Chouette, c'est la rentrée !

Chronique de la rentrée sous protocole allégé.

Trois semaines de passées. Trois semaines de nouvelles têtes, de nouveaux arrivants, de nouvelles collègues sympathiques. Trois semaines de classe. Trois semaines avec ces petits diables de maternelle qui nous mettent le waï sur le temps de l'accueil (traduction : la garderie pour les anciens). Trois semaines où la vie de l'école reprend son cours. Trois semaines de cours. Trois semaines de recadrage, de rappel aux règles pour celles et ceux qui auront passé six mois loin des classes. Trois semaines de préparations, de cahiers, de corrections. Trois semaines de parents en retard qui gueulent parce qu'on ne leur ouvre pas le portail assez vite alors qu'on est déjà tous en train de sortir trousses et petites affaires.

Trois semaines de masques toute la journée. Trois semaines à bouffer le tissu dès qu'on respire. Trois semaines à puer de la gueule, à sentir notre propre haleine, ça fait peur ! Trois semaines à parler plus fort et à entendre des "vous avez dit quoi ???" . Trois semaines à renforcer la communication non verbale : les gros yeux, le doigt sur la bouche pour demander le silence, les mains posées sur les hanches en mode "scrogneugneu" pour signifier son mécontentement. Trois semaines à faire des "thumbs up" pour dire qu'on est content.

Oh le monde idéal de l'école sous protocole ! Le monde merveilleux où on écrit des mots à double sens aux familles en leur disant de venir aux rendez-vous masqués et en assurant qu'il y aura du gel. Dis donc ! Tu ne viens plus aux soirées ?!

Bon, le slip d'oreilles, on l'enlève parfois, parce que bon, en dictée, en explication de consignes c'est pas génial... En Anglais c'est la débandade... Alors on reste à son bureau, on reste au tableau et on tombe le masque pendant quelques instants.

Les élèves sont là, tranquilles, derrière leurs petits bureaux. On annonce le programme du jour : "ouaiiiiiiiiss !!!", on annonce les prochaines évaluations : "ouaaaaiiiiiiis !!!", on annonce le projet de l'année : "ouaaaaaiiiiisss !!!", on annonce ce qu'on attend d'elles et eux : "on va y arriver !!!". Oh quelle joie de les retrouver ! Quelle joie de retrouver la fourmilière qui grouille de jeux, de petits conflits à régler, du vivre ensemble qui se construit ! Quelle joie de retrouver le bruit des cahiers qu'on sort du casier, des pages qui se tournent, des stylos qui noircissent les feuilles d'exercices sur les fractions ou sur les types de phrases !

On se dirait presque que c'est trop calme, trop serein. Alors bien sûr, ça a déjà déconné côté "grands". Six mois sans être élève et en voilà certains qui utilisent les tablettes mises à disposition pour préparer les exposés de géographie pour jouer à Fortnite... Colère et déception... Passagères... Car, après le recadrage nécessaire, le "on marque le coup" en supprimant tous les droits de la classe pendant trois jours, ça repart, ça a envie de prouver que c'était juste une sortie de piste. "Montrez moi ce que vous avez dans le ventre" que je leur dis. "Montrez moi que vous valez mieux que ça". Ils et elles envoient, par fierté, par orgueil bien placé. Alors on lâche du lest, petit à petit et on les observe avec fierté se concentrer à fond sur leurs exercices chronométrés de maths. On savoure avec elles et eux la victoire quand toute la classe sait désormais que deux quarts c'est la même chose que un demi.

Trois semaines de joie partagée avec les élèves et les parents, cette joie du collectif retrouvé.

Alors il y a bien la maman qui a engueulé deux collègues au portail dont une qui a eu l'outrecuidance de lui demander de venir chercher sa gamine qui présentait des symptômes COVID et qui a commis l'outrage ultime de lui demander si elle comptait consulter un médecin. Cette maman qui m'a engueulée au téléphone parce qu'on ne lui a pas ouvert le portail "tout de suite" alors qu'on montait en classe et que ça fait trois ans qu'elle se permet de déposer ses gamins systématiquement à la bourre, qu'elle ne lit jamais les communications qu'on peut faire dans le cahier de liaison ou sur le site internet. Cette maman qui, après que je l'aie reçue dans le bureau pour lui faire un rappel au règlement, s'est permise de me dire qu'une école ne devrait pas être dirigée par "quelqu'un comme moi qui est contre nature".

Oui il y a bien des esprits chafouins, ces parents irrespectueux, odieux qui nous donneraient presque, parfois, l'envie furieuse de se casser en claquant très fort la porte parce que "merde ! avec tout ce qu'on subit au quotidien, avec tout ce qu'on s'est fadé avec le confinement et compagnie, putain de Dieu, on ne mérite pas ça". Ces parents qui s'imaginent qu'on fait l'école pour eux, pour les satisfaire, comme si on était un supermarché de l'instruction... Ces parents qui n'ont aucun respect pour les enseignants, encore moins pour les dirlos... Ces parents qui règlent leurs propres comptes en se servant de leurs gamins comme boucliers... Je n'ai qu'un mot à leur dire : merde ! Merde à la fin, on se prend trop la tête pour vous.

In fine, demain, je retrouverai mes élèves. In fine, demain, je retrouverai mes formidables collègues, mes ami.e.s. In fine, comme vos gamins, demain, je retrouverai mes copains et mes copines. In fine, demain, je retrouverai mon masque qui me gratte le nez, qui se colle à mes dents quand je respire. In fine, demain, j'aurai le sourire malgré le fait que je suis débordée d'administratif absurde. Les papelards seront faits, ils seront envoyés, certains en temps et en heure, certains avec un peu de retard, certains hors délai mais ça n'empêchera pas les rires de fuser à la récré, les doigts de se lever pour poser une question, les fou-rires avec ma super collègue copine. Ca n'empêchera pas les râleries au milieu des 15 appels téléphoniques dans la journée. Ca ne nous empêchera pas d'avancer.

Nous sommes rentrés.

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