International Enquête

Afghanistan: la guerre oubliée de la France

La France est en guerre. Quelle guerre ? Celle d'Afghanistan, où sont déployés plus de deux mille soldats français. Ce week-end, la presse britannique a annoncé que Nicolas Sarkozy allait demander le déploiement de mille hommes supplémentaires à la demande de l'OTAN et des Etats-Unis. Cela devrait être officialisé lors du sommet de l'Otan, début avril.

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La France est en guerre.
Depuis plus de six ans.
Qui s'en soucie ?
Ce conflit se déroule en Afghanistan, loin des yeux et, semble-t-il, loin du cœur et de l'esprit des Français. Aucun débat n'a jamais eu lieu au Parlement. Quasiment personne ne connaît le nombre exact de soldats français tués, et l'État-major des armées renâcle à en communiquer la liste. Le futur président Sarkozy en campagne avait pu annoncer qu'il rapatrierait les troupes ; le nouveau président élu Sarkozy a annoncé qu'il les maintiendrait. Et, aujourd'hui, tout semble indiquer que leur nombre va augmenter, d'au moins un millier d'hommes.

Time Magazine: The Forgotten War © Time Magazine

Les Américains ont baptisé, depuis quelques années déjà, les opérations en Afghanistan du nom de «guerre oubliée» – au regard de celle qui occupe les colonnes des journaux, quelques milliers de kilomètres plus à l'ouest. En France, cette justification n'existe même pas, puisque nul fanion tricolore ne gît dans le bourbier irakien. Personne ne semble s'en préoccuper, tout simplement.
Certains optimistes avancent que cette ignorance découle d'une absence de querelle politique. Quasiment tout le monde, du PS à l'UMP, soutient l'intervention française et, selon le député socialiste Jean-Michel Boucheron, «s'il y avait des gens contre, ils feraient des articles dans Le Monde, or personne n'en écrit !». Jean-Vincent Brisset, général en retraite de l'armée de l'air et directeur de recherche à l'IRIS, pense lui aussi que «puisqu'il n'y a pas de polémique, on n'en parle pas». Il suggère également une autre piste : «Nous avons un problème de communautarisme en France et il ne faut pas trop dire que nous nous battons là-bas contre des musulmans. Le silence est préférable.»
Il existe toutefois une autre possibilité expliquant le hors-champ de cette guerre. Personne ne sait vraiment ce que font les soldats français dans les montagnes afghanes. Ou plutôt, quel est leur objectif ? Combattre les talibans ? Éradiquer Al Qaïda ? Construire des routes et des écoles ? Bâtir un Etat de droit ? Policer les rues de Kaboul ? Former l'armée afghane ? Appuyer les Américains ? Remplir les obligations contenues dans la charte de l'OTAN ? Affirmer la capacité de projection de la France ? À dire vrai, les forces françaises remplissent un peu de toutes ces tâches qui, pour la plupart, s'avèrent sans fin. Ce faisant, elles n'obéissent pas aux règles cardinales définies par Colin Powell, qui fut un bien meilleur général que secrétaire d'Etat : avoir une mission claire et un plan de retrait bien défini.

Quatorze soldats français tués depuis 2001

Aujourd'hui, les 2.200 soldats français déployés sur le « théâtre afghan » (qui comprend aussi des bases au Tadjikistan, au

Dispositif militaire français en Afghanistan © Ministère de la Défense

Kirghizistan et dans l'océan Indien) remplissent trois fonctions sous deux bannières, OTAN et opération Enduring Freedom, pilotée par les Etats-Unis : protection de la capitale, Kaboul, formation des officiers de l'armée nationale afghane, et combat, principalement aux côtés des Américains dans les régions frontalières du Pakistan. Ce dernier engagement est surtout le domaine des forces spéciales, officiellement retirées l'an dernier, mais qui subsistent en petit nombre afin de renseigner et guider les sorties des six avions de chasse tricolores qui opèrent depuis Kandahar, même si personne ne le reconnaît ouvertement.

Depuis octobre 2001, quatorze soldats français sont morts, dont sept appartenaient aux forces spéciales. La plupart ont péri lors d'affrontements ou ont sauté sur des mines. À chaque fois, ces décès ont fait l'objet d'entrefilets dans la presse mais rarement plus, comme si nul ne souhaitait rappeler que la France est en guerre. L'État-major des armées accepte juste de communiquer une liste succincte des morts, alors même qu'un recensement (incomplet mais plus informatif) existe sur Internet grâce à des bénévoles américains.

Aujourd'hui, tout le monde s'attend à ce que le président de la République annonce un renforcement des effectifs lors du sommet de l'OTAN à Bucarest du 2 au 4 avril 2008. Les Américains demandent depuis des mois des renforts (le général en retraite Anthony Zinni ayant été jusqu'à accuser de « trahison » les pays de l'OTAN qui tergiversent), et les Canadiens ont récemment accepté de maintenir leurs effectifs à la condition expresse de recevoir un appui de 1.000 soldats. Les Allemands, de leur côté, ont vertement opposé une fin de non-recevoir aux demandes américaines en expliquant qu'ils se trouvaient bien dans leur zone (relativement) tranquille au nord du pays. Du coup, outre un petit contingent tricolore qui va rejoindre les Néerlandais dans le sud du pays, à Oruzgan, le nouveau déploiement devrait se faire à l'est du pays, dans les zones les plus violentes, où opèrent les Talibans et Al-Quaïda.

Même si cette annonce réjouira les Américains, les alliés de l'OTAN et, de manière générale, ceux qui sont convaincus de la nécessité d'une politique de containment afin que, selon la formule d'un diplomate français, « s'il se passe quelque chose en Afghanistan, cela ne soit pas exporté », ces renforts hexagonaux n'apporteront pas de réponse à la question de l'avenir de l'Afghanistan et de la politique qu'y mènent les nations occidentales.

Une solution politique. Oui, mais laquelle ?

Même le secrétaire général adjoint de l'OTAN, le Français Jean-François Bureau, l'admet : «Nous sommes à un tournant en Afghanistan. Le plateau de la balance est instable et il peut encore basculer d'un côté ou de l'autre. Il est faux de dire que les talibans ont gagné la guerre, mais leur capacité de nuisance demeure très forte. Nous avons clairement épuisé la dynamique politique mise en place depuis 2002, mais la question est désormais : quelle stratégie adoptons-nous ?»

Le capitaine de l'Armée nationale aghane et son mentor français preparent la mission © Ministère de la Défense


Les Américains, comme en Irak, souhaitent appliquer leur nouveau manuel de contre-insurrection, consistant, de manière schématique, à sécuriser la population afin de permettre l'émergence d'un État qui tienne debout tout seul. Le problème est que cette stratégie ne semble fonctionner ni en Irak (où elle est mise en œuvre depuis un an par le général Petraeus), ni en Afghanistan où – tout le monde fait mine de l'ignorer – elle est appliquée depuis 2002. Ses défenseurs plaident qu'il n'y a pas assez de soldats aujourd'hui pour qu'elle soit efficace. Ses détracteurs, comme Louis Gautier, responsable des questions stratégiques au Parti socialiste, estiment qu'«il n'y a pas de solution militaire, il n'y a qu'une solution politique. Sinon nous sommes partis pour un très long horizon où, sans se retirer vraiment ni rester complètement, on se contente d'une gestion symbolique du pays. De plus, on mesure mal, vu d'ici, les effets négatifs de ce qu'on appelle pudiquement les dégâts collatéraux sur la population afghane. Nous sommes perçus comme un corps étranger.»

Jean-François Bureau, s'il choisit ses mots avec prudence, ne dit pas autre chose : «Nous attendons un deuxième souffle politique de la part des autorités afghanes. Il faut dire à nos partenaire afghans : êtes-vous prêts à prendre en charge la reconstruction de votre pays ?»

Cette adresse à l'égard des Afghans, et du gouvernement d'Hamid Karzaï en particulier, que tout le monde juge usé ou pire, ressemble comme deux gouttes d'eau aux exhortations américaines à l'égard des Irakiens : « Stand up so we can stand down » («Prenez-vous en charge afin que nous puissions nous retirer.»). Malheureusement, ces proclamations ressemblent trop souvent à des coups d'épée dans le vide. «Pour avoir une solution politique, il faudrait avoir un État afghan», commente, pessimiste, Jean-Vincent Brisset. «L'Afghanistan, ça a toujours été 3.000 vallées et 3.000 chefs de vallées. Il n'y a jamais eu d'État.»

C'est donc dans ce contexte flou, sans débat politique, sans véritable intérêt public, sans solution claire, sans perspective à long terme, avec le seul espoir que les Afghans feront ce qu'ils n'ont pas fait en six ans, que Nicolas Sarkozy va annoncer les renforts de cavalerie le mois prochain. Il polira sans doute un beau discours, constellé de référence à la place de la France et à la nécessité de combattre le terrorisme, mais ne répondra sans doute pas à la question essentielle : à quoi servent les soldats français en Afghanistan ?

Thomas Cantaloube


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