Le nettoyage est devenu le premier mot d'ordre de la lutte !

En ce début de semaine je suis allé soutenir les dames de ménage en grève du Best Western d'Annecy. J'y étais avec les fidèles de la CGT, qui ont accompagné ces femmes dès le départ, lorsqu'une d'entre elle est venue demander conseil à l'Union Locale pour une « banale » (sic) affaire d'heures supplémentaires impayées. Je dis « fidèles » car leur travail de l'ombre est celui qui permet à des centaines de salarié-e-s, chaque année, de garder la tête hors de l'eau et de ne pas ployer sous l'ordinaire mépris des lois et de la dignité des travailleurs. La plupart du temps, on ne vient les voir que pour des affaires juridiques, administratives, pour essayer y voir plus clair dans les procédures et dans les formalités. Et puis, parfois, pas toujours, mais régulièrement, la personne trouve un écho dans le collectif et se rend compte que l'union fait la force – pardonnez la tarte à la crème ! - et que de la force, il en faut pour se défendre face à celle qui s'exerce tous les jours de la part des dominants. Et là, une machine se met en route, qui commence à faire trembler les puissants – les « assis » comme les nommait Rimbaud.

Ce lundi-là, nous étions donc dans le froid à attendre que la délégation de ces femmes en lutte, accompagnées de quelques syndicalistes prêts à les épauler face à l'intimidation du directeur, redescende du bureau où ils s'étaient enfermés pour négocier.

Ces femmes ne travaillent pas pour Best Western. Ce serait trop simple. Elles travaillent pour le sous-traitant Elior Propreté, qui lui-même dispose de contrats avec de nombreux hôtels de la ville. Lorsqu'elles se sont mises en grève à 9H00, il a fallu trouver un responsable pour les écouter – faire venir en vitesse un directeur d'Elior pour entamer la discussion !

Le directeur arrive donc devant le piquet à 9H30 et propose de discuter. « Mais une discussion cordiale, s'il vous plaît, en commençant par m'enlever ces banderoles et ces drapeaux, là ... » Refus général. Il n'y aura pas de discussion cordiale pour une question aussi grave, on retirera les signes extérieurs de notre piquet, quand nos revendications auront été entendues.

Ces femmes-là, il y a une semaine, n'avaient sûrement jamais entendu parler de lutte des classes. Pas sous ce vocable en tout cas, car très peu d'entre elles parlent le Français : elles sont Bosniaques, Congolaises, Kosovares. Et pourtant, elles ont vite compris ce qui se passait et où étaient les enjeux. Où est la force aussi : à 100 % de grévistes – soit une quinzaine d'employées – elles ont des arguments qu'elles n'ont même pas besoin de prononcer ! Les chambres de l'hôtel ne seront pas nettoyées ce jour-là.

Les revendications sont classiques : respect de la loi et des accords de branche et d'entreprise. À commencer par la rémunération qui actuellement se fait à la tâche, et non pas au temps de travail. Autrement dit, la direction leur impose un certain nombre de chambres, calculé sur la base d'une estimation du temps moyen de nettoyage. Aussi, il n'est pas rare, selon l'état de propreté qu'elles trouvent en ouvrant la chambre, qu'elles terminent à 17H … au lieu de 14H ! Je savais que le capitalisme reposait sur l'exploitation gratuite d'une part du travail, mais il me semblait qu'on cherchait au moins à le dissimuler un peu …

11H, la délégation redescend. Quelques revendications ont été acceptées, notamment celles qui seraient de toute façon satisfaites, dès la première minute, par le conseil des Prud'hommes. Mais le directeur tente de maintenir la pression : il veut bien passer des coups de fil et attendre des réponses par mails de sa hiérarchie, mais elles doivent reprendre le travail.

Là, sur le trottoir, elles décident à l'unanimité de ne pas reprendre. Bizarrement, le directeur va quand-même passer ses coups de fil et consulter ses mails. Rapport de force, quand tu nous tiens !

D'ailleurs, le directeur a eu du mal à rester en place dans la salle de négociations. Une perceuse piqueur dans la salle du dessus venait troubler la discussion. Il a demandé à ce qu'on interrompe les travaux. Mais trois quarts d'heure plus tard, c'est le directeur du Best Western qui entre dans la salle : « Bon, vous avez bientôt fini ? Vous allez quand-même pas empêcher tout le monde de travailler ? » Réponse des syndicalistes, désignant le patron-sous-traitant : « Ah mais ça ne tient qu'à lui ! ».

Je quitte le petit groupe en fin de matinée, quand les choses ont l'air d'être bien parties.

Je voudrais revenir à ces femmes. Elles sont des âges différents. Elles sont toutes très humbles, elles parlent bas. Elles ont tous les signes extérieurs de la soumission, de l'obéissance. Et pourtant, aujourd'hui, elles disent « non », sans une once d'hésitation. La plus déterminée est la seule à être en CDD – les autres sont en CDI. Les syndicalistes lui ont conseillé de ne pas faire grève pour ne pas être exposée. Elle a refusé. « On se bat toutes ensembles, ou on ne se bat pas ».

Avec mes amis du Parti de Gauche et du Rassemblement Citoyen, nous sommes venus avec une lettre de soutien. Ayant participé à sa rédaction, j'en reproduit un passage pour clore ce récit :

« […] Vous êtes à nos yeux celles qui sortez du rang, qui osez dire "non" quand votre travail, pourtant indispensable à l'hôtel qui vous emploie et à toute la société qui peut être amenée à y loger, est exploité par une entreprise sans scrupules qui ne cherche que le profit. Vous êtes les "invisibles" et vous n'avez pas peur de sortir de la coulisse de ce théâtre, où l'on souhaiterait vous voir jouer dans l'ombre votre petit rôle d'exécutantes. Les salariées en grève du groupe Louvre Hôtel en 2012 l'ont bien compris. Et cet été, les salariées de lavatories de Paris, les "dames pipi", elles aussi. La citoyenneté, et le droit de décider de ses conditions de vie, ne doivent pas s'arrêter aux portes de l'entreprise. 

Ironie des mots : pour nous qui appelons à "un grand coup de balai" sur les institutions, vous vous trouvez symboliquement, aujourd'hui, le bras "armé" de ce mot d'ordre de la révolution citoyenne ! Hier c'étaient les inspecteurs du travail de Haute-Savoie qui appelaient à "nettoyer le parquet", tandis qu'une chemise célèbre subissait à Roissy un accident de pressing. Le nettoyage est décidément devenu le premier outil de la lutte ! »

Bon, on s'est fait plaisir à l'écrire, et vu leurs difficultés avec la langue française, il est possible qu'on soit à côté de la plaque ! Mais qu'importe, elles ont été touchées du geste. Et je le redis pour tous mes camarades qui sont sensibles à la lutte sociale, celle qui vient d'en bas, et qui vient des tripes : malgré l'hésitation, malgré la pudeur, malgré l'humilité, dès que vous découvrez une lutte sociale qui éclate près de chez vous, soutenez, adressez un mot de soutien, appelez … c'est toujours un geste apprécié par ceux qui du jour au lendemain se retrouvent, sans avoir rien demandé, à se battre pour l'intérêt général.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.