Joriszap
Music Account Manager - Journalist
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 nov. 2021

La virilité imposée

Connaissez-vous le point commun entre un éco-sceptique, un militant d'extrême droite, un homophobe, un raciste ou une ménagère anti-féministe ? La réponse est simple : la virilité imposée. Auteur victime d'un patriarcat ordinaire, moi le non-binaire, l'homosexuel, je vous livre à travers ce billet des lambeaux de mon premier roman dont l'écriture a commencé il y a quelques semaines.

Joriszap
Music Account Manager - Journalist
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le rappeur Américain Lil Nax X © People

"Tu peux être pédé, mais pas un pédé efféminé, pas la grande folle qui se dandine, mais plutôt un pédé-mec, viril". Ces mots, je les ai entendus des centaines de fois de la bouche de ma famille, d'ami.e.s, d'étudiant.e.s en journalisme, de collègues de travail, de mes anciens partenaires. Une après-midi de Septembre, j'étais dans mon bureau en train d'écouter l'allocution de Christiane Taubira. Elle dressait une diatribe vive et amère du patriarcat français. Ses mots étaient concis, précis et son élocution était parfaite. Elle parlait de virilité, plus précisément de virilité imposée. Et c'est là que mon ventre a parlé, j'ai tout de suite saisi mon ordinateur, j'ai enlevé mes vêtements et j'ai commencé à écrire, nu, je tapais très vite sur mon clavier et tout de suite, je me suis pris pour un auteur, je pensais que j'allais changer le monde tel un engagé, un militant progressiste, un homme de gauche, une queen ou une héroïne de fiction. J'allume une cigarette - je redescends de mon nuage car très vite le syndrome de l'imposteur pointe le bout de son nez. Je ne suis qu'un être humain qui veut, comme parmi tant d'autres, raconter une partie de son existence.

Ce billet est le début de mon histoire et certainement le commencement d'un long voyage, d'une introspection vertigineuse de l'enfant que j'étais, du jeune adulte que je suis et du vieillard que j'espère devenir demain. L'écriture de mon premier roman sera longue, périlleuse, douloureuse mais sincère et honnête. Ce roman s'adresse aux invisibles, aux bâtards de Pretto, aux minorités qu'on veut réduire au silence mais il est aussi une arme contre l'oppression, le racisme et le totalitarisme. Parce que tout part de cette virilité imposée. Le point commun entre une militante d'extrême droite, une ménagère anti-féministe, un homme raciste et homophobe, un éco-sceptique, c'est cette peur profonde "de ne plus être viril". Parce que être écolo, c'est pas viril, être de gauche et tolérant, c'est pas viril, porter du maquillage en étant un homme, putain que c'est pas viril. Alors moi j'écoute du Barbara, je vogue sur du Britney, je me sculpte un corps d'homme pour ensuite porter les talons de maman, je me maquille les yeux, car aucun tissus, aucune matière ne devrait être genrés. J'écris ce premier roman pour dénoncer. J'accuse ce système qui nous impose des codes et dans lequel je ne me reconnais pas. Alors je prends cette liberté de dénoncer cette virilité imposée en publiant un extrait de mon roman encore inachevé, tout juste commencé, un peu fragile, qui ne trouvera peut-être jamais d'éditeur, mais qui je l'espère ouvrira le dialogue.

EXTRAITS

La virilité imposée.

Il est exactement 11 heures 32 dans le bureau. Je viens d’écouter le passage de Christiane Taubira sur France Inter. Cette femme qui m’inspire et qui dégoûte tant ma mère et mon père. Elle dénonce le patriarcat dans notre société et la place des femmes au milieu de cette « virilité imposée ». La virilité imposée. Cela sonne dans ma tête comme une alarme infernale. Ce nom, virilité, pourtant féminin, a été l’arme de destruction massive de toute mon enfance et de mon adolescence. Il a été cette gifle reçue dans les couloirs de mon collège. Il a été cette structure du corps que l’on t’impose, peur de se dandiner, peur de porter les talons de maman, peur de cette rigidité douloureuse endurée par mon corps pendant des années, peur de dire non à la violence physique, peur de parler pendant ces repas de Noël en famille, peur de ce vieil oncle qui scrute la moindre faille féminine au moment de se lever pour aller pisser.

(...)

On m’a souvent fait comprendre que je ne pouvais pas être un autre homme qu’un homme. Il n’y aurait apparemment qu’une seule définition de l’homme dans notre société. Celui qui crie, qui frappe, qui impose, qui viole, qui parle fort, qui soumet, qui pille, qui détruit nos forêts et notre nature, qui gouverne. Aujourd’hui, l’argent est un homme. Le pouvoir est un homme. La religion est un homme. La police est un homme. La violence est un homme. La guerre est un homme. La politique est un homme. Le sexe est un homme. L’homme veut détruire les Hommes. Alors vous allez peut-être penser que la personne qui est en train d’écrire ces lignes est elle aussi un homme et vous avez raison. Mais je ne suis pas cet homme là, moi, je suis l’homme qui subit sa condition d’homme par les hommes. Je ne suis pas en train de me plaindre mais je dénonce l’ultra virilité imposée car c’est elle aujourd’hui qui dicte la loi. 

(...)

N’avez-vous pas remarqué ? Je fais partie de cette génération d’éclairé(e)s. Cette génération qui se bat contre le racisme, l’homophobie, la transphobie, le sexisme, cette belle génération qui veut sauver notre planète et qui prend de plus en plus conscience de l’importance de respecter la nature et l’environnement, parce que nous voulons protéger et sauver notre planète, nous devons agir au plus vite. Putain, encore un auteur qui recommence à nous parler de la planète. Un bobo, un bien-pensant, un pro-vaccin sûrement, un mouton, un vendu, un gaucho, un écolo, un PD, un journaliste peut-être. Ce sont des insultes qui me reviennent souvent en pleine gueule. Ce sont des mots que je t’entends par la fenêtre, dans les banlieues bourgeoises du sud de la France, dans la ville, à la télévision, de la bouche de mon père, de ce vieil oncle à Noël, de ma grand-mère, de mes cousins (eux-aussi très virils) mais il y a à nouveau une explication à cette haine de l’autre, cette phobie de la différence, ce je-m’en-foutisme de la nature, et je connais son nom : virilité.

Parce que ce n’est pas viril d’être écologiste, ce n’est pas viril de respecter la nature, ce n’est pas viril d’avoir un pote PD, ce n’est pas viril de comprendre l’autre, ce n’est pas viril de porter du maquillage pour un homme, ce n’est pas viril d’écouter Taubira sur France Inter un jour de semaine. Cette « virilité abusive » que dénonce le talentueux Eddy de Pretto dans une de ses chansons est la marque constante d’une société malade, qui ne sait plus penser par elle-même, car c’est toujours à celui qui veut avoir la plus grosse, ce combat phallique à coup de pénis qui frappe et qui gronde, le phallus, cette arme de guerre qui remet les femmes à leur place, ce phallus social qui m’a tellement fait douter de moi-même depuis des années, ce phallus veineux qui pousse mes parents à voter à l’extrême droite, ce phallus imposant qui détruit nos océans et nos terres et qui devient de plus en plus gros, ce phallus qui fait frontière car peur de « laisser entrer toutes la misère du monde », ce phallus que j’aime tant sucer mais qui m’attend dans un couloir sombre dans un collège pour me frapper le visage. 

(...)

   Je me souviens – les dîners de mes parents, la cuisine de ma mère, si bonne et si goûteuse, tous les trois assis devant le journal de 20 heures de TF1, à commenter chaque sujet un par un, « eux » voulant essayer de me montrer que le monde est dangereux et que Marine Le Pen pourra nous sauver et « moi » qui essaie encore de débattre sur le fait que l’extrême droite n’est pas la solution aux problèmes liés à l’insécurité en France et que le RN est un parti politique raciste et homophobe. « Avant, lorsque j’allais à Corbière à la plage avec ta grand-mère, on était tranquilles, on pouvait se baigner au calme, maintenant, il y a trop de noirs et d’arabes, c’est plus possible, c’est devenu un coupe-gorge et ils volent les sacs ! » aime me rappeler constamment ma mère. « Tu sais, lorsque j’étais pompier et que j’intervenais dans les cités de Marseille, on se recevait des œufs et parfois des machines à laver envoyées du dernier étage de la tour, ces connards, on sauvait leur mère et eux, ils voulaient nous tuer. » me balance mon père en plein repas. Il ne comprend pas tout et il ne veut pas creuser, comprendre la pauvreté, il est en colère mon père, comme un vieux militaire à la retraite, il ne pardonne pas car c’est un homme et on ne peut pas faire changer un homme en colère. Alors, il préfère passer par des chemins plus courts, plus faciles, il va à l’essentiel sans prendre le temps de comprendre la portée de ses mots et leurs violences. Pout lui, mettre un bulletin RN dans l’urne, c’est comme aller acheter une baguette de pain à la boulangerie. C’est facile et ça va résoudre tous les problèmes de la société tout de suite. Et puis finalement, Marine Le Pen est une femme « mais pas trop, elle fait un peu bonhomme quand même » comme dirait ma mère. Alors si elle fait bonhomme, ça va, elle a la carrure d’un Président. Marine Le Pen est présidentiable car elle ressemble à un homme. Marine Le Pen est la virilité imposée. Marine Le Pen est un phallus.

(...)

Mo.

Je viens de commencer à lire les premières pages du roman L’anomalie de Hervé Le Tellier. La nuit commence à vite tomber sur la ville, l’été touche à sa fin et les températures commencent à chuter progressivement. Nous sommes bientôt en Octobre et cela fait plus d’un an que je n’ai plus mis les pieds à Stockholm. Je prépare un potentiel départ mais pour l’instant, je profite encore du climat méditerranéen, auprès de mes amis et de ma famille. Mo est en train de préparer le dîner. Mo, c’est mon partenaire, mon ami, ce garçon qui partage ma vie depuis un an. Mo, c’est justement un peu cette anomalie dans le système du monde de mes parents, la bête noire pour qui ma mère a tant redouté sa présence et sa venue dans sa maison, c’est un peu un monde qui s’écroule sous ses pieds de femme piégée, car voyez-vous, depuis des années dans ma famille, le mot d’ordre c’est « pas d’arabes ou de noirs à la maison ». « Si tu m’en remmènes un, il ne mettra jamais les pieds chez moi... », parole de ma mère un jour pendant un repas. Mo, de son vrai prénom Mohamed, c’est mon amant et je l’aime. Mohamed est dérivé du prénom arabe Muhammad. Il est souvent attribué à l'aîné des fils. Il s'agit aussi du prénom du prophète de l'Islam Mahomet. C’est un prénom sacré qui raconte une histoire, mais c’est aussi ce même prénom qui fait qu’aujourd’hui, Mo est plus acceptable que Mohamed à l’oreille pour certaines personnes, pour la société, pour les institutions, pour les oreilles de ma mère et de mon père, mais aussi pour les oreilles de ce vieil oncle.

L’amalgame n’est jamais très loin dans ma famille et dans mon pays, alors on grince des dents, on entend Mohamed et soudainement, la dame de la petite banlieue bourgeoise à Marseille va tenir plus fort son sac à main de peur de se le faire arracher, on va davantage se faire contrôler à la caisse d’un supermarché, on va multiplier les contrôles au faciès par la police, on va me demander « ça fait quoi de coucher avec un mec circoncis », au moment d’un dîner entre amis, on va me demander si « mon mec mange du porc », on va faire des blagues sur les arabes mais on ne va pas trop s’inquiéter car « ça va, j’ai pleins de potes rebeus ». Mohamed a été la cerise sur le gâteau aux yeux de mes parents, « avec toi de toute façon, il fallait s’attendre à tout » me lance ma mère, « mais encore lui ce n’est pas pareil, il est gentil, je l’aime bien, mais c’est à cause de ces petites racailles qu’il est victime de sa race le pauvre ». Là encore, mes parents ont réussi à différencier Mo(hamed) « d’eux ». Le gentil Mo (plus sympa que Mohamed) et les méchants arabes, ceux qui arrachent le sac des vieilles dames, ceux qui « jettent des machines à laver sur les camions de pompier dans les cités », ceux qui « brûlent le drapeau français pendant les matchs », ceux qui « tuent de pauvres innocents pendant un concert », ceux qui « obligent leur femme à porter le voile », ceux qui « salissent nos rues et profitent de la France uniquement pour les aides sociales ». Chacune de ses phrases paraphrasées, ce sont des phrases entendues à table, à la maison, dans mon école, pendant les repas de Noël chez ma grand-mère, de la bouche de ma mère ou de mon vieil oncle, des amis proches de mes parents, de mes tantes marseillaises, ce sont ces phrases qui s’emparent chaque fois d’un bout de moi et qui me consument, dans ma chair et dans mon sang, qui abîme mon âme et qui brûle mon cœur. Ces petites phrases de rien du tout qui ne représentent rien aux yeux de leurs auteurs mais qui sont à chaque fois des bombes atomiques envoyées sur mon corps.

A SUIVRE...

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Macron 2017 : la preuve que l’affaire a été enterrée
Le préfet Cyrille Maillet, nommé par Emmanuel Macron à la tête d’un service du ministère de l’intérieur, a personnellement classé l’enquête concernant des prestations de sécurité suspectes durant la campagne présidentielle, avec des motifs fallacieux et contre l’avis de trois sous-directeurs.
par Fabrice Arfi, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal — Discriminations
En Haute-Loire, au « pays des Justes » : la rumeur et les cendres
Le village de Saint-Jeures, réputé pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre, n’est pas épargné par l’islamophobie. Quand Yassine, un jeune chef d’entreprise à son aise, décide d’y faire construire une maison et d’installer sa famille, les pires bruits se mettent à courir. Jusqu’à l’incendie.
par Lou Syrah
Journal — Politique
À l’approche de « l’élection reine », le vote bousculé
Au fil des scrutins, il semble de plus en plus difficile d’y voir clair dans les comportements électoraux. Deux ouvrages s’attaquent au problème sur des bases simples : comprendre et réhabiliter les absents des urnes et ajouter la loupe des histoires individuelles.
par Mathilde Goanec
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Contrôleuse des lieux de privation de liberté : l’année Covid en prison
Mis en garde par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) pour les risques de cluster dans les prisons, le gouvernement a brillé par sa passivité. Rien d'étonnant, tant ses alertes et préconisations restent systématiquement lettre morte.
par lien-social
Billet de blog
Fermer une prison, y ouvrir une école et un musée
« Ouvrir une école, c’est fermer une prison », aurait dit Victor Hugo. Avec la fermeture imminente de la prison de Forest, un projet stratégique unique se présente aux acteurs politiques bruxellois : traduire la maxime d’Hugo en pratique et, en prime, installer un musée de la prison au cœur de l’Europe ! Par Christophe Dubois
par Carta Academica
Billet de blog
« Rien n’a été volé »
Chronique d'audience. Abderrahmane B., pas même vingt ans, né à Alger et SDF a été arrêté avant le week-end. Il comparaît pour un vol à la roulotte. Néanmoins, il y a une difficulté dans la qualification de l’infraction : rien n’a été volé.
par La Sellette
Billet de blog
Le bracelet électronique, facteur et révélateur d'inégalités
Chercheur à l’École normale supérieure, Franck Ollivon propose une approche géographique du placement sous surveillance électronique. Il analyse notamment la façon dont, en reposant sur la restriction spaciale, le bracelet redessine les contours d’un espace carcéral, dans lequel les situations individuelles des placés sont inévitablement facteurs d’inégalités.
par Observatoire international des prisons - section française