Benalla/Crase, la fin des illusions en marche

Le comportement d'Alexandre Benalla et de Vincent Crase fut violemment révélateur de ce que les citoyens attentifs avaient déjà perçu de la pratique du pouvoir macronien, son autoritarisme et sa désorganisation. Si les soutiens du pouvoir tentent de passer à autre chose, cette affaire sonne comme la fin d'une séquence et le début d'une nouvelle, tant sa simplicité est redoutable.

Il ne sont pas bien, l'avez-vous senti ? "Ils", ce sont tous ces soutiens de Macron que nous fréquentons au boulot, en famille ou, plus massivement, sur les réseaux sociaux. 

Vous ne l'avez pas ressenti? Vous qui lisez Mediapart, je ne vous croirais pas si vous me disiez que, pas un moment, toute cette affaire n'a pas déclenché en vous un soupçon de plaisir et la perception du début d'un retour à l'envoyeur sur ceux qui soutenaient leur champion avec tant d'arrogance et attaquaient toute opposition avec mépris.

Oh oui ! Qu'ils étaient agaçants avec leur "nouveau monde"! De l'ami "qui ne fait pas de politique" mais "ne comprends pas ce que les gens reprochent à Macron" aux membres d'un gouvernement "édedrouateédegoche" qui semble surtout "et néo-libéral, et autoritaire", sans oublier bien sûr l'armée de relais d'opinion qui s'épuisent en commentaires et éditos dont la subtilité ne saute pas franchement aux yeux. 

Disons-le, ne le cachons pas (il n'y a pas de raison de se priver): Oui, tout cela fait un peu de bien ! Après un an de leçons de démocratie assez déplacées, un an de mépris de toute contestation politique et un an de surcommunication gouvernementale relayée sans mesure, le débat public commençait à devenir plus que déprimant. Il s'est embrasé de nouveau cet été et a permis à beaucoup de respirer.

Jusqu'à présent, le nouveau pouvoir parvenait à masquer la violence de sa politique au moyen des institutions. Si des affaires commençaient à être mises en avant, leur complexité permettait au moins de compter sur le désintérêt profond, voire l'écoeurement, de nos concitoyens envers la vie politique.

Mais cette affaire est simple, redoutablement simple. Deux hommes, l'un salarié de l'Elysée, l'autre du parti En Marche!, sont filmés en train de porter des coups à d'autres personnes alors qu'ils n'appartiennent pas aux forces de l'ordre. Bien des éléments viendront poser de nombreuses autres questions mais, quelque soit l'avancée des découvertes judiciaires et médiatiques, il restera toujours et surtout cette simple réalité: un conseiller du Président et son pote qui travaille au parti du Président font mumuse à jouer au CRS contre les manifestants, comblant sans doute par là de vieilles frustrations personnelles. C'est tout simplement sidérant ! 

Pas besoin d'être spécialiste du domaine pour comprendre l'entourloupe. Pas besoin non plus d'être un geek de la politique. D'où des types peuvent-ils débarquer comme ça dans des services de maintien de l'ordre et interpeller des individus comme s'ils étaient flics ? Le développement de l'affaire tend à agraver l'appréciation de départ, y ajoutant le doute très sérieux sur la réalité de la sanction qui a été "révélée" afin de calmer les foules. 

Calmer les foules. C'est l'ambition que semble nourrir justement nos marcheurs, du gouvernement au vieil ami. C'est que toute cette affaire n'est pas grand chose pour eux, une simple "erreur" d'un illustre inconnu, tantôt "voyou", tantôt "jeune bourré de talents" selon la doctrine présidentielle. La polémique ? Des rageux de l'"ancien" monde politique de la pluralité et du contradictoire, des illuminés qui auraient trop bu de rosé sous une chaleur assomante. Si vous êtes choqués, vous n'êtes qu'un idiot, un naïf ou un complotiste, voire un ivrogne. Seul(e)s celles et ceux qui s'emberlifiquotent dans des justifications bancales, devenues contradictoires depuis le discours du leader maximo à ses troupes, sont dans le vrai ! 

Nos amis marcheurs ne semblent pas comprendre que le choc n'est pas dans les esprits. Il est au fond des tripes. Ce n'est pas le court-circuitage complet du fonctionnement de l'Etat qui choque, bien qu'il s'agisse d'actes graves également. Ce n'est pas non plus le cirque parlementaire qui semble confirmer l'absence intellectuelle de plus de 300 députés LREM. Non, chers marcheurs ! Oui l'opposition surfe sur cette affaire ! Oui, des médias titrent sur cette affaire à la manière d'un feuilleton ! Oui, il y a eu des casseurs à Paris le 1er mai dernier  ! Oui, il fait chaud cet été !

Aucun de ces arguments ne commence toutefois à répondre au fond du problème:  deux types payés par des acteurs du pouvoir politique tapent sur des personnes et auraient échappé à la loi si l'on avait seulement compté sur les institutions pour traiter de cette affaire.

Alors cette communication "Benalla, gentil garçon" des derniers jours vire à la farce la plus grotesque, apothéose (ou pas, qui sait?) d'une communication présidentielle qui s'essaie au retourné acrobatique. Les convaincus du nouveau monde n'on rien vu venir, croient encore dur comme fer que le monde finira par reconnaître le génie de leur sauveur et se laissent bercer par la communication gouvernementale du "circulez, tout est arrangé, il n'y a rien à voir". 

Mais, pour d'autres, quelque chose a changé. Si nous avions déjà observé d'autres abus personnels ou politiques, cette histoire simple nous a démontré que ce que nous observons dans des domaines de spécialistes se manifeste dans les choses les plus simples. La violence et la désorganisation se sont abbatues sur les corps des personnes filmées comme elles s'abbataient déjà sur les services publics, l'avenir des bacheliers, les acquis sociaux ou dernièrement la Constitution. 

L'affaire depassera-t-elle l'été ? Il est possible que non. Mais le déclic s'est produit. La nature autoritaire et désorganisée de la pratique du pouvoir en place s'est révélée pour nombre de citoyens, au nez et à la barbe de soutiens médusés de ne savoir que dire et que faire.

Je ne sais pas vous, mais j'ai connu de pires moments.

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