Élections Régionales: ma première assemblée représentative!

J'ai connu beaucoup de « premières » en quatre années de militantisme politique, et dans mon parcours de citoyen qui avait commencé quelques années avant. Et toutes ont contribué à un parcours initiatique que je garde en mémoire avec délice.

Mon premier vote : fait complètement par défaut, et sur lequel je n'ai mesuré que bien après l'énorme part de manipulation médiatique à coups de « vote utile » ou du « seul vote raisonnable ».

Ma première réunion politique : une AG de lycéens dans la rue, sur le trottoir glacial du lycée paralysé par la grève. Je me rappelle que je n'ai pas forcément apprécié au premier abord le rôle évident de la force dans ce processus, qui me paraissait contraindre outre mesure les esprits. Je ne voulais pas de l'esprit de caserne, je jurai alors que jamais je n'adhérerait à un parti.

Ma première campagne (des réunions puis un vote !) : où les choses commençaient à s'ordonner un peu dans ma tête, et j'abandonnais petit à petit ma crainte d'être « endoctriné » en rejoignant un mouvement politique. J'adhérai d'ailleurs au Parti de Gauche.

Si je me plonge aujourd'hui dans ce petit musée intime et mental, c'est parce que je pense avoir vécu une autre « première » ce week-end, dans la continuité des précédentes.

En effet, après avoir organisé en septembre à Voiron une assemblée inaugurale des signataires de l'appel à un Rassemblement citoyen, écologique et solidaire en Rhône-Alpes-Auvergne (Rassemblent AURA), ce dimanche, nous réunissions la première Assemblée Représentative, sur les bases des recommandations des signataires du mouvement. En distinguant assemblée inaugurale et assemblée représentative, nous ne faisions qu'imiter ce que firent nos anciens en 1789 en prenant soin de confier à une assemblée constituante la tâche d'écrire la règle du pouvoir, avant de choisir, dans un deuxième temps, qui devait aller exercer ce pouvoir au nom du peuple.

Et bien là, ce sont des représentants des différentes composantes du rassemblement, des différents territoires de la région AURA, avec un grand nombre de citoyens non encartés et des parrains et marraines du rassemblement. Des « sages » comme on dirait à Saillans - enfin, je crois, je n'y suis pas encore allé !

Or, deux jours après cette première assemblée représentative, j'ai le sentiment d'une première historique.

C'est une première parce que personne ne l'a fait avant nous. Aussi nous étions sur ce petit nuage d'inconnu et de liberté totale, joyeux, aériens, mais aussi concentrés, et attentifs au moindre détail de ce qui se déroulait sous nos yeux – car il fallait voir venir tout petit obstacle, tout grain de sable qui risquait de gripper la machine. Et surtout car chacun était intéressé au succès de cette expérience.

C'est donc aussi une première car nous avons réussi à faire goûter immédiatement à la responsabilité collective. Tout le monde a su très vite que nous avions entre nos mains le passage ou non d'une étape de la maturité du Rassemblement. Nous étions donc des passeurs ! Et à quatre-vingt sur un bateau – tiens c'est une idée ça, on pourrait faire la prochaine assemblée représentative sur une péniche qui descendrait le Rhône ! - il vaut mieux ne pas se marcher les uns sur les autres quand on est à la manœuvre.

C'est une première car nous n'en sommes pas restés à de l'affichage. C'est tellement commode de caractériser sa liste de « citoyenne », au prétexte qu'on y a mis deux trois copains qui n'ont pas leur carte au parti. Notre préoccupation à nous, ce n'était pas qui figure sur cette liste en dehors des partis, mais bien plus : comment leur donner le pouvoir ? Cette assemblée représentative – que nous avons voulu « représentative » car la dimension encore hétéroclite de notre rassemblement ne nous permet pas d'envisager des décisions selon la règle « un vote une tête » - ou alors c'est remettre les clefs au parti ayant le plus grand nombre de militants. Nous avions une ambition plus grande.

Or, plutôt que de le dissimuler sous le tapis, l'hétéroclite, nous en avons même pris notre parti. Ainsi, d'aucuns auront sûrement été surpris de voir que notre séance ne commençait pas par le tour de table traditionnel – à deux minutes par personnes, on se condamnait déjà à deux heures quarante de présentation, ce qui apparaissait un peu démesuré – mais par un jeu dans l'espace qui permettait bien sûr de briser la glace et de commencer à se connaître, mais aussi de « cartographier » notre nouvelle assemblée. Je m'explique : comment imaginer que les participants puissent prendre des décisions éclairées, s'il existe des groupes pré-constitués, non-dits, qui peuvent s'organiser pour faire pencher la balance dans telle ou telle direction ? Comment surtout travailler en confiance ? Aussi, plutôt que de nier les conflits, nous avions choisi de les faire apparaître aux yeux de tous. À la manière du vaccin, sans permettre au microbe de venir contaminer et détruire tout l'organisme, mais au contraire pour élaborer collectivement des solutions aux problèmes qui se posent à certains endroits du Rassemblement.

Concrètement, ça donnait des participants, debout, hilares, et se déplaçant dans la grande pièce en essayant de se situer par rapport à des critères variés : date de premier engagement politique des participants – on s'est rendu compte que ça allait de 1962 à 2015 ; appartenance à une des composantes du Rassemblement – on a pu vérifier que les six composantes initiales : EELV, Nouvelle Donne, PG, Ensemble !, Nouvelle Gauche Socialiste et Citoyens Non Encartés étaient représentés sans aucune disproportion, sauf peut-être la NGS qui tenait à sa décharge son congrès fondateur au même moment à Paris ; mais aussi des questions d'apparence anodine et pourtant si significatives : quand êtes-vous partis de chez vous pour venir ici ? - on a constaté avec soulagement, que le point choisi était à peu près central et que personne n'avait dû se lever avant six heures du matin. Avec humour, Corinne Morel-Darleux, porte-parole du Rassemblement nous a tout de même signalé qu'elle était partie de chez elle il y a deux jours, rythme effréné de la campagne ...

Corinne Morel-Darleux, deux jours (seulement) loin de chez elle ! © C. Morel-Darleux Corinne Morel-Darleux, deux jours (seulement) loin de chez elle ! © C. Morel-Darleux

Et puis bien sûr les travaux ont commencé. En petits ateliers. Et avec une assemblée qui avait d'abord pour tâche de fixer ses propres règles du jeu, de déterminer elle-même comment elle allait fonctionner. Cette façon d'avoir son propre destin en main, de choisir quels seraient les meilleurs moyens de parvenir aux fins que lui avaient assigné les « constituants » à Voiron – ceux du début, les signataires là, vous suivez ? - a doté tout le monde d'un élan plutôt rare dans les traditionnels repaires de militants. Et les missions qui lui ont été assignées ne sont pas anecdotiques : valider les listes de candidats, en arbitrant les conflits qui ont pu surgir ça et là ; valider le programme en bout de processus après que celui-ci a été mis en débat dans des dizaines de cafés citoyens à travers le territoire ; et surtout déterminer collégialement notre stratégie de second tour le soir du 6 décembre, au vu des résultats du premier.

Et tous ces gens ont accepté ces responsabilités sans hésitation ! Des militants de partis ont accepté de laisser des profanes venir prendre part à la décision ! J'espère que chacun mesure ce que cela peut avoir de nouveau et de porteur d'espoir. Quand si souvent le citoyen-électeur est considéré comme une client-consommateur, à qui il faut essayer de vendre un produit politique tout ficelé, et qui sera prié en fin de parcours de ne plus se mêler de rien et de laisser faire les professionnels de la politique … Ici, je peux vous dire que les habitués de la politique – les qualifier de « professionnels » serait désobligeants quand on sait que dans nos rangs, l'immense majorité ne fait de la politique que sur son temps libre – se sont tenus à carreau, et ont travaillé d'égal à égal avec les novices issus d'autres milieux de la société (associatifs, syndicalistes, simples citoyens …) Peut-être la présence de ces « simples citoyens », pour la plupart neufs en politique, nous a incité à bien nous tenir, à ne pas compromettre un espoir historique avec des réflexes politiciens qui peuvent si vite ressurgir entre nous. Comme lorsqu'on a des invités à la maison. Sauf qu'ici ce sont des invités qu'on met au boulot, mais ça c'est une autre question ...

De l'hétéroclite, nous sommes donc passés à la conflictualité contrôlée, une sorte d'expérience sous cloche si vous voulez. Voilà le moteur principal à mes yeux de ce Rassemblement : nous assumons nos origines diverses et notre horizon commun, et nous construisons un outil capable d'en faire une force, capable de faire travailler ensemble des écologistes et des écosocialistes, des vieux routards de la politique et des novices pas moins sincères et honnêtes.

Que vive cette Assemblée Représentative, qu'elle puisse nous conduire à la victoire. Son succès fera de toute façon école, comme il me semble que notre Rassemblement a déjà, par contamination, reconfiguré l'échiquier politique dans d'autres régions.

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