Acte 5 - Scène 3 : Ça chipote grave...

Rosa CORONA - Acte 5 : Des pensées dans mon jardin Acte 5 - Scène 3 : Ça chipote grave... (Tous, sauf Rosa)

Rosa CORONA - Acte 5 : Des pensées dans mon jardin
Acte 5 - Scène 3 : Ça chipote grave...
(Tous, sauf Rosa)

Marie :

-Alors c’était bien ? Vous vous êtes bien engueulés encore ? La cousine de Bruxelles, « Chou » pour Michèle était au téléphone il y a quelques instants : elle vous envie…Elle aimerait vraiment participer avec vous, pour participer au monde-d’Après ! Elle ne connait pas de truc comme ça chez elle, et ça semble vraiment son truc...

Jo :

-Le monde d’Après ? Tout restait à inventer : les bons acteurs, un vrai contenu et des internautes intelligents et non-complotistes ! Savoir aussi ce que les gens voulaient en fait ? Si c'était plutôt un monde plus doux, un monde avec un peu d’amour, et davantage de fraternité ?

Ulysse :

-Des séries, des jeux en ligne, des sous...

La mère :

-un peu d'eau fraîche ?...

Ulysse :

-Des sous, des sous, Pompidou !

Jo :

-Avec le confinement, on avait été très proche des effets d’une grève générale. Mais finalement, le confinement avait réussi ce qu’aucune lutte écologique, aucune lutte sociale n’avait réussi depuis cinquante ans. L’économie stoppée pendant des mois ! Du calme, des oiseaux, presque plus de pollution. Moins de travail, sauf pour quelques-uns...hélas.

Le père :

-Et il n’y avait aucune raison de redémarrer comme avant. On avait pas mal appris. On voyait trop ce que ça apportait, de stopper cette course en avant, cette frénésie d’activités, la consommation mécanique, ce que ça avait ouvert en possibilités, en disponibilités.

Marie :

-Cela a permis en nous retrouvant de redonner courage. Et confiance. Et la confiance, c’est aisance.

Le père :

-Dans les idées sur l’Après, il y avait celle, prometteuse, de refonder une sorte de C.N.R., un Conseil National de la Résistance, sur de nouvelles bases.

(Court silence)

Ulysse :

- Si l’appel du 16 juin avait été lancé sur le blog du Général de Gaulle, il y aurait eu des milliards de connexions, des centaines de milliers de followers, autant de « Like » …des milliers de commentaires du genre : « On est avec toi, continue le combat ! », mais aussi peu de gens pour le rejoindre !

Marie :

-Dans ce nouvel état indécis, inattendu, perturbant, s’est recréé beaucoup d’empathie, de solidarité, d’attention à l’autre. On l’avait largement perdu. Et cette attention à l’autre, elle est restée,. Elle sera la marque de cette période insensée. Même la privation de libertés a vu son curseur modifié !

Le père :

-Oui, plein de choses qu’on n’espérait plus. Nous sommes un peu les cobayes d’un laboratoire d’anthropologie de science-fiction.

Ulysse, décidément en verve et très perturbateur :

-L’avenir qu’on lisait dans la SF était terrifiant. Eh bien, grâce à l’allongement de l’espérance de vie, aux racontars des réseaux sociaux et aux présidents populistes élus démocratiquement…On allait y avoir droit !

Le père :

-Pour tous les gens qui étaient en activité réduite par exemple, tout d’un coup, il y a eu cette chute du productivisme imposé, de l’injonction à faire toujours plus avec toujours moins. On pouvait enfin avoir un repère sur ce mode de vie où travailler un peu moins, voire pas du tout donnait en contre-partie beaucoup plus de disponibilités pour le mieux-vivre effectif. Certains ont eu conscience, comme une révélation, du bon équilibre à trouver…

Jo :

-Tout le monde ne s’est pas révolté et n’est pas descendu dans la rue. C’eut été trop beau. Mais ras-le-bol, prises de conscience, déclics, ont progressivement fait que nos modes de vie se sont transformés.

Marie :

-On savait qu’on n’allait pas voir des arbres politiques monter très haut en une seule nuit ni des ronds-points jaunes peupler tous nos espaces sociaux, mais bon, il y a eu comme une force capable de fendre les glaces d’avant.

Jo :

-C’était pas encore « Tous ensemble, tous ensemble ! », mais un bon tiers de la population était déjà sensible à ces modes de vie et prête à basculer. Le mot de sobriété faisait un peu plus son chemin et donc moins peur. Moins théorique, moins aberrant pour la classe moyenne que nous représentions, plus que moins…

Le père :

-Décroissance n’avait jamais été le terme le plus approprié. Trop négatif. Quand on place « anti- », « contre- », « dé- » devant un mot de l’ennemi, c’est pas terrible.

Marie :

-Les gens ont pris conscience qu’aucune appli vidéo ne remplaçait le face à face. Qu’un « like » n’était pas tout de l’action. Qu’un follower n’est pas un vrai humain, en face, avec un visage, non anonyme derrière un pseudo…

Ulysse :

-D’ailleurs, à l’époque, il ne faut pas se voiler la face, on cherchait avant tout des « profils » !

Jo :

-Le capitalisme était vraiment trop bien ancré en nous, pour disparaître comme par un coup de baguette magique. Il savait trop bien nos envies, nos désirs et nos plaisirs. Il fallait tenter d’habiter, manger, travailler, échanger différemment. Vivre au quotidien une économie du gratuit et de la nature. Montrer que c’était possible. Où les gens puissent dire : « Je me sens bien ici. J’aimerais trop vivre comme ça. » C’est le désir qui changerait le monde, plus que les idées, aussi belles fussent-elles.

Le père :

-On nageait depuis les Trente Glorieuses dans un océan de fric, du liquide, de sales espèces, et voilà que des îlots émergeaient !

Jo :

-Il nous fallait être attentifs au lieu de nous lamenter ! On pouvait contribuer à façonner l’île. Et toutes ces îles ont fini par faire un archipel, modestement. Quelque chose se mettait en place. L’archipel devait cependant  rester pluriel. Il ne fallait pas essayer d’imposer un modèle unique : toutes les convergences dérapent vite en multiplications de petits chefs.

Le père :

-Mais on n’a jamais été obligé de tout faire ! On n’était pas dans l’injonction ni la dictature. Déjà, on a eu une idée plus claire de tout ce qu’il était possible d’entreprendre. Regarde, moi je n’ai toujours pas opté pour les ordinateurs libres, même pour ces quelques lignes qui pourraient paraître bien trop moralisatrices !

La mère :

-Ça nous dit pas encore vraiment ce que vous avez commencé par faire, avec ces beaux et grands discours !…

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