France Entretien

Pour l'avocat des familles de soldats, «Mme Alliot-Marie doit s'expliquer»

Avocat pugnace et atypique, Me Jean Balan défend une vingtaine de familles de victimes du bombardement de Bouaké. Candidat à l'élection au bâtonnat de Paris, qui se déroule cette année, il annonce à Mediapart son intention de demander l'audition de Michèle Alliot-Marie.

Fabrice Lhomme

18 juin 2008 à 12h58

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Avocat pugnace et atypique, Me Jean Balan défend une vingtaine de familles de victimes du bombardement de Bouaké. Candidat à l'élection au bâtonnat de Paris, qui se déroule cette année, il annonce à Mediapart son intention de demander l'audition de Michèle Alliot-Marie.

Me Balan, que vous inspire la décision du ministère des affaires étrangères de suivre l'avis de la commission consultative du secret de la défense nationale, opposé à la déclassification d'un rapport de l'ancien ambassadeur de France à Abidjan ?

Dans ce dossier, à ma connaissance, c'est la première fois que la CCSDN refuse de déclassifier un document. Parfois, on a eu du mal à obtenir la levée du secret défense, d'autres fois on a obtenu au minimum une déclassification partielle... C'est pourquoi je suis à la fois très surpris et interrogatif. Cette décision entraîne toutes sortes de suppositions. Visiblement, on touche au secret d'Etat.

Les documents préalablement déclassifiés avaient-ils permis de faire avancer l'enquête?
Oui, énormément. Nous savons désormais exactement ce qu'il s'est passé, à la minute près. Sauf un point essentiel: d'où est venue la décision de bombarder le camp français. Pour résumer, je dirais que l'on sait qui a attaqué nos soldats, mais pas pourquoi!

Au départ, les soupçons s'étaient portés sur l'entourage de Laurent Gbagbo...
C'est exact, mais on sait maintenant à 95% que cela ne vient pas de Gbagbo. Il y a de nombreux témoignages qui le confirment.

«Ils ont été relâchés sous un faux prétexte»

L'un des mystères du dossier, c'est de savoir pourquoi les autorités françaises ont ordonné que l'on relâche les mercenaires arrêtés à l'aéroport d'Abidjan juste après le bombardement...
Absolument. C'est d'autant plus choquant qu'ils connaissaient forcément ceux qui avaient bombardé. Mais ils ont été relâchés sous un faux prétexte.

Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense, a invoqué une impossibilité juridique.
C'est un argument irrecevable. Tout le monde sait que dans un cas pareil, avec plusieurs soldats français assassinés, on a les moyens de trouver une astuce procédurale pour « garder au chaud » des suspects, à tout le moins des témoins.

Le même cas de figure s'est produit dix jours plus tard, lorsque la France a demandé aux autorités togolaises de libérer d'autres mercenaires soupçonnés d'avoir trempé dans l'attaque. Pourquoi à votre avis?
Si je le savais, ce dossier serait résolu!

Mme Alliot-Marie a affirmé qu'à l'époque, il n'y avait pas de raison objective de les retenir...
C'est faux. D'abord, ils étaient soupçonnés par les autorités togolaises d'être impliqués dans l'attaque de Bouaké. Surtout, les Français eux-mêmes étaient parfaitement au courant. Le dossier laisse apparaître qu'on savait tout depuis le début, à la seconde près. Les mercenaires étaient sous surveillance de l'armée, ils ont même été pris en photo avant même l'attaque.

N'avez-vous pas le sentiment que l'enquête bute sur la raison d'Etat?
C'est exactement ça. Cela dit, s'il y a une raison d'Etat, je peux le comprendre, mais au moins qu'on nous le dise. Il faut se mettre à la place des familles des victimes, des gens qui ont perdu un fils, un mari ou un frère. Ils ont droit à la vérité, même si elle n'est pas rendue publique.

«Il n'y a pas d'explication rationnelle»


En clair, vous n'excluez pas que la France soit complice d'une affaire qui aurait pu être le prétexte idéal pour se débarrasser de Laurent Gbagbo?
C'est une hypothèse comme une autre. Cette interrogation, je ne suis pas le seul à la soulever. Des militaires mais aussi la justice maintenant se posent la question. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas en l'état d'explication rationnelle à l'attitude de la France depuis le bombardement.

Vous souhaitez que les ministres de l'époque s'expliquent?
Absolument. J'avais demandé il y a deux ans différentes auditions, qui m'avaient été refusées. Mais depuis, le dossier s'est enrichi de révélations qui justifient de nouvelles démarches. J'ai déjà obtenu l'audition de Dominique de Villepin, en tant qu'ancien ministre de l'intérieur. Et je m'apprête à demander l'audition de Michèle Alliot-Marie, au vu des nouvelles informations contenues dans le dossier. Elle s'est exprimée dans la presse pour dire pourquoi on avait laissé filer les mercenaires. Or, le dossier établit que ses justifications sont non seulement insatisfaisantes, mais surtout inexactes. Mme Alliot-Marie doit s'expliquer.

Comment les parties civiles que vous représentez vivent-elles les développements de cette enquête?
Très mal. Tout cela est très douloureux pour les familles, même si elles savent que la juge d'instruction fait un travail formidable. Non seulement on leur refuse la vérité mais, en plus, elles n'ont toujours eu droit à aucune indemnisation. La CIVI (commission d'indemnisation des victimes d'infractions) souhaite qu'il y ait d'abord eu des mises en examen, voire des renvois devant la cour d'assises avant de dédommager éventuellement les victimes. Pourtant, il me semble que le fait que nos soldats (morts au service de l'Etat, je le rappelle) aient été assassinés ne fait guère de doute!

Fabrice Lhomme


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