Caroline du Sud et Super Tuesday : Vote utile contre proportionnelle

La Caroline du Sud puis le Super Tuesday ont marqué le retour de Joe BIDEN dans la course à l'investiture à la faveur des ralliements et effets de vote utile. Fragilisé et déçu, Bernie SANDERS n'en demeure pas moins résilient à la faveur de l'attribution proportionnelle des délégués dans chaque Etat.

Après un ultime débat entre les nombreux candidats à l’investiture démocrate mercredi 26 février, la primaire de Caroline du Sud qui a eu lieu samedi dernier a donné le ton de ce qui devait être le grand retour de Joe BIDEN dans la compétition.  Et ce fut le cas. L’ancien Vice-Président n’a pas raté ce coche décisif et marque alors une première et solide victoire. Les commentateurs sont alors enthousiastes et voient en BIDEN le recours contre les candidats jugés trop clivant : BLOOMBERG et SANDERS renvoyés dos à dos par les libéraux. Conséquence directe, le piétinement entre libéraux cesse. Pete BUTTIGIEG puis Amy KLOBUCHAR abandonnent successivement pour favoriser BIDEN. La situation de rêve de l’aile gauche du parti prend donc fin.

Mais ce n’était qu’un prélude. Le Super Tuesday a confirmé, même avec la concurrence de BLOOMBERG, que BIDEN était en capacité de remporter des Etats. Il s’impose d'ailleurs dans la totalité des Etats du Sud et la grande majorité des Etats en jeu ce mardi. Mieux, il arrive en tête dans un Texas visé par Bernie SANDERS. Seule ombre au tableau du candidat libéral, la Californie où le Sénateur du Vermont parvient à garder la tête. Cette bonne soirée de BIDEN est d’autant plus impressionnante que le candidat n’a presque pas fait campagne dans certains Etats où il arrive en tête. Cela s’explique par plusieurs facteurs. Le premier est un grand classique et relève de la légitimité institutionnelle de Joe BIDEN qui, ancien Vice-président, est connu et considéré par un nombre important de personnes et apparaît d’autant plus crédible en raison de la fonction qu’il a précédemment occupé. Ensuite, il est nécessaire de rappeler que les électeurs lors des élections primaires sont généralement mieux informés politiquement que la majeure partie des étasuniens. Ils regardent les débats, se tiennent au courant des ralliement et analysent les chances des candidats respectifs de l’emporter de même que leur capacité à gouverner. Les électeurs aux primaires sont ainsi en grande partie des connaisseurs de la vie politique. Aussi les ralliements à BIDEN et sa position de dernier candidat de la ligne libérale démocrate ont conduit à de nombreux votes de report qui ont permis de surprenantes victoires. Surtout, Joe BIDEN bénéficie d’un phénomène politique bien connu en France : le vote utile ou plutôt les votes utiles. En effet, BIDEN est favorisé par un vote utile libéral qui voit en lui le meilleur rempart contre SANDERS, BLOOMBERG ou les deux. S’ajoute un autre vote utile relatif à la perspective de l’élection et l’idée que BIDEN serait le meilleur candidat face à TRUMP. Bref, à bien des égards, BIDEN est un candidat utile, connu et visiblement loin de ne pas savoir faire de la politique. C’est un candidat désormais solide et le nouveau favori au sortir du Super Tuesday.

Fin de l’Histoire, on remballe le socialisme démocratique et on oublie la contestation du capitalisme. Ce serait le cas si les primaires se jouaient comme chez les républicains, c’est-à-dire au scrutin majoritaire avec la logique du Winner Takes all. Pour faire simple, c’est le format de l’élection présidentielle où, si un candidat est en tête dans un Etat, il remporte l’ensemble (à de rares exceptions) des Electoral votes alloués à cet Etat. C’est aussi comme cela que les républicains attribuent les délégués. Ce système de cagnottes électorales permet d’amplifier les effets majoritaires mais est sans doute la principale raison de la désignation de TRUMP comme candidat en 2016. Mais nous parlons bien ici des démocrates dont les primaires se jouent, quant à elles, à la proportionnelle. Ainsi sont observés les candidats ayant atteint 15% des voix (au sein de circonscriptions électorales ou à l’échelle de l’Etat) avant de répartir les délégués proportionnellement aux résultats obtenus par ces candidats. Dans ce contexte, la grosse soirée de BIDEN ne marque en rien la fin de la campagne de SANDERS. Ce dernier obtient en effet des délégués dans tous les Etats. Le Sénateur du Vermont dépasse les fameux 15% partout. Surtout, le nombre de délégués que les deux principaux candidats ont obtenu sont très proches. SANDERS pourrait même dépasser de peu BIDEN en nombre de délégués selon les résultats définitifs en Californie et au Texas. Nous sommes donc dans une course particulièrement serrée.

Les candidatures concurrentes s’effacent tant il est impossible d’exister au milieu de ce duel qui s’installe. Ainsi BLOOMBERG abandonne en faveur de BIDEN. Elisabeth WARREN est quant à elle en phase de réflexion et pourrait se retirer en faveur de SANDERS si la logique des lignes politiques est prioritaire sur ses perspectives personnelles. Sa défaite dans l'Etat qu'elle représente au Sénat est humiliante et devrait la conduire à stopper sa campagne .Tulsi GABBARD est toujours là quant à elle, comptant désormais sur son unique délégué obtenu dans les Samoa américaines… 

Les 4 Etats de février sont bien loin désormais et la phase de séduction des démocrates est terminée. Il est l’heure pour une bataille rangée de mobilisation contre mobilisation. Le vainqueur sera celui qui mobilise le plus, pas celui qui bénéficie d’une situation favorable. Le duel entre les deux candidats représente toutefois le risque de répétition du scénario de 2016 où CLINTON a littéralement méprisé la moitié des délégués lors de la convention qui l’a investi. Les coups d’autorité chez les démocrates se feront une nouvelle fois à la faveur de TRUMP. Aussi, quel que soit le vainqueur de ce duel loin d’être joué, la principale question sera celle de leur capacité à parler aux partisans de leur adversaire. Cette jonction représente tout l’enjeu d’une élection primaire qui doit permettre de choisir mais également de légitimer le candidat aux yeux de tous, même celles et ceux qui sont déçus. 

Demeure que les derniers adversaires potentiels de Donald TRUMP présentent un autre aspect intéressant : ils correspondent tous-deux à la définition du candidat-type. Leur profil d’hommes politiques aguerris et âgés, blancs par ailleurs, correspond à celui d’anciens présidents et de l’image que la personne se fait dès lors  d’un président. Le phénomène du candidat-type, aux Etats-Unis comme en France, conduit à exclure une nouvelle fois la gente féminine de la compétition électorale. Le conformisme à la faveur des hommes est aussi l'un des grands gagnants du Super Tuesday... 

La suite dans ce mois de mars arrive dès le 10 et une nouvelle série de primaires. Désormais, il est question pour nos candidats septuagénaires de parvenir à creuser un écart par rapport à l’adversaire . Dans le cas contraire, une conciliation sera indispensable et devrait peser sur le ticket Président/Vice-Président qui en ressortira. Le phénomène le plus à craindre et le plus probable dans ce contexte serait que BIDEN ne s’impose qu’à la faveurs des Superdelegates. Ainsi, les cadres du parti démocrate représentent 15% des délégués à la convention et peuvent voter pour qui ils le souhaitent. Si leur rôle est atténué depuis 2016, leur présence demeure l’arme la mieux affûtée dont dispose la direction du comité national démocrate (DNC) pour faire barrage à Bernie SANDERS. Il est impossible de tirer des enseignements définitifs de mardi dernier mais il est certain que les prochains face à face télévisuels entre SANDERS et BIDEN  promettent d’être au moins mémorables, au mieux décisifs. La campagne n’est pas terminée, elle vient simplement de changer de nature en quelques jours.

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