Le bruit de la rue à Caracas résonne sur les places financières mondiales

A l’heure où les taux de rendement des obligations vénézuéliennes s’envolent en cette fin janvier 2019, le Trésor italien a vécu ce même mois une razzia sur la dette de son pays lors de son émission obligataire à 15 ans. Explications.

L’histoire se répète encore ?

Rappelons d’abord que ce qui fait varier le taux de rendement d’une obligation au cours de sa vie est son prix : si le prix monte, le taux baisse ; si le prix baisse, le taux monte.

Sur un an glissant, le cours à 15 ans de la dette du Venezuela a chuté de 80% ! En d’autres termes, les taux ont donc littéralement explosé… et ces derniers jours n’ont rien arrangé. Un scénario qui rappelle celui déjà vécu par les grecs lorsque la situation financière de leur État faisait les grands titres en 2008 : les investisseurs qui avaient financé les déficits grecs ont commencé à paniquer, ils ont cherché à vendre et ont bradé leurs obligations. D’où la hausse spectaculaire des taux grecs. L’augmentation de ces taux n’avait alors eu aucune incidence sur les coupons que l’État grec s’était engagé à payer : la seule chose qui avait changé pour lui était que s’il souhaitait de nouveaux emprunts pour rembourser sa dette, et creuser de nouveaux déficits en émettant de nouvelles obligations, il devrait alors s’acquitter de taux beaucoup plus élevés. Évidemment, si certains investisseurs ont bradé leurs obligations grecques, c’est que d’autres les ont achetées sur des niveaux de taux très élevés. On parle souvent des fonds « vautours » : ceux qui acceptent encore de détenir de la dette en échange d’un taux de rendement qui s’envole. Sans ces fonds, l’envolée des taux serait sans aucun doute encore plus spectaculaire. Ce sont des investisseurs qui acceptent de prendre des risques très importants – celui de n’être tout simplement pas remboursés par l’Etat – mais qui ne font ça qu’en espérant un rendement très élevé.

Ces derniers jours au Venezuela, la tension est montée d’un cran : Juan Guaido, chef du Parlement, s’est auto-proclamé « président en exercice », espérant ainsi mettre fin au règne de Maduro. Pour les investisseurs, ce changement à la tête du pays ouvrait la perspective de négociations sur la dette du pays. Mais Caracas a simplement cessé tout paiement sur la plupart de ses obligations.

 

A l’aube d’une déclaration de guerre

Le fait que Donald Trump soutient le principal opposant à Maduro annonce potentiellement une levée des sanctions contre le pays, rendant potentiellement possible une restructuration de sa dette. A la fin 2017, et en plus des investisseurs financiers, Caracas devait rembourser près de 6 milliards de dollars à certains pays du club de Paris (FMI et banque mondiale), créé en 1956 lors de la première restructuration de la dette de l’Argentine.

Washington soutient la tentative de renversement de Maduro, considéré comme étant l’homme fort du pays. Une décision imitée par le Canada, le Brésil et d’autres pays membres du « groupe de Lima ». De son côté, la Russie accuse les Etats-Unis de fomenter un coup d’Etat. Voisin des Etats-Unis, le Mexique maintient de son côté son soutien à Maduro, accompagnés par Cuba et la Bolivie. De quoi attiser des tensions géopolitiques et commerciales déjà bien tendues entre certaines puissances mondiales… La France a fait savoir qu’elle serait prête à reconnaitre Guaido si Maduro n’annonce pas d’élections dans les 8 jours. Quant à la Chine, elle applique toujours son principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’autres pays.

 

Des éclaircies dans un ciel qui s’assombrit ?

La razzia sur les emprunts de l’Etat italien à 15 ans a fait connaître aux marchés financiers un jour à entourer dans le calendrier du premier mois de 2019. Ce 15 janvier, le carnet d’ordres a atteint près de 36 milliards d’euros de souscription. Jamais l'Italie n'avait affiché un carnet d'ordres aussi conséquent. La demande est venue aussi bien des acheteurs domestiques (gros gestionnaires d'actifs, banques) que d’institutionnels. Bonne nouvelle ?

Peut-être pas tant que cela ! Avec les incertitudes persistantes au Royaume-Uni sur la sortie d’un « hard Brexit », le film à suspense sur la guerre commerciale qui s’éternise entre les Etats-Unis et la Chine, un tel recours au marché obligataire n’est qu’un ingrédient de plus à une recette explosive.

L’ensemble de ces éléments est peut-être symptomatique d’une anticipation des investisseurs qui souhaitent se mettre à l’abri (en achetant des produits à taux fixes pendant 15 ans en l’occurrence). Cette migration des masses monétaires des marchés actions vers le marché obligataire, considéré comme plus sûr, peut faire craindre quelques turbulences, voir quelques « trous » de cotation durant les semaines et les mois à venir.

Les « short sellers » vont peut-être commencer à se gaver ! Rappelez-vous juste que dans une partie de poker, il y a toujours un pigeon. Et si vous ne savez pas qui c’est, c’est certainement vous…

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