Croix gammée à Annecy... Hiver de l'esprit.

C'est un bien triste climat que celui dans lequel s'ouvre cette pré-campagne municipale à Annecy, le même qui sévit depuis une bonne année : manifestations contre l'égalité des couples devant le mariage républicain, assassinat d'un militant antifasciste dans la quasi indifférence des élites médiatiques, lancers de bananes à une ministre à la peau noire, provocations antisémites d'un humoriste triste, mises en valeur par un ministre soucieux d'amender ses propres propos xénophobes récents …

C'est un bien triste climat que celui dans lequel s'ouvre cette pré-campagne municipale à Annecy, le même qui sévit depuis une bonne année : manifestations contre l'égalité des couples devant le mariage républicain, assassinat d'un militant antifasciste dans la quasi indifférence des élites médiatiques, lancers de bananes à une ministre à la peau noire, provocations antisémites d'un humoriste triste, mises en valeur par un ministre soucieux d'amender ses propres propos xénophobes récents …

Seuls les naïfs auraient pu penser que la liste s'arrêterait là. Bien au contraire, nous entrons dans ce moment singulier où ces saillies haineuses débordent les limites du monde médiatique, pour se disséminer dans l'esprit du quidam anonyme, celui qui s'abreuve tous les soirs au journal télévisé, et dont la perception du monde se conforme petit à petit à celle qu'on a voulu lui façonner : celle où il faut bien admettre que « le travail coûte trop cher », tout comme les fonctionnaires, que « puisque l'on vit plus longtemps il faut travailler plus longtemps », que « les entreprises paient trop de charges » et que la France « ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Et c'est là que les choses deviennent inquiétantes. Quand une collègue de ma femme s'est vue lancer il y a quelques semaines par un jeune de 12 ans : « Elle est juive celle-là ? Moi les juifs je me torche avec et je leur enfonce ma quenelle bien profond ! » elle n'a pas su comment réagir, complètement interloquée. Quand ce matin, je me rends avec mes camarades de combat – il y en avait de mon syndicat, de mon parti politique, ainsi que du rassemblement qui présentera une liste aux prochaines municipales et dont je fais partie – quand je me rends, disais-je, à un rassemblement suite à la profanation d'une plaque commémorative, rappelant la rafle et la déportation de douze enfants juifs, directement dans l'école où est désormais apposée ladite plaque, je me demande ce que je fais là, en 2014. Soixante ans après après la fin de la barbarie nazie, est-ce vraiment possible ?

Et bien oui, on est forcé de répondre par l'affirmative. C'est pour cela que nous avons répondu présent à l'appel et déposé un bouquet de fleur orné de la simple mention « Nous n'oublions pas ». Il était important que nous ayons notre propre expression car nous ne souhaitions pas nous prêter à la mascarade de l'union sacrée, maintes et maintes fois resservies pour défendre l'intérêt des dominants.

Le déroulement de ce moment a d'ailleurs confirmé mes craintes : une vague prise de parole du candidat Denis Duperthuy (PS) puis du maire Jean-Luc Rigaut (UDI) ont relayé l'idée d'actes isolés, de personnes mentalement faibles … Ne lisent-ils pas les journaux ? Qu'importe c'est une vision des choses … Mais si ces deux-là étaient d'accord pour en faire un petit moment de campagne pré-électorale, ils l'étaient moins pour ouvrir un moment d'expression démocratique et contradictoire ! Aucune parole laissée aux collectifs comme la Ligue des Droits de l'Homme, le MRAP, le collectif de soutien aux Roms, et d'autres organisations pourtant présentes … Aucune parole laissée aux autres candidats à la mairie. De quoi ont-ils donc eu peur ?

Le premier de se voir rappeler l'épopée nauséabonde du ministre de l'intérieur qui a bondi de déclarations sur les Roms « n'ayant pas vocation à s'intégrer » ou sur l'Islam « danger pour la République » en passant par l'arrestation d'une mineure au milieu d'une sortie scolaire ?

Le second de se voir rappeler son attitude face aux familles Roms d'Annecy, qu'on laisse moisir dans des conditions scandaleuses et insalubres ? Il a peut-être aussi redouté de s'entendre réclamer des comptes, ou plus tôt un décompte : pourquoi des douze noms d'enfants déportés inscrits sur l'ancienne plaque, il n'en reste plus que six sur la nouvelle ? C'est un hommage bien léger que de contribuer soi-même à déliter la mémoire collective ...

 

En l'absence de réponses données par les intéressés, je donnerai mes propres hypothèses, et tâcherai de les résumer en un mot. Les valeurs que nous défendons ne se promènent pas toutes seules et toutes nues dans le monde des idées. Elles existent dans un contexte matériel, social et historique. Si cet acte antisémite, comme je l'ai montré plus haut est à interpréter dans un contexte plus large de racisme et de régression de l'idéal républicain dans notre pays, le racisme lui-même naît sur un terreau de misère et d'injustice sociale, laquelle ne cesse de s'étendre allant de points culminants en records … Et l'Histoire, dont nous sommes venus recevoir la leçon en venant contempler cette plaque, nous a déjà indiqué que le fascisme était né, dans les années 1930 d'une crise mondiale du capitalisme.

Ainsi, les nouveaux visages du fascisme ne se combattront pas à coup de postures, et de discours consensuels cherchant à isoler les faits de leurs causes profondes : les politiques d'austérité menées à travers toute l'Europe par les libéraux dans leur variante « néo » ou « socio ». La réponse aux provocations de plus en plus fréquentes, comme celle que nous venons de voir, ne pourra pas se limiter au domaine moral. Mais lorsqu'il s'agit d'aller sur le terrain social, le bât blesse …

Et même dans le champ moral, j'invite à ce que l'indignation ne soit pas à géométrie variable. M. Rigaut a souhaité adresser ses premières pensées « à la communauté israélite ». C'est un choix compréhensible. Mais à mon sens il est insuffisant car, le crime perpétré contre des juifs – mais aussi on l'oublie souvent des tsiganes, des homosexuels, des handicapés – est, pour nous républicains, un crime contre notre humanité toute entière, et à ce titre nous sommes tous juifs, tsiganes …

Enfin, la bataille ne peut se limiter à un calcul électoral. M. Rigaut s'est illustré il y a quelques jours en attaquant sur son blog des autocollants politiques qui lui déplaisaient. Il a fait la démonstration qu'il pouvait affecter tous les moyens nécessaires pour les faire disparaître et identifier les auteurs du délit. Je l'invite à déployer la même énergie à propos des autocollants marqués d'une croix celtique – le symbole que les néo-fascistes se sont choisis pour remplacer la croix gammée après son interdiction à la Libération – et qui traînent encore sur des panneaux de chantier près de la gare ou encore au Pont de Brogny. Quand on s'empare du drapeau d'un noble combat, on le mène jusqu'au bout.

 

Ainsi, cette provocation stupide doit en effet être remise à sa juste place : elle ne doit pas en effet être l'objet d'une récupération quelconque. Mais la récupération n'est pas toujours où l'on croit. Et dépolitiser un acte tout à fait interprétable politiquement n'est pas un acte de neutralité ou d'apaisement … Au contraire il nous appartient d'analyser en profondeur les causes de ce recul de l'esprit dont nous commençons à être quotidiennement témoins. Toutefois, lorsqu'on fera l'examen des causes et des responsabilités, gare à la boîte de Pandore !

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