Lire La prunelle de mes yeux à la lumière du Consentement

Le Consentement n’a pas seulement été le vecteur idéal d’évènements juridiques et politiques qui le dépasse, il a également été le lieu d’une véritable réparation et d’une reconnaissance générale de l’indicible et du trauma dont a été victime Vanessa Springora.

     Ce ne sont pas tant les condamnations légitimes des abus sexuels et littéraires de Gabriel Matzneff que les différents mécanismes et stratégies de domination - dénoncés dans cet ouvrage -, desquels découlent ces abus eux-mêmes, qui nous permettront d’étendre nos réflexions et questionnements sur la notion de consentement et, plus généralement, sur les effets littéraires, moraux et politiques d’une telle publication. En outre, il nous importe, à l’instar d’Hélène Merlin-Kajman, de Jérôme David ou des auteurs de l’article « Lire Matzneff », moins de traiter l’affaire en tant que telle, que de nous focaliser sur les oeuvres, La prunelle de mes yeux (1) et Le Consentement (2), desquelles nous partirons pour tenter d’éclaircir ce que l’on pourrait attendre aujourd’hui de la littérature. Cette affaire montre d’une part que la littérature peut être le lieu d’abus, où l’emprise et la dépossession de soi sont intimement liées à l’indistinction assumée entre le récit littéraire et la réalité, et d’autre part qu’elle permet d’instituer un point de vue jusque-là marginalisé, voire parfois refusé, tout en étant le siège d’une reconstruction progressive du sujet capable d’agir littérairement sur le réel. Confronter deux oeuvres à caractère autobiographique, journal intime pour le premier, roman autobiographique pour l’autre, ne permet pas seulement de réajuster le regard sur une relation amoureuse instrumentalisée et figée dans les livres ou les interventions télévisées d’un pédocriminel, mais aussi d’évaluer les « effets littéraires » de deux textes qui représentent le réel selon des modalités différentes. La représentation des faits énoncés et exposés dans le journal intime de Matzneff, au nom de leur vérité référentielle, et de leur « sacro-sainte vérité », s’effectue à travers un ethos aristocratique, misogyne et dominateur - faisant fi de cette zone de partage essentielle de la littérature -, afin de promouvoir une « écriture » et de défendre littéralement la sincérité des amours transgressifs qu’il partagent avec son « galop d’enfer ». Le Consentement ajoute et réajuste avec finesse les éléments essentiels, voire existentiels, niés par les oeuvres de Matzneff. L’importance de cette publication ne se mesure pas seulement au retentissement médiatique qu’elle a pu engendrer. La littérature trouve ici la possibilité de faire en lieu et place du droit ce que la prescription des faits ne lui permet précisément pas de réparer. « Écrire c’[est à la fois] redevenir le sujet de [sa] propre histoire » (LC) et intervenir littérairement sur le réel pour prendre le prédateur à son propre piège, rendre visible l’illisible, l’inacceptable et le condamnable, tout en constituant les prémisses d’un « nous » dans lequel une certaine communauté de lecteurs pourrait s’identifier.

Gabriel Matzneff - Vanessa Springora Gabriel Matzneff - Vanessa Springora

    À l’instar de Pierre Verdrager, auteur de l’ouvrage L’enfant interdit : comment la pédophilie est devenue scandaleuse (3), il convient de rappeler que Gabriel Matzneff a profité et participé d’une défense de la pédophilie, courante au début des années soixante-dix et quatre-vingt, qui se résume par les tentatives de collectivisation de cette cause par différents mouvements pédophiles. « La libération des corps, les apports de la psychanalyse, qui a permis de traiter l’enfant comme sujet susceptible d’éprouver ses propres désirs, ont pu être mis au service de discours promouvant la sexualité entre adultes et enfants » (4). Il s’agissait effectivement de « redéfinir la place de l’enfant dans cette relation », notamment à travers une série de publications visant à légitimer et à « faire admettre le caractère politique de leur combat » , et donc à résoudre la vision inégalitaire de cette relation en faisant reposer leur « argumentation sur une exigence de symétrie visant à combler l’écart entre l’enfant et l’adulte ». Si ce dernier argument pouvait être aperçu dans certains discours ou certaines revendications d’une infime fraction de l’extrême gauche post-soixante-huitarde, il l’était aussi du côté de l’extrême droite qu’en vertu de l’apport pédagogique que pouvait apporter un adulte envers l’enfant désiré : « le bien-être de l’enfant dépendrait alors de sa capacité à apprendre de son pédophile » (5). De plus, la pédophilie a pu être défendu au nom du combat contre le « politiquement correct », et donc pour le « non-conformisme », et au nom de la valorisation de la radicalité et de la singularité. Aussi, l’euphémisme construisait une majeure partie des discours propédophiles, emplis de vives critiques envers les médias - vecteur de leur diabolisation - pour justifier leur statut de « victimes ». En effet, « le rejet de la pédophilie s’expliquerait non pas parce qu’elle serait intrinsèquement mauvaise, mais parce qu’elle ferait l’objet d’un rejet inadéquat ».  Ainsi, ce qui traumatise les enfants, ce ne sont pas les actes et les relations eux-mêmes, mais l’attitude négative et l’hostilité de la société au sujet de la pédophilie. Sa condamnation serait donc issue d’une mauvaise connaissance des relations de l’adulte avec l’enfant. Nous serions épris de fausses croyances concernant la pédophilie : le pédophile est vu comme un monstre et l’enfant considéré comme un être pur et fragile. Ce rejet de la pédophilie, en partie véhiculée par une presse, selon ses défenseurs, assujettie aux manipulations de ses opposants un peu trop moralistes, relèverait également du pathologique. En somme, les propédophiles considèrent la conception de la pédophilie de leurs opposants comme symptomatique.

Ce n’est pas nous, affirmèrent-ils, qui sommes malades, mais bien la société qui, étant victime de son « imaginaire » et de son amour des « mythes », est gangrenée par une épidémie d’ « hystérie » qui conduit à la « chasse » au pédophile. (6)

À notre connaissance, Gabriel Matzneff n’a pas été engagé « politiquement », mais littérairement pour défendre la cause pédophile. Il nous semble important de rappeler ces quelques points de contexte dans la mesure où ceux-ci sont explicitement défendus par l’auteur à travers ses oeuvres, et notamment dans le « journal » que nous étudierons. Aussi, il est indispensable de rappeler qu’il n’est pas le seul à avoir eu recours à cette rhétorique pro-pédophile, et donc que la posture « singulière » qu’il revendique est dans cette optique paradoxalement mise à mal, mais, contrairement à l’échec de ces différents mouvements, dont les propos et les actes ont été et sont condamnés par la justice, Gabriel Matzneff n’a pas été inquiété par cette dernière avant la publication du Consentement de Vanessa Springora. 

Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une oeuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer. […] La littérature excuse-t-elle tout ? (LC, 103-104)

    Aujourd’hui, l’argument de la littérature comme moyen de protection et de légitimation de telles affirmations ou revendications n’a plus les mêmes effets qu’auparavant. Hélène Merlin-Kajman soutient dans son dernier ouvrage, La littérature à l’heure de #Metoo (7), que la « littérature ne se tient pas au-delà du bien et du mal, et qu’un texte ne doit pas échapper à une lecture politique ou morale contemporaine ». Pourquoi et comment la complaisance ou l’indifférence ont-elles pu toucher autant de lecteurs des oeuvres de Gabriel Matzneff, notamment quand les « abus » relatés dans ses journaux étaient plus qu’assumés ? Au-delà de la subversion et de la transgression de ses oeuvres, légitimées et revendiquées par l’auteur lui-même - jusqu’à concevoir le rejet de la pédophilie par la société comme « le signe de sa pleine pertinence » (8) -, de sa singularité et de sa marginalité - au point qu’il pouvait se positionner comme un « poète maudit » ou se percevoir comme un homme avec une « étoile jaune morale » ( LPY, 30 ) -, Gabriel Matzneff était aussi beaucoup défendu pour son style littéraire. Depuis la publication du Consentement de Vanessa Springora, l’accès aux ouvrages de ce dernier est devenu difficile, voire parfois impossible. Cependant, la lecture de La prunelle de mes yeux nous suffit à partager plusieurs analyses stylistiques des livres de Matzneff faites par les auteurs de l’article « Lire Matzneff », paru dans la revue lundimatin : « [L]ire Matzneff est éclairant, car la platitude de son style et ses idées fixes, la répétition circulaire d’un désir inchangé, la fascination pour l’extrême jeunesse et le refus de l’écoulement du temps rendent ce désir inchangé absolument transparent et permettent de le cerner en partie. Surtout, lire Matzneff autorise à mieux comprendre l’ « affaire Matzneff ». » Leurs arguments et analyses, repris par Hélène Merlin-Kajman, concernant le style « matznévien » - comme l’auteur en question aime à le désigner - visent à dévoiler un « verbiage ampoulé », mélangeant aussi bien du « vieil argot » et des « tournures désuètes » que des « mots ordinaires » et vulgaires, prétendument usités pour être au plus proche de sa pensée, de l’instant présent et donc du réel. À cet égard, les stratégies et les effets de styles pour que le lecteur croie et adhère à ce qui est écrit sont nombreux : l’exposition précise et crue de ses relations sexuelles - "[…] pour la première fois depuis près d’un mois, elle m’a fait exploser dans sa bouche. Le jet était si impétueux qu’elle [Vanessa] n’a pas pu tout avaler et que mon sperme a inondé ma poitrine, poissé ses cheveux blonds […]" (LPY, 245) - ; les formules répétitives à travers lesquelles il expose le caractère exceptionnel de sa relation avec « Vanessa » - « je vis avec elle des moments d’extase, d’exaltation, de bonheur comme j’ai le sentiment de n’en avoir jamais vécu » (LPY, 100) - ; la liste et la notation excessives des noms propres, qui lui permettent d’énumérer ses amis et ses soutiens - dont le plus éminent est selon lui, François Mitterand - ainsi que les adolescentes avec lesquelles il a eu des relations amicales ou sexuelles ; l’invective, les insultes et la provocation, à travers lesquels il témoigne ses goûts et ses dégoûts, autant destinés à « séduire des lecteurs qu’à en écarter d’autres en les choquant » (9) - « avec Pascale R. ( en lui apprenant, hier matin l’existence de Vanessa dans ma vie ), avec Marie Agnès ( hier après-midi, au téléphone ), avec les autres, j’ai été aussi gentil que possible, mais cette gentillesse, c’est que je les baise, et si je ne les baise plus, elles deviennent folles. Un homme peut bien raconter des salades à une femme qui l’aime : s’il ne lui met pas la bite au cul, il perd son temps » (LPY, 74) ; la citation, l’autocitation et les références littéraires et historiques pour légitimer ses pratiques pédophiles ou la qualité littéraire de ses écrits - « […] j’ai profité de cette insomnie pour relire La Caracole. C’est vraiment épatant, et parfois extraordinaire de lucidité prémonitoire » (LPY, 29) - ; l’insertion de certaines lettres de ses « jeunes amoureuses » - dont on ne sait pas dans quelles conditions elles ont été écrites - pour convaincre le lecteur de la véracité des sentiments qu’éprouvent les adolescentes à son égard et légitimer les pratiques ainsi que les actes sexuels décrits dans ses ouvrages - nous y reviendrons. De manière générale, la forme et le fond de son journal La prunelle de mes yeux ne cessent de se répéter ; tout se ressemble et tout converge vers cette volonté égotique d’exposer le réel selon son unique point de vue. Il ne cesse par exemple d’insister sur « l’amour divin » et le désir qu’avaient ou qu’ont ses jeunes amantes pour lui - auxquelles il fait l’honneur d’être le grand initiateur intellectuel, spirituel et sexuel (LPY, 29) - ou d’incriminer la « société bien pensante » qui rejette « l’art transgressif » qui alimente sa singularité citoyenne et littéraire. Comme le souligne très justement l’article « Lire Matzneff », de cette redondance stylistique surgit une transparence qui permet de comprendre les « ressorts intimes de son désir », de « dresser un portrait psychologique et littéraire » de l’auteur, mais surtout de mettre à jour un « rapport de pouvoir » très spécifique. Bien que Gabriel Matzneff jouait parfois avec le réel et la fiction (10), il n’a cessé de revendiquer que, d’une manière ou d’une autre, tout était vrai. Son style d’écriture est intimement lié à son style d’existence : « J’ai donc franchi ce cap terrible de mon demi-siècle de façon très matznévienne, de la seule manière qui fût digne de moi : dans les bras de ma ravissante et folle d’amour amante de quatorze ans, avec laquelle je n’ai quasiment pas quitté mon lit […]. » (LPY, 106) Comment a-t-on pu défendre ce qui nous parait aujourd’hui indéfendable ? Comment ignorer la manipulation d’une jeune fille, « devant se sentir libérée par le désir de l’adulte », et la manipulation du lecteur, « qui fixe son regard sur la supposée douceur de l’adulte et le consentement de l’enfant » (11) ? « La question de l’emprise se déplace vers celle de la façon dont la littérature, au-delà du vrai et du faux, se noue à la réalité. L’oeuvre de Matzneff crée les conditions d’une irresponsabilité du lecteur » (12), à savoir qu’ils pouvaient malgré tout espérer que tout ne soit pas vrai ( croire en l’illusion référentielle ou ne pas prendre au sérieux ce qui est présenté ), alors même que l’écrivain « se vantait dans son journal de rabattre des adolescentes grâce à sa notoriété, des adolescentes qui lui serviraient de matière pour les ouvrages suivants » (13). Il nous faut désormais confronter le journal intime de Matzneff, La prunelle de mes yeux, et le roman autobiographique de Vanessa Springora, Le Consentement, afin de comprendre plus encore les dynamiques de pouvoir et de prédation qui ont été mises en place par l’écrivain dans cette relation - pouvant être vue comme un exemple - et de montrer les zones d’ombre du consentement totalement inoculées par Matzneff.

Le consentement - Vanessa Springora Le consentement - Vanessa Springora
     La publication de Vanessa Springora a ceci d’important qu’elle permet de compléter, de rectifier, voire de dénoncer une certaine lecture des oeuvres de Gabriel Matzneff - précisément celle que ce dernier nous incite à avoir. Confronter deux oeuvres autobiographiques portant sur une période commune de la vie de ses deux auteurs, puisqu’elles relatent toutes deux leur relation selon des points de vue diamétralement opposés, nous offre ici la possibilité d’identifier les rapports de domination d’un auteur de cinquante ans usant de ses relatifs aura et pouvoir littéraires pour asseoir ses désirs sur ceux d’une adolescente de quatorze ans, peu enclin à percevoir leurs inadéquations, et peu à peu ancré dans une dépossession totale, matérialisée par son enfermement dans un personnage de fiction.

Malgré toute la bonne volonté du monde, un adulte reste un adulte. Et son désir un piège dans lequel il ne peut qu’enfermer l’adolescent. Comment l’un et l’autre pourraient-ils être au même niveau de connaissance de leurs corps, de leurs désirs ? De plus, un adolescent vulnérable recherchera toujours l’amour avant sa satisfaction sexuelle. Et en échange des marques d’affection ( ou de la somme d’argent qui manque à sa famille ) auxquelles il aspire, il acceptera de devenir un objet de plaisir, renonçant ainsi pour longtemps à être sujet, acteur, et maître de sa sexualité. (LC, 164)

    « Toutes les conditions [étaient] […] réunies » pour que « V.» se transforme en « proie » : «  un père aux abonnés absents qui a laissé dans [son] existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée » (LC, 35). Comme le décrit très bien Vanessa Springora elle-même, Matzneff n’a d’autres objectifs que celui de la « conquête » (14) et de la « satisfaction de ses désirs et de leur transposition dans un de ses livres. » (LC, 146) Dès le départ, l’adolescente de quatorze ans n’envisage pas leur première rencontre au même titre que l’écrivain de cinquante ans. « Je rêvasse au privilège d’avoir rencontré un homme de lettres si talentueux […] et peu à peu, je me transforme. […] Comment ne pas se sentir flattée qu’un homme, qui plus est un « homme de lettres », ait daigné poser les yeux sur moi. » (LC, 44) Pour elle, cet état de rêverie s’accompagne d’une forme de libération et de fascination euphoriques qui répond aux désirs et aux besoins d’une adolescente de quatorze ans, dont les livres « [lui] tiennent lieu de frères et soeurs, de compagnons de route, de tuteurs et d’amis. » Pour Gabriel Matzneff, cette première rencontre est avant tout l’occasion de conquérir une nouvelle « proie » : « peut-être irai-je guetter Vanessa sur le chemin de son école[…]. » (LPY, 18) - ou encore, « une fois de plus, je me suis levé dès potron-minet et je guette Vanessa en tâchant d’avoir l’air le moins satyre possible. » (LPY, 23) Une stratégie est donc mise en place pour traquer l’adolescente, sans lui en dévoiler les rouages et les motivations premières - toutefois très claires dans son journal : « […] je n’ai envie que d’une chose, tomber sur Vanessa, la convaincre de venir chez moi, pouvoir enfin, à l’abri des regards, dévorer son visage de baisers […]. » (LPY, 25) En parallèle, l’écrivain lui écrit des lettres « jusqu’à deux fois par jour », auxquelles elle n’ose tout d’abord pas répondre (LC, 45). Cependant, lorsqu’elle mord « à l’hameçon », ce dernier n’hésite pas à en faire paraitre quelques extraits dans ses « cahiers noirs » - son futur journal, La prunelle de mes yeux -, sélectionnés pour figer l’accord que semble donner « Vanessa » à ses avances, tout en dévoilant un apparent désir commun : recevoir des baisers l’un de l’autre. Or, là encore, il y a une différence, voire une « confusion des langues ». Reprenant une théorie du psychanalyste Sándor Ferenczi, Hélène Merlin-Kajman nous expose l’idée selon laquelle l’abus sexuel « provient d’une confusion dans l’interprétation que l’adulte séducteur fait du « langage de la tendresse » de l’enfant […] L’adulte abuseur, qui, comme adulte, devait respecter cette différence, ne l’entend pas » (15).  Dans Le Consentement, Vanessa Springora ne nie pas avoir eu du désir, et reconnait même qu’il pourrait exister un amour véritable entre un adulte et une adolescente - selon certaines conditions -, mais qu’il ne peut pas se confondre avec celui de Gabriel Matzneff qui « relevait […] d’une forme d’addiction incontrôlable » (LC, 130). En réalité, le journal de Matzneff nous montre bien que le prétendu « amour » qu’il porte à « Vanessa » cache un désir pervers et égoïste d’assouvir ses fantasmes - « si j’ai supporté Francesca, si je supporte Vanessa, c’est à cause de leur très jeune âge, de leur grande beauté et du plaisir que celle-là me donnait, que celle-ci me donne au lit » (LPY, 277) - d’alimenter son journal et ses romans - « je n’ai ni humainement ni littérairement besoin d’une nouvelle Angiolina-Diabolina [ Matzneff associe ici « Vanessa » à « Francesca », une de ses anciennes amantes ]» (LPY, 249) ; autrement dit, il a besoin d’une adolescente qui correspond à ses désirs pour être littérairement actif - et d’afficher librement sa transgressivité et sa singularité - « j’ai dévoré de baisers l’adorable amante dont je venais, devant trois inspecteurs, de nier l’existence en me composant le visage le plus ahuri et naïf dont je suis capable. Ah! La transgression, il n’y a que ça ! » (LPY, 93) Vanessa Springora nous apprend assez vite que « G. » instrumentalise sa vie (LC, 146) et conçoit la « réalité [comme ce qui] se modèle sur la fiction » (LPY, 302). Leur relation est dès le départ instrumentalisée pour être enfermée dans un espace littéraire qui « phagocyte » la pleine conscience et subjectivité d’une adolescente.

    « Emprisonnée par avance dans la fiction » (LPY, 97), Vanessa Springora subira une dépossession progressive qui commencera par la normalisation d’un interdit. Gabriel Matzneff sait pertinemment qu’il commet un crime en entretenant une relation avec une adolescente de moins de quinze ans : « toute relation amoureuse avec un enfant de moins de quinze ans est tenue pour violence, pour un crime, puisque, selon le droit français, un mineur de cet âge est privé de « consentement ». Cependant cette monstruosité juridique ne me fait pas peur […] Nous en avons parlé, Vanessa et moi. Elle aussi, elle est prête à se battre » (LPY, 44). Cet interdit est sans cesse répété à "V.", tout en étant justifié par quelques références antiques ou par de « grands noms de la littérature ayant eu le même genre de relation » (LC, 59-61). Il n’hésite par ailleurs pas à se comparer aux « mythes constitutifs du génie occidental [-] Prométhée, Tristan, Don Juan, Faust » (LPY, 114) - ou à se croire au-dessus de Sartre qui aurait « participé à des manifestations dans l’espoir de se faire arrêter, [alors que lui n’a ] jamais eu d'effort à faire… » (LPY, 234) Cette prédation s’accompagne, nous le disions plus haut, d’une rhétorique propédophile qui vise à légitimer le caractère transgressif de cette relation, censée permettre à l’enfant d’accéder à l’épanouissement, l’élévation et la jouissance de leurs désirs en les libérant de toutes les répressions de la société : « J’aime Vanessa, son extrême jeunesse, sa beauté, le plaisir qu'elle me donne. J'aime aussi son amour fou pour moi. J'aime la transgression qu'elle incarne. J’aime la rendre heureuse. J’aime contribuer à son éclosion intellectuelle et spirituelle. Je suis fier d’être son amant, son écrivain préféré, son compagnon. » (LPY, 282) De plus, il énonce ouvertement vouloir donner une « vision épurée, idéale [et] mensongère » (LPY, 50) de sa personne à ses amantes dans le but de les rendre « heureuses », alors qu’il s’agit tout simplement d’une manipulation. Entendons par là que leur jalousie, leur « crise d’hystérie » ou toute autre forme de rejet de ce qui conviendrait à Matzneff les transformerait en ratiocineuse, en féministe ou tout simplement en femme : « sa jalousie m’épuise, son féminisme m’emmerde, son côté ratiocineuse m’exaspère. Si elle avait vingt ans, j’aurai rompu depuis longtemps. Elle en a quinze, je tiens le coup ; mais je dois être continuellement sur mes gardes » (16). Tout n’est que fiction ; ou du moins, « la réalité est entièrement destinée au récit littéraire et même par avance façonnée par lui » (17). Matzneff incite en premier lieu ses victimes à inscrire scripturalement leur « consentement » sur des lettres souvent destinées à un usage « littéraire ». Ces échanges épistolaires constituent à la fois un alibi et un contenu pour alimenter ses romans et ses journaux intimes. Dans La prunelle de mes yeux, nombreux sont les passages où il est clairement indiqué que certaines lettres de sa « ravissante écolière de quatorze ans », seront incorporées dans son roman : « expliquer à Vanessa qu’elle sera présente à chaque page de mon roman, que Harrison Plaza sera notre histoire, notre amour et qu’elle doit m’aider à écrire ce livre, m’y encourager » (LPY, 172). 

G. l’amoureux des adolescents se double de l’écrivain, l’autorité, l’emprise psychologique dont il jouit suffisent à conduire sa nymphette du moment à affirmer par écrit qu’elle est comblée. […] [L]’adolescente se donne alors pour mission de rassurer G. sur le plaisir qu’il lui donne, de sorte qu’en cas de descente de police, son consentement ne fait aucun doute. (LC, 91)

Si nous reprenons la phrase citée plus haut dans laquelle Matzneff associe Vanessa Springora à l’une de ses autres victimes, Franscesca Glee, - « je n’ai ni humainement ni littérairement besoin d’une nouvelle Angiolina-Diabolina » -, il est clair que l’écrivain enferme ses « amante[s]-enfant » et leur relation dans ses ouvrages selon son propre et unique point de vue. « Vanessa » ne l’aide à écrire son roman que dans la mesure où celle-ci correspond, au moins pour un certain temps, à ce qu’il en attend littérairement. Cette dépossession se fait donc par et pour la littérature, telle que l’envisage Matzneff. La fiction façonne le réel, et non l’inverse. Il est à ce propos intéressant de voir son journal s’ouvrir sur un extrait de son roman Harrison Plaza et se finir avec la phrase suivante : « ce roman aurait dû être le couronnement de notre amour. Il en était le mausolée » (LPY, 339 ). Le réel est d’avance prise au piège par les désirs égoïstes d’un écrivain lui-même condamner à la « prison des mots, la prison de papier dont [il] ne pourrai[t] [s]’évader » (LPY, 79). Sa vie, autant que celle de ses victimes, est un récit qu’il est le seul à pouvoir contrôler, puisqu’elles sont nécessairement destinées à être figées dans ses oeuvres, sans que ces dernières aient leur mot à dire : « […] G. ne s’intéressera à mon journal, ne m’encouragera pas à écrire, ne m’incitera à trouver ma voie. L’écrivain, c'est lui. » (LC, 84) Un monde immuable où la répétition, les idées fixes, la persistance des sentiments, voire des ressentiments, et de son être ne permettent aucun autre changement que celui qu’accorde Matzneff lui-même. Il contrôle « tous les aspects de [leur] existence » (LC, 119). Lorsque ses « enfants chéries » cessent d’être sous l’emprise de ce système ou qu’elles fuient ce « monde-selon-Matzneff », lorsqu’une « personnalité naissante tente de s’affirmer » (18), elles ne tarderont pas à être incriminées d’avoir instaurées ce « sentiment cyanure qui tue et dévore l’objet de [leur] amour. » Matzneff n’hésite pas à se représenter comme la victime d’amantes hystériques qui n’ont absolument pas « conscience de la beauté de [leur] amour » (LPY, 338). Aussi, il refuse catégoriquement d’être confronté à la réalité : « selon elle [ la mère de Marie-Elisabeth, une autre victime de Matzneff ], cet amour, adolescente, avec un homme tel que moi l’aurait « perturbée ». Ce n’est pas en aimant Marie-Elisabeth que je l’ai « perturbée », chère madame, mais en m’éloignant d’elle, huit ans plus tard. Une fois de plus, la mère a tout faux. » (LPY, 237) En figeant ses relations dans ses oeuvres, en sélectionnant les lettres de ses amantes ou en déformant la réalité, Gabriel Matzneff désire lutter contre le passage du temps et l’oubli. Il fait d'ailleurs preuve d’une incompréhension maladive de l’oubli de la part de ses anciennes amantes au sujet de leur relation : « j’ai le coeur outré de rage. Si atroces que soient les phrases que j’ai écrites sur l’aptitude des femmes à gratter le passé, à tourner la page, elles sont encore au-dessous de la réalité. » (19) Que ce soit le début ou la fin d’une relation, il la tourne toujours à son avantage grâce à la littérature et à sa notoriété qui lui permettront, jusqu’à la publication de Vanessa Springora, d’assoir son pouvoir d’écrire l’autre selon ses propres critères : «  vous pouvez tourner la page ; mais la page tournée demeure une page écrite, et écrite pour l’éternité. » (LPY, 268) Ce pouvoir asymétrique, coercitif et littéraire, cette dépossession de soi et fictionnalisation de l’être, Vanessa Springora en donnera une autre tournure : « pour ses lecteurs, ce ne sont que des mots, de la littérature. Pour moi, c’est le début d’un effondrement. » (LC, 135)

    Il aura fallu plusieurs décennies à cette adolescente, devenue éditrice, pour faire entendre sa version de sa relation avec Gabriel Matzneff. « Prendre le chasseur à son propre piège » (LC, 10) en l’enfermant dans un livre, c’est retrouver sa subjectivité et son histoire en prenant le pas sur la fiction dans laquelle l’écrivain l’avait enfermée : « dans ce journal, il a transformé notre histoire en fiction parfaite […], fiction écrite, mais jamais vécue » (LC, 168). La force du Consentement est d’instituer un point de vue jusqu’alors nié, en dévoilant les rouages d’une prédation et d’une domination perverses et destructrices d’un écrivain, usant de sa relative notoriété pour assouvir son désir d’écrire et de jouir. La notion de « consentement » est donc interrogée du point de vue de la victime et nous offre la possibilité de comprendre l’importance d’une telle publication.

[…] [C]omment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand en l’occurence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ?

    À plusieurs reprises, nous avons implicitement montré que la notion de consentement ne pouvait être prise en son sens le plus commun. Rappelons que les faits sont désormais prescrits, puisqu’ils remontent à plus de trente ans. Si le droit ne peut plus reconnaitre ce tort, est-ce que la littérature peut alors apporter une réparation ? En quoi peut-elle accueillir de telles souffrances ? Est-elle légitime à se prononcer sur - et à édifier - des statuts normalement établis juridiquement ? Qu’apporte-t-elle de plus ? Si nous reprenons « la grammaire du consentement », exposée par Jérôme David, lors du séminaire d’automne 2020, « Vertiges du consentement », nous nous apercevons que Vanessa Springora était consentante, mais selon des modalités bien spécifiques qui n’enlèvent rien au caractère criminel de Gabriel Matzneff.  

Quand plus tard, des thérapeutes en tout genre s’échineront à m’expliquer que j’ai été victime d’un prédateur sexuel […] il me semblera que ce n'est pas non plus la « voie du milieu ». Que ce n’est pas tout à fait juste. Je n’en ai pas encore fini avec l’ambivalence. (LC, 113) 

    Cette « ambivalence » ne peut pas être prise en charge par le droit, mais bien par la littérature. Le traumatisme subi par Vanessa Springora lui a demandé plusieurs années pour le penser, l’apprivoiser et le mettre en mots. Il lui aura également fallu du courage pour affronter les éventuelles réactions d’ « anciens soixante-huitards », « de la part de[s] admirateurs [de Matzneff] », de « tous les pourfendeurs du retour de l’ordre moral » (LC, 202), etc. Ce temps n’est pas admis par le droit qui aurait par ailleurs pu ne pas la reconnaître comme victime, si prescription il n’ y avait pas eu. La littérature offre une possibilité idéale pour reconnaitre et entendre la voix d’une victime. C’est bien ce terme qui est désormais reconnu, car en publiant ce livre, la littérature permet à son auteure de se considérer et d’être considérée en tant que telle. La littérature devient le lieu d’un retour sur soi et d'une recomposition de soi. Le geste herméneutique employé par Vanessa Springora à travers l’écriture donne accès à une mémoration d’expériences qui n’ont pas pu donner lieu à des représentations ou à des contenus conscientisés par une adolescente de quatorze ans. Nous l’avons vu : ce à quoi consent « V. » est ambivalent, et fait l’objet d’un malentendu. Ce que Gabriel Matzneff propose peut être interprété autrement par une adolescente qui n’a certainement pas les ressources suffisantes pour déjouer les réelles intentions du pédocriminel. Si le « je » narré -l’adolescente de quatorze ans - est incapable de mesurer a priori, comme a posteriori, les conséquences de ses actes - ou plutôt ceux auxquels Matzneff pousse l’adolescente à consentir -, il est également incapable de refuser les avances de Matzneff, jusqu’à ce qu’il se rende compte des mécanismes de prédation dans lesquels il se retrouvait piégé. Le « je » narrant a désormais conscience des effets de cette prédation sur le corps du « je » narré. Le « rhumatisme articulaire aigu [ de V. ], dû à une infection par un streptocoque » (LC, 68) a été interprété par Vanessa comme le signe d’une réticence aux demandes sexuelles de Gabriel Matzneff. Notons d’ailleurs qu’il indique dans son journal l’avis d’un médecin qui allait dans ce sens : « Quel con ce psy ! La maladie de Vanessa est soit inflammatoire, soit infectieuse, mais assurément ni hystérique ni psychosomatique ! Déjà, par tempérament, je n’ai jamais été un paroissien du docteur Freud, mais cette connerie perfide ( oui, perfide, car elle sous-entend que c’est le perturbateur Matzneff qui est responsable de la périarthrite de Vanessa ) achève de me dégouter des pâtisseries viennoises. » (LPY, 76) Ce dernier fait preuve d’un déni total et d’un aveuglement égoïste quant aux désirs et réticences - parfois clairement exprimés - de ses partenaires.

Elle [ Vanessa ] n’avait plus ses règles depuis hier soir, mais, alors que j’étais en position de la dévirginiser par la voie vulgaire, elle s’est redressée avec un petit cri et m’a lancée :
- Demain, s’il te plait.
- Pourquoi demain ?
- Parce que je ne me suis pas préparée psychologiquement.
Une fois de plus donc, je l’ai baisée comme un petit garçon, mon adorable petite vierge. (
LPY, 95) 

Gabriel Matzneff va inculquer à « Vanessa » une culture très orientée, libertine et asociale. Les stratégies qu’il met en place - en partie abordées ci-dessus - visent à pousser l’adolescente et l’ensemble de ses victimes à consentir aux sévices qu’elles subissent. Si l’adolescente était effectivement consentante, nous avons voulu montrer qu’elle ne l’était pas de manière libre ni de façon entièrement éclairée, car elle s’est retrouvée formée et enfermée par et dans le monde d’un « éphébophile » (LC, 198) égotique et dominateur. Le roman autobiographique de Vanessa Springora permet ainsi d’exprimer et de donner un contenu à une expérience, une souffrance et un traumatisme qui attendait d’être symbolisé.

Le rôle de bienfaiteur qu’aime à se donner G. dans ses livres consiste en une initiation des jeunes personnes aux joies du sexe par un professionnel, un spécialiste émérite, bref osons le mot, par un expert. En réalité, cet exceptionnel talent se borne à ne pas faire souffrir sa partenaire. Et lorsqu’il n’y [163] a ni souffrance ni contrainte, c’est bien connu, il n’y a pas viol. Toute la difficulté de l’entreprise consiste à respecter cette règle d’or, sans jamais y déroger. Une violence physique laisse un souvenir contre lequel se révolter. C’est atroce, mais solide. L’abus sexuel, au contraire, se présente de façon insidieuse et détournée, sans qu’on en ait clairement conscience. (LC, 162-163)

Vanessa springora Vanessa springora

    Pour conclure, nous aimerions tirer les conséquences littéraires, politiques et morales de cette « affaire Matzneff », et plus précisément de l’analyse que nous avons proposée de ces deux oeuvres. Avec l’écriture et la publication du Consentement, Vanessa Springora a pu « redevenir le sujet de [sa] propre histoire » (LC, 202) tout en exerçant une certaine forme d’agentivité, entendue comme la « capacité d’agir de façon autonome, d’influer sur la construction de sa propre subjectivité et sur sa place et sa représentation dans l’ordre social » (20). L’écriture du Consentement est une écriture qui agit et qui accomplit certains actes. Que ce soit pour sonder et interpréter l’expérience du trauma, instituer le point de vue d’une victime jusqu’alors mis de côté, voire totalement nié, ou pallier aux impossibles réparation et reconnaissance du droit par la littérature, Vanessa Springora met en place une « écriture dotée d’une dimension performative qui se déploie sur le plan éthique. » (21) Pour mieux se replacer dans l’état d’esprit de l’adolescente qu’elle était, l’auteure choisit d’utiliser le présent de narration et la première personne du singulier. Ce choix énonciatif permet d’ancrer le texte dans le temps de l’interprétation, de l’écriture et du vécu. Le « je » narrant intervient à la fois dans le processus d’écriture et dans le geste herméneutique qui permet de faire retour sur l’expérience du « je » narré. Le présent de narration vient ajouter une vérité non prise en compte dans les oeuvres de Gabriel Matzneff, interpréter et actualiser un temps de la souffrance qu’il s’agit d’inscrire dans un livre, afin d’engager le lecteur a prendre position et à reconnaitre les crimes d’un pédocriminel et le statut de victime de l’auteure. De plus, l’emploi du « je » permet d’emmener le lecteur au plus proche du vécu. Soutenu par une écriture sobre - une « écriture plate » -, il semble y avoir un projet littéraire visant précisément à ne pas se cacher derrière une certaine fonction esthétique de la littérature, avec laquelle Matzneff et ses partisans se sont protégés. Cet ethos démocratique vise sans nul doute à rouvrir une zone de partage - inexistante chez Matzneff - dans laquelle le lecteur pourrait partager l’expérience de l’auteure. Sans être complètement un « je » transpersonnel au sens ernausien, le « je » narré de Vanessa Springora détient une valeur collective qui dépasse la singularité de l’expérience « pour donner la possibilité aux lecteurs de s’approprier le texte, de se poser des questions ou de se libérer » (22), mais aussi de dévoiler des vérités qui ne sont simplement pas de l’ordre individuel. « La traduction de l’expérience personnelle dans un langage romanesque transforme peu ou prou le « moi » singulier en héros, en type, en symbole, en métaphore. » (23) À ce titre, l’usage des initiales « G. » ou « V. », pour désigner le prédateur et sa victime, est réparateur d’un usage excessif des noms et de l’omniprésence des adolescentes dans l’oeuvre de Matzneff. Cet anonymat - à demi voilé - donne une forme objective et généralisable à cette expérience individuelle. Dans le Consentement, il est d’ailleurs possible de voir l’émergence d’un « nous » en devenir. Lorsque Vanessa Springora rencontre une autre victime de Gabriel Matzneff, « Nathalie », elles partagent le « souvenir douloureux » (LC, 197) de leurs expériences avec l’écrivain.

Qu’est-ce qui nous lie, nous rapproche, au fond ? Un besoin débordant de nous confier à quelqu’un qui puisse nous comprendre. Et cela me soulage, en effet, moi aussi, de me découvrir solidaire d’une fille qui, quelques années auparavant, n’aurait été qu’une rivale parmi tant d’autres. (LC, 197)

« Comment s’en sortent […] toutes ces filles qu’il écrit dans ses livres ? Quelqu’un a-t-il pensé à elles ? » (LC, 109) D’une certaine façon, Vanessa Springora devient la voix de toutes ces victimes. Comme le précise Hélène Merlin Kajman, le Consentement vient délivrer la narratrice - et l’ensemble des victimes de Matzneff - sur le « même terrain […] où elle avait été emprisonnée. » (24) Rappelons qu’en 2004, Francesca Glee, ancienne victime de Gabriel Matzneff, qui a par ailleurs figé leur relation dans son roman Ivre du vin perdu, et son journal Passion Francesca, avait tenté de faire entendre son point de vue sur sa relation avec l’écrivain. Fort d’un réseau d’amis et de soutiens occupants des sièges importants dans plusieurs maisons d’édition, Gabriel Matzneff n’a pas eu à se soucier de la sortie d’un tel ouvrage, puisqu’aucune d’entre elles n’a accepté de le publier. Deux éditrices de Grasset et Bayard ont pourtant été émues par son témoignage, mais soit « le monde n’était pas près » à le recevoir, apparaissant « quinze ans trop tôt », soit des membres du comité de l’une de ses maisons d’édition étaient des proches de Matzneff (25). Sans nul doute, l’ère de Metoo a facilité la publication salvatrice du Consentement  qui « déploie de façon littéraire, un tort littéraire, le tort causé par la reconnaissance publique de l’oeuvre de Matzneff. Il s’agit d’un différend, et le différend ne se règle pas sur un « même » terrain, il ne se règle pas du tout ailleurs : il requiert qu’on lui trouve un idiome, nous dit Lyotard. » (26) Contrairement à Gabriel Matzneff, Vanessa Springora réinstaure une fonction essentielle de la littérature : au lieu de la manipulation du lecteur, et sa soumission à la réalité, le Consentement remet en place la représentation, « le mouvement d’identification-désidentification » (27) et l’espace transitionnel de la littérature. Cette publication permet donc de réorienter la lecture des textes de Matzneff et d’ouvrir nos réflexions sur de multiples notions telles que le consentement, le pouvoir, la prédation ou la littérature. Il nous invite également à élargir nos représentations et à lutter contre l’idée que la « littérature est faite pour être prise à la lettre ». (28)


Notes 


(1) MATZNEFF, Gabriel, La Prunelle de mes yeux (LPY), Paris, ed. Gallimard, 1993.

(2) SPRINGORA, Vanessa, Le Consentement (LC), Paris, ed. Grasset, 2020.



(3) VERDRAGER, Pierre, L’enfant interdit : comment la pédophilie est devenue scandaleuse, Paris, ed. Armand Colin, 2020, pp. 69-106.



(4) 
WAJEMAN, Lise, « Pourquoi Mazneff a été si mal lu », Mediapart, article publié le 12 février 2020. URL :  https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120220/pourquoi-matzneff-ete-si-mal-lu?page_article=3 [ consulté le 10 décembre 2020 ]



(5) VERDRAGER, Pierre, op.cit., p. 99.

(6) Ibid, p. 106.



(7) MERLIN-KAJMAN, Hélène, La Littérature à l’heure de #Metoo, Paris, ed. Ithaque, coll. Theoria incognita, 2020.



(8) 
VAUDRAGER, Pierre, op. cit., p. 69.

(9) MERLIN-KAJMAN, Hélène, La Littérature à l’heure de #Metoo, op.cit., p. 102.



(10)
 L’insertion de lettres écrites par ses amantes dans ses romans en est le meilleur exemple : « J’ai incorporé le texte intégral de cette lettre au chapitre IX de Harrison Plaza », La Prunelle de mes yeux, p. 100.



(11) « Lire Matzneff », lundimatin, article publié le 13 avril 2020. URL : https://lundi.am/Lire-Matzneff



(12) 
MERLIN-KAJMAN, Hélène, op. cit., p. 97.



(13) 
« Lire Matzneff », op. cit. ( https://lundi.am ).

(14) « Conquérir Vanessa ? J’en ai terriblement envie, mais c’est presque sans espoir », La prunelle de mes yeux, p. 15.



(15) MERLIN-KAJMAN, Hélène, op. cit., p. 123.



(16) MATZNEFF, Gabriel, op. cit., p. 285. Propos concernant « Vanessa » à la fin de leur relation. 



(17) MERLIN KAJMAN, Hélène, op.cit., p. 97.



(18) « Lire Matzneff », op. cit., URL : https://lundi.am/Lire-Matzneff



(19) MATZNEFF, Gabriel, op. cit,, p. 145 - Ajoutons également ceci : « J’ai acheté des classeurs suspendus pour l’armoire de fer, et j’ai commencé à y ranger les lettres de mes ex-amantes. Chacune d’elles aura son classeur et une étiquette portant son nom », p. 64.



(20) FORT, Pierre-Louis, HOUDART-MEROT, Violaine, Annie Ernaux : Un engagement d’écriture, Paris, ed. Presses Sorbonne Nouvelle, 2015, p. 81.



(21) Ibid, p. 88.



(22) ERNAUX, Annie, L’écriture comme un couteau, Paris, ed. Gallimard, 2011, p. 74.



(23) 
GASPARINI, Philippe, Est-il je ?, Paris, ed. Seuil, 2004, p. 336.



(24) 
MERLIN KAJMAN, Hélène, op. cit., p. 135.



(25) 
Daphné Anglès et Constant Méheut, « Longtemps contrainte au silence, la victime d’un écrivain pédophile témoigne enfin », The New York Times, article publié le 31 mars 2020. URL : https://www.nytimes.com/fr/2020/03/31/world/europe/matzneff-francesca-gee.html

(26) MERLIN KAJMAN, Hélène, op. cit., p. 135.

(27) Ibid, p. 160.

(28) Ibid, p. 16.

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