pas ses problèmes persos au taf, ni avec personne du taf, la relation de confiance a des limites.

- je dois régler plusieurs curseurs internes, sans pour autant tout expliquer, tout donner à voir, il y a des personnes compétentes pour cela. Je dois embaucher un mécano pour m'aider à faire les bonnes réparations.

- je suis prête à me faire tatouer mon phénix sur l'avant-bras

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