Conflit au Karabagh, où l'urgence de rendre à Bakou ce qui appartient à Bakou

Je reviens du Karabagh. S'il y avait bien un lieu au monde où je n'aurais jamais pensé aller, c'est bien dans ce Caucase incertain et méconnu. Mais il m'était important de me rendre sur place, pour comprendre l'histoire du conflit qui mine l'Azerbaïdjan et l'Arménie depuis trop longtemps. A qui appartient le Karabagh ? Pourquoi ? Et que faire pour y instaurer la paix ? Éléments de réponse...

Le temps est bruineux ce 4 octobre 2017, sur l'Ouest de l'Azerbaïdjan. Le long de la frontière iranienne, à 4 heures de route de la capitale ultra-moderne Bakou, je m'arrête devant un imposant et tout nouveau monument aux morts. Des militaires stationnés pour protéger la région sont là et me proposent deux fleurs rouge, à déposer au pied des photos des 21 soldats azéris tués lors de l'escarmouche arménienne de 4 jours qui a ensanglanté le Karabagh au printemps 2016. Immersion au sein d'un conflit aussi violent qu'injuste... et interminable !

Le monument au mort situé près de la ligne de conflit entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie © Jonathan-Simon Sellem Le monument au mort situé près de la ligne de conflit entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie © Jonathan-Simon Sellem

Plongée au cœur d'un conflit méconnu des populations européennes

Depuis des siècles, des populations arméniennes et azéris peuplent le Karabagh. Mais la détermination des Arméniens à se séparer de l'Azerbaïdjan, avec l'appui de l'Arménie, a entrainé la région vers un chaos meurtrier. Les combats arméno-azerbaïdjanais à grande échelle n'ont éclaté qu'à la fin de l'année 1991, mais continuent encore aujourd'hui. 

Les événements de février 1988 furent dramatiques, soudains et presque universellement imprévisibles dans une Europe qui avait presque oublié la puissance du nationalisme en tant que force politique. En ce sens qu'en étant la première querelle nationaliste sérieuse de l'ère communiste tardive, le conflit du Karabagh peut être décrit à la fois comme "le plus inattendu" et "le plus prédéterminé" de tous ces conflits.

Plus que tout autre en Yougoslavie ou en Union Soviétique, le conflit était presque inévitable parce que ses causes résidaient dans la «structure profonde» des relations entre les deux partis, à la fin du régime communisme. Quatre éléments - des discours nationaux divergents, une frontière territoriale contestée par l'Arménie, un dispositif de sécurité instable et un manque de dialogue entre les deux parties - ont créé des fissures qui sépareraient l'Arménie et l'Azerbaïdjan pour de longues décennies. Cependant, parce que le problème était à la fois si nouveau et si profond, aucun mécanisme n'a été trouvé - et n'a encore été trouvé - pour réparer les dégâts.

Géographiquement, le Karabagh est situé du côté azerbaïdjanais du bassin versant montagneux qui sépare les deux pays. Démographiquement, la région était mixte: les arméniens prédominaient dans les collines tandis que plus d'Azerbaïdjanais vivaient dans les plaines, ainsi que dans la ville de Shusha.

Culturellement pour les Arméniens, la signification du Karabakh réside dans la douzaine d'églises arméniennes disséminées dans le territoire. Pour les azerbaïdjanais, la grande floraison culturelle des compositeurs et des poètes tels que Vagif, Natevan et Uzeir Hajibekov prouve que le territoire est lié à Bakou. Le Karabakh est, en bref, une zone frontalière culturellement riche, comme l'Alsace, la Flandre ou le Cachemire et, comme eux, destiné à être un champ de bataille.

La zone de conflit Arméno-Azerbaïdjanaise © ©RobsPic La zone de conflit Arméno-Azerbaïdjanaise © ©RobsPic
Les évènements de 1988 étaient inévitable

La vitesse effrénée avec laquelle les événements se sont produits au début de 1988 indiquent à quel point la situation était fragile. D'abord des dizaines de milliers d'Azerbaïdjanais ont fui l'Arménie, se plaignant du harcèlement brutal des arméniens.  Puis le Soviet du Haut-Karabakh a décidé, pour la première fois, d'un vote unilatéral. Cela a conduit à des rassemblements à Stepanakert et à Bakou, puis aux plus grandes manifestations jamais vues dans l'Union Soviétique d'après-guerre à Erevan. 

La fin de l'URSS en 1991 a transformé le conflit du Karabagh d'une guerre civile en une guerre interétatique. Alors que les 15 anciennes républiques soviétiques devenaient des États indépendants à l'intérieur de leurs frontières soviétiques, le Karabagh était officiellement reconnu internationalement comme faisant partie de l'Azerbaïdjan - une question centrale qui reste au cœur du conflit. Dans le même temps, le transfert d'armes soviétiques de chaque côté augmentait la capacité destructrice des deux Etats. 

Au Moyen Âge, le Karabagh faisait partie d'un État gouverné par les dynasties musulmanes turques qui existaient sur le territoire actuel de l'Azerbaïdjan et était peuplé par des nations turcophones. Le 18ème siècle a été marqué par la création du Khanate de Karabagh gouverné par la dynastie turque (azerbaïdjanaise) de Javanshir. C'était un Khanate azerbaïdjanais gouverné par la tradition dynastique de la noblesse azerbaïdjanaise et les Azerbaïdjanais avaient une domination bien établie sur les autres dynasties et groupes ethniques qui y vivaient. 

Après que le Karabakh a signé le Traité de Kurekchay (1805) avec l'Empire russe, le Khanate a été soumis à la domination de l'Empire russe. Une fois que toute la région du Caucase a été conquise, l'Empire russe a commencé à mettre en œuvre la politique de «diviser pour régner» en utilisant différents moyens à sa disposition pour établir et renforcer son contrôle sur le territoire. La réinstallation des Arméniens d'Iran et de l'Empire ottoman au Karabagh, faussant ainsi artificiellement la démographie de la région, faisait partie des mesures globales prises à cet effet. La composition ethnique de cette région a complètement changé après les guerres russe et iranienne (1806-1813, 1826-1828) et russe et ottomane (1828-1829). Ce n'est qu'en 1828-1830 que plus de 40 000 Arméniens ont été transférés d'Iran et 84 600 Arméniens de l'Empire ottoman à l'Azerbaïdjan.

Aux ordres du Tsar russe en 1828, une province arménienne a été établie sur le territoire des Khanates azerbaïdjanais occupés (Irevan et Nakhitchevan). Cela a été fait dans le but d'instituer un état entre les deux parties belligérantes, dans l'arrière-cour de l'Empire ottoman, et de créer un fossé entre les nations de langue turque.
 
Une fois signé le traité de Gulistan de 1813 et le traité de Turkmenchay de 1828 concernant la distribution des territoires azerbaïdjanais entre l'Iran et la Russie, le projet de créer un «Etat arménien» a été lancé en vue de créer une zone tampon dans les anciennes terres azerbaïdjanaises.

300 ans plus tôt, en réfléchissant aux contours du futur empire, l'empereur russe Pierre Ier dit aux émissaires qu'il envoya vers le sud: «Nous devrions nous efforcer de les rassembler (les Arméniens) et de les faire venir dans nos pays afin qu'ils soient un bastion pour la Russie ». À cette fin, jusqu'à 300 000 Arméniens ont été transférés d'Azerbaïdjan et d'Iran en Azerbaïdjan dans la première moitié du 19ème siècle et se sont installés à Irevan (actuellement Erevan), Nakhitchevan, Zangezur, Daralayaz, Ordubad, Vedibasar et d'autres régions.

Cependant, malgré la réinstallation des Arméniens sur les terres azerbaïdjanaises, les Azerbaïdjanais ont toujours prévalu sur les Arméniens en termes de nombre. Par exemple, en 1886, sur les 326 villages de la région de Zangezur, seulement 81 étaient arméniens. 66 % de la population de la région d'Irevan était azerbaïdjanaise. Pour que les Arméniens constituent la majorité dans ces régions, une politique de massacres a été lancée contre les Azerbaïdjanais, les Arméniens étant secrètement armés par la Russie tsariste.
 
La réinstallation des Azerbaïdjanais à partir des territoires actuels de l'Arménie et du Karabagh à grande échelle, associée à la violence et aux atrocités contre la population pacifique, a été soutenue et encouragée par le gouvernement russe au début du XXe siècle, notamment en 1905-1907.

Des centaines de villages ont été incendiés dans les provinces azerbaïdjanaises où la population a été brutalement massacrée, jeunes et moins jeunes.
 
Résolutions inefficaces et double standard

L'eau a beau couler sous les ponts, en cet automne 2017, les conflit est toujours bien présent. Des résolutions onusiennes ont eu beau vouloir rendre à l'Azerbaïdjan son territoire occupé, seuls des conflits militaires, débutés par l'Arménie (comme en 2016), ont permis à Bakou de se ré-approprier quelques kilomètres carrés de terres. 

A Cocuq Mercanni, village de réfugié sur de la ligne de démarcation avec les forces arméniennes, l'Azerbaïdjan construit un nouveau présent. Une politique globale de construction a été lancée il y a peu. En quelques mois, des centaines de logements ont été construits pour les populations réfugiées qui vivaient de l'autre côté de la ligne avant les massacres arméniens. Lorsque Bakou a annoncé que 50 maisons étaient disponibles, plus de 400 réfugiés disséminés à travers tout l'Azerbaïdjan ont demandé, en 24 heures, de pouvoir s'installer au plus près de leurs anciens villages. 

Le village de réfugiés de Cocuq Mercanni © Jonathan-Simon Sellem Le village de réfugiés de Cocuq Mercanni © Jonathan-Simon Sellem

Sur place, des écoles sont construites. Des réseaux d'eau et d'électrification modernes sont offerts aux habitants. Ces villages de réfugiés (des maisons en dur, avec jardin), qui feraient pâlir de honte les pays qui accueillent des réfugiés aujourd'hui (le Liban, la Jordanie et même des pays d'Europe), grandissent à toute vitesse. Et dans le même temps, des équipes de démineurs continuent de quadriller la zone, quotidiennement, pour dénicher et désamorcer les engins de morts cachés dans le sol azerbaïdjanais par les forces arméniennes. 

Même la grande Mosquée de Shusha, somptueuse et magistrale, aujourd'hui sous occupation arménienne, a été reconstruite, à l'identique, ici à Cocuq Mercanni. Bien que peu religieux, les azéris, à 97% musulmans, offrent une totale liberté de culte à ses habitants et résidants. Et la construction de cette mosquée, bien que peu visitée, est perçue comme le symbole de la renaissance de la culture et cultuelle azérie sur ces terres conflictuelles. 

Pour le gouverneur du district, il existe plusieurs raisons à cet interminable conflit. "Nous voulons y mettre fin de la manière la plus pacifique possible. Nous ne voulons plus que le sang coule d'un côté ou de l'autre." Mais la real-politik russe, liée à "la propagande de la diaspora arménienne" empêche toute fin au conflit. "On est diffamé dans les médias et sur la scène internationale. On nous accuse pour la situation des droits de l'homme tout en fermant les yeux sur ce que font les arméniens ; qui mènent une véritable politique d'apartheid: aucun azéri ne peut vivre dans son village historique alors que nombreux et libres sont les arméniens qui vivent en Azerbaïdjan." 

"On nous fait passer pour les agresseurs, pour des machines de guerre, mais la réalité et que chaque escarmouche est lancée par l'Arménie" ajoute le gouverneur. "Notre Président Ilham Aliev s'est engagé à trouver une fin pacifique au conflit et si la population le soutien, cela n'empêche pas l'impatience et le sentiment d'injustice de grandir."

Nul ne sait de quoi sera fait demain, mais les troupes sur place, bien équipées et entraînées, sont prêtes à défendre et reconquérir chaque parcelle du territoire considéré comme volé. En cas de nouvelle escarmouche, il est peu probable que la communauté internationale de parvienne à ré-instaurer le calme en 4 jours. Il est donc urgent pour l'Europe, continent vers lequel l'Azerbaïdjan se tourne, de prendre ce conflit à bras le corps. Il est important pour les décideurs européens de se rendre sur place, d'apprendre l'histoire de la région, de comprendre les intérêts régionaux, et de proposer un plan de paix juste et équitable. Le cas échéant, la Russie se chargera de faire ce qu'elle fait de mieux: armer, diviser, régner. Le tout, pour le plus grand malheur des femmes et des enfants qui n'aspirent qu'à l'éducation et à la sérénité. 

Jonathan-Simon Sellem

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