Chronique d'un porte-à-porte militant

Le porte-à-porte ça devient de plus en plus inquiétant pour les militants. Je ne sais pas pourquoi. Moi, quand j'en ai marre de l'entre-soi, c'est ma bouffée d'oxygène. Du coup ici j'en raconte un bout, tiré d'une session effectuée hier, à six jours des élections régionales. Pour donner envie, pour relater aussi ce qui en transparaît, dans le rai de lumière de la porte entrouverte.

Hier porte à porte en compagnie Benjamin dans le quartier de Loverchy où se jouera ce soir la conférence gesticulée « Déchets et des Hommes » de Tifen Ducharne. La quatrième séance de porte-à-porte en cinq jours, on peut dire que le pli est pris. Inviter à un spectacle, ça facilite drôlement l'accroche : au lieu de « bonjour on vient pour les élections » je dis « bonjour, on fait la promo d'un spectacle qui a lieu demain soir dans le quartier ». La porte qui s'était entrouverte dans un intervalle de sécurité s'ouvre plus franchement. C'est un spectacle gratuit. Ils n'ont rien à me vendre. « Bon c'est un spectacle-débat, c'est dans le cadre des régionales ... » là je m'attends à un rétropédalage, bien mérité puisque dans le fond j'ai un peu menti sur la marchandise, ne serait-ce que par omission. Et non. La porte s'ouvre un peu plus. « Ah d'accord, vous faites des spectacles pour les campagnes électorales maintenant ... » Selon la personne ce constat est tacite, ou formulé à voix haute. Certains gardent une once de scepticisme, voir de cynisme, d'autres manifestent de la curiosité. Une dame fait preuve d'enthousiasme :

« Ah ben nous on viendra ! Soyez-en sûrs ! De toute façon dans l'immeuble y en a plein qui sont de gauche alors faut aller les voir ! Vous croyez qu'on peut coller le flyer dans le hall ?

- Euh … en tout cas je peux vous donner une grande affiche en A3 plutôt que ce petit flyer …

- Allez, moi j'suis cap' »

Elle est regonflée …. et elle me regonfle aussi ! En plus c'est la première porte frappée ce soir-là, alors forcément on se dit que ça commence bien !

 

Affiche de la conférence gesticulée "Déchets et des hommes" © JA Affiche de la conférence gesticulée "Déchets et des hommes" © JA

 

Et puis ensuite on enchaîne les étages en descendant les escaliers – oui c'est un truc pour le moral, il vaut mieux se taper toute la montée d'un coup et descendre au fur et à mesure, étage par étage. Dans l'autre sens, c'est plus vite décourageant !

Que des accueils a minima polis. Beaucoup de gens ne sont pas chez eux, même à 19H, ce qui en dit long sur les conditions de travail en 2015.

Enfin, la dernière porte à laquelle on frappe sera le couronnement de la soirée. Après une conversation enjouée sur la jeunesse, sur l'importance d'y croire, sur l'aberration écologique de toutes les professions de fois envoyées en double en triple, dans le même foyer – et en même temps je rappelle mon opposition nette à la profession de foi électronique … - la dame finit par nous lâcher : « Bon si je comprends bien, je dois penser à vous dimanche…

- Votez ce que vous voulez mais si vous pensez à nous ce sera déjà une bonne récompense !

- Alors c'est entendu … d'ailleurs ce sera pas difficile, il n'y a plus que vous qui venez frapper jusqu'à ma porte ! Les autres ne le font plus.»

Désolé pour les autres !

Les autres ils ont les medias mainstream qui leurs servent la soupe à longueur de journée. Les autres, ils ont 80% des articles de la presse quotidienne régionale qui leurs sont consacrés. Les autres ils se frottent les mains de l'abstention, ça renforce en général leur score, même s'il n'est plus représentatif de rien. Alors, oui je comprends qu'ils ne se déplacent plus.

Je forme le voeu que ce soir, après que nous nous sommes déplacés à eux, d'autres se déplaceront au spectacle-débat que nous organisons dans le quartier. Et que comme moi hier soir, ils se disent  "ça valait le coup de se déplacer". Et que le même constat devienne bientôt celui qu'on se fait à 20H, un dimanche d'élection, quand une alternative réelle sortira des urnes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.