JP Morgan Chase & Co, le malaise de la finance centralisée

Ce focus sur la 1ère banque nord américaine, également implantée dans plus de 60 pays dont la France, vise à illustrer le positionnement des grandes banques occidentales envers la Blockchain, une technologie qui s’est récemment imposée à elles dans un bouleversement que seul un état de siège peut provoquer.

Parfois teintée de turpitudes, la marche des plus grandes enseignes bancaires est généralement imitée par toutes les autres qui ne souhaitent pas se voir à la traine, au risque naturellement de perdre des parts de marché.

Ce titanesque domaine d’affaire n’échappe donc pas à la règle : les entreprises financières qui jouissent de positions fortes ont les moyens d’investir en recherche & développement, prédéterminant ainsi les futures orientations de toute une corporation.

L’article de Qwartz du 17 décembre 2015, relayé en francophonie par l’Usine Digitale, était déjà du pain béni pour un analyste financier.

Selon les estimations d’Aite Group, un cabinet indépendant d’expertise économique, les lecteurs apprenaient que “D’ici quatre ans, elles [Les banques] vont quintupler leurs investissements dans cette technologie, qui vont passer de 75 millions de dollars en 2015, à 400 millions en 2019“, soit le même montant que l’Union Européenne a débloqué le mois dernier pour soutenir toutes les innovations autour de ce nouveau protocole informatique et de l'IA.  

L’auteur de la publication poursuit : « Pour mieux appréhender la technologie complexe de la Blockchain, le livre de compte virtuel partagé par tous les membres du réseau bitcoin, elles [Les banques] investissent. Car ce système sur lequel est basé la monnaie virtuelle entrée en circulation en 2009 pourrait bien révolutionner le fonctionnement des banques classiques ». 

Il est en effet précisé que la JP Morgan Chase, la Wells Fargo (5ème plus grande société par actions au monde en 2017) et le London Stock Exchange Group (comprenant entre autres les bourses de Londres et d’Italie) s’étaient dès 2015 rapprochés de Linux Hyperledger Fabric, l’un des 2 plus grands spécialistes de la Blockchain privée, son concurrent R3 ayant également conclu des partenariats avec une quarantaine de banques tel que HSBC, Goldman Sachs, Credit Suiss ou Bank of America.

A quelques variantes près, on peut donc convenir que les plus grandes institutions bancaires mondiales nourrissaient déjà un seul et même objectif : Créer leur bitcoin privé.

Soit dit en passant, force est de constater que Ripple (XRP)à son départ en 2015, avait bel et bien anticipé cette crypto-appropriation, lui confirmant ainsi son caractère inéluctable.

 

Bitcoin VS Dollar © Tom Bark Bitcoin VS Dollar © Tom Bark

Pourtant, 2 ans plus tard, lors d’une conférence “Barclays Global Financial Service“ à New York le 12 septembre 2017, Jamie Dimon, PDG de la JP Morgan Chase fit une déclaration fracassante :

  • « Le bitcoin est une escroquerie »,
  • « Je suis choqué de constater que certains ne soient pas capables de le voir »
  • « Si des traders de JP Morgan échangent cette crypto-monnaie, je les licencierai dans la seconde, et ce pour deux raisons : c'est contraire à nos règles et ils sont stupides. Dans les deux cas, c'est dangereux »,
  • « Elle n’est utilisée que par des meurtriers et des trafiquants de drogue »,
  • « Cela va mal finir, quelqu’un va se faire tuer »,
  • « Si vous êtes suffisamment stupides pour en acheter, vous en paierez un jour le prix »

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les invectives de Mr Dimon avaient marqué toute la sphère financière à cette période et, à tort ou à raison, peu de ses homologues s’étaient officiellement risqués à lui emboiter le pas.

Néanmoins, on se demande encore aujourd’hui pourquoi le CEO de la holding new-yorkaise avait-il tenu des propos à ce point lapidaires ?

Le devait-on au fait que la dite conférence était à l'époque réservée aux actionnaires des banques, à une période où la capitalisation globale du marché des actif-cryptographiques se rapprochait des 800 milliards de Dollars ?

Auquel cas, il n’y aurait effectivement qu’un pas à faire pour imaginer que ce jour là, ce parterre d’investisseurs aurait manifesté son inquiétude à l’égard du principe fondamental de la Blockchain auquel ils s’opposeraient par essence : la décentralisation.

 

On est d'autant plus en droit de s’interroger lorsque le 9 janvier 2018, contre toute attente, Mr Dimon fustigea de nouveau la place économique internationale en confessant regretter ses propos au cours d’un entretien accordé à la chaine Fox Business : « I regret calling Bitcoin a fraud ». 

Ce mea culpa inattendu fut néanmoins nuancé d'un « I’m still not interested in it [Bitcoin] » et d’un plus pragmatique « The blockchain is real »En d’autres termes, Mr Dimon semblait tout à coup reconnaître qu'il appréciait les valeurs intrinsèques du Bitcoin … mais sans le Bitcoin.

Une prise de conscience soudaine aurait-elle pu inciter M. Dimon à revoir si rapidement sa - demie - position ?

Sa directrice financière, Marianne Lake, avait-elle contribué à ce revirement, elle qui avait tenté de rattraper la sortie médiatique de son patron en indiquant à l’époque que la banque était « très ouverte à l'utilisation future de devises digitales règlementées et contrôlées » ?

 

L’éclairage est venu du côté de Coin Insider qui, titrant sans surprise “JP Morgan Chase fait volte-face“, révéla que la banque américaine “envisageait“ de donner accès au marché des contrats à terme sur le BTC par l’intermédiaire du groupe CME (Chicago Mercantile Exchange), « ce qui donne une indication que l'entreprise pourrait avoir des vues divergentes de celles de son CEO sur les devises numérique » avait-on déjà remarqué.

En effet, avec le recul que nous avons aujourd'hui, nous ne pouvons que constater que cet accès au marché des Futures, de ce qui fut un temps qualifié d’« escroquerie », s’est parfaitement produit, au point de se questionner sur l’utilité réelle de présenter les choses tantôt de façon contraire, tantôt de manière hypothétique (?).

Toujours est-il qu’à ce stade, l’avenir des actifs numériques s’éclaircissait déjà un peu plus aux yeux des crypto-enthousiastes.


Pas si vite ! Puisque le soufflet à peine retombé, la sphère financière de nouveau leva un sourcil jusqu’au ciel, lorsqu’elle apprenait qu’un établissement bancaire d’envergure se déclara être la 1ère banque privée à lancer sa propre cryptomonnaie indexée sur le Dollar : 

L’annonce du lancement du JP Morgan Coin le 14 février 2019 a fait l'effet d'une bombe !

Le jour où nous aurions été enfin épargnés du contraste qui pique à ce point les yeux, entre ce qui est proclamé et ce qui se déroule vraiment, n’était manifestement pas pour tout de suite.

 

Dans l'intervalle, La Tribune relevait :

  • « Le JPM Coin n'est pas à proprement dit une monnaie. Il s'agit d'une pièce de monnaie numérique représentant des dollars américains détenus dans des comptes spécifiques chez JP Morgan. En résumé, un JPM Coin aura toujours une valeur équivalente à un dollar américain » soulignait Umar Farooq, responsable de la blockchain et des services numériques de la JP Morgan.
  • "Concrètement, le JPM Coin n'est pas une cryptomonnaie comparable au bitcoin, mais une stable coin comme le Gemini ou le Tether. La banque souhaiterait à terme indexer le JPM Coin sur d'autres devises comme l'euro ou le yen" nous précisait-on. “Pour le moment, l'usage des JPM Coins se limitera à des transactions financières entre de grands investisseurs (multinationales, fonds de pension, sociétés de capital investissement, etc.)“.
  • Autrement dit, les particuliers n'auront pas accès à cette cryptomonnaie : “Pour la plus grande banque étasunienne, le but de la manœuvre est d'accélérer les transferts de fonds des grands comptes. Basés sur la technologie blockchain, les JPM Coin vont permettre à ces derniers d'effectuer des transferts d'argent instantanés aux quatre coins du monde“.

Bref, tout semblait indiquer que cette pantalonnade s’achevait enfin ici.

Que nenni ! Puisque quelques jours plus tard, Mr Jamie Dimon déclara à l’antenne de CNBC le 26 février 2019 que sa cryptocurrency « pourrait être un jour utilisée pour effectuer des paiements du quotidien ».

 

Quoi penser à présent ?

Cette ultime rebondissement fut le dernier épisode d’une success-story d’une banque mondiale qui s’est ajustée aux forceps à une technologie issues des mathématiques informatiques qu’elle n’avait, à l’évidence, pas immédiatement vu venir.

Bien entendu, il aurait été facile de penser que Mr Dimon est versatile ou calculateur, mais il n’en est rien. Sous doute faut-il simplement y voir que du temps est nécessaire pour comprendre tous les aspects disruptifs de cette technologie née de la crise financière de 2008, et d’en agréer toute la portée.

Après tout, à ceci près que le Bitcoin ne dépend d’aucun état, Jamie Dimon n’aurait pas dut être contrarié par la nature numérique du BTC, sachant que la plus grande partie de l'offre actuelle en Dollars est aussi numérique, tout comme l’euro, le yen ou la livre sterling.

En attendant, l’utilité du JPM digital supporté par la blockchain Quorum est identique à beaucoup d’autres, autrement dit ce n’est qu’un PayPal ou un SWIFT amélioré. Peu importe la solution technique employée au final, pourvu que le système de paiement demeure centralisé, car cela permet de rassurer tout le monde à commencer justement par les banques centrales, cette dernière considération n’en étant pas moins honorable.


Après Xi Jinping, le prochain signal “bullish“ sur le marché des crypto-actifs pourrait bien être donné par le régulateur US

Au printemps dernier, au congrès américain à Washington, les PDG des plus grandes banques du pays témoignaient devant la commission des services financiers, de la façon dont l'industrie s'est transformée au cours des dix années qui ont suivi la crise financière.

Durant la session, le régulateur fédéral n’a pas manqué de reprendre les soubresauts de Jamie Dimon rapportés par la presse, avant de rassurer l’ensemble des représentants du secteur bancaire qu’une régulation sur les crypto-actifs était bien en cours (Voir la vidéo sur Youtube - 5 min environ).

En effet, comprenez qu’il est temps de clarifier la très attendue définition d’un Security Token et surtout, de formaliser les armes juridiques qui seront nécessaires pour interdire l’usage de crypto-anonymes tel que Monero (XMR), Zcash (ZEC) ou Dash (DASH) pour ne citer qu’eux, profitant d’être encore libre de pouvoir le faire.

 

Capitol Hill, Washington © MotionStudios Capitol Hill, Washington © MotionStudios

Le Malaise

Rompant avec la discrétion que l’on prête habituellement aux banques, le dirigeant de la JP Morgan, en tout état de cause, a fait couler beaucoup d’encre ces 2 dernières années.

Et bien que nous soyons un tantinet restés sur un relent de “Faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais“, les tribulations de Jamie combinées à l’annonce de la Libra de Facebook auront peut-être eu le mérite de révéler les craintes de toute une corporation, craintes entendues par le régulateur américain qui lui a donc adressé un « Je vous ai compris » le 10 avril dernier.

Cependant, contrairement à une pièce de monnaie traditionnelle, quelque soit le nom qu’on lui donne, la confiance ou l’idéologie qu’on lui prête, une crypto-devise ou un token numérique n’aura toujours qu’une seule face ...

Entre autres sens que le régulateur US, lui, n’a droit à aucune tergiversation, il est contraint de se positionner car son pays doit coûte que coûte rattraper son retard sur la Chine, ici “accessoirement“ dans le domaine de l’IA, selon la NSCAI (Commission américaine de sécurité sur l'Intelligence Artificielle).

Ajouté que la FED est sous pression et ne peut plus contenter personne avec “Un Crypto-Dollar est bien à l’étude“ le 20 novembre dernier en réponse à une lettre ouverte du démocrate Bill Foster et du républicain French Hill, interpellant poliment Jerome Powell, président de la Réserve Fédérale : « Ma principale préoccupation est que nous ne soyons pas pris au dépourvu par l’évolution rapide de la situation dans d’autres pays, ce qui pourrait désavantager notre économie sur le plan de la concurrence, et menacer la suprématie du dollar américain ».

Par extension, les remous toujours d’actualité, engendrés outre Atlantique dans le commerce international, semblent être l’expression d’une même inquiétude, celle de voir s’affaiblir l’influence de la principale monnaie de réserve au monde (85% des transactions internationales) et par voie de conséquence, ne plus être en mesure - entre autres - d’exercer un moyen de pression sur des pays tel que le Vénézuela, l’Iran ou la Corée du Nord sous embargo depuis 1950.

Pendant que l’Empire du Milieu adopte compendieusement une vision long terme, pour l’Oncle Sam l’affaire est grave, et il y a de quoi.

Car l’ironie du sort, susceptible d’ébranler les certitudes d’un Dollar éternel grâce aux accords de Bretton Woods d’un autre siècle, ne tiendrait-elle pas aussi du fait qu’une partie du génome algorithmique de la blockchain du Bitcoin (fonction de hashage) est issue de travaux réalisés dans les années 90 par la NSA en personne, soit le SHA-256 ?

 

Ainsi, à l’heure où le centre de gravité géo-économique mondial se déplace irrémédiablement vers l’Orient, nous sommes libres d’interpréter l’entière réalité de l’épouvantail que Donald Trump daigne agiter à la face du monde, notamment lorsqu’il réclame à la Chine de cesser d’obliger les entreprises étrangères à accorder des transferts de technologies sur son territoire, un constat qui dure pourtant depuis plus de 30 ans.

Le comble de l’histoire est que la blockchain du Bitcoin est Open source, par conséquent n’importe quel pays peut le télécharger et créer le sien seul ou à plusieurs, ce qui reviendrait à s’offrir une indépendance au Dollar US, sans avoir à rendre de compte à personne, sans compromis ni violence.

Il y a quinze jours, en annonçant envisager une cryptomonnaie commune pour faciliter leur commerce extérieur, il semblerait que les BRICS aient rapidement appris du malaise de la finance centralisée 

 

A suivre.

 

 

Sources :

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