Les étoiles (brève de prof ...)

Texte sur la / les différences.

        « Hakem…Hakem…?!? ». Ce nom me dit quelque chose. Ah oui, de la familleHakem j’ai eu l’aîné. Pendant 3 ans. Sa première 6ème, sa seconde 6ème et sa 5ème. Je connais quasiment par coeur le numéro de ses parents tellement je l’ai composé. Idriss, c’est simple, il m’a enchainé conneries sur conneries, bavardages sur bavardages et il n’a jamais dépassé le 10. Un gamin attachant, parfois, mais « attachiant » , surtout. Je lève les yeux de ma liste d’élèves et cherche qui pourrait correspondre à la terreur Hakembis. Les petits 6èmes fraîchement débarqués me regardent avec des yeux ronds en attendant que je prononce leur nom
- Hakem Noam?
- Présent.
Brun, les cheveux un peu longs et un grand sourire. Un petit air de ressemblance avec Idriss. 
Je me retiens de tout commentaire, après tout on n’hérite pas forcément des gènes du grand frère … A voir.

        Je suis professeur dans un collège sensible, en ZEP comme on les appelle. Mes élèves sont le plus souvent issus de quartiers défavorisés, ils sont durs en apparence, difficiles dans les stéréotypes qu’on leur prête mais dans le fond c’est parce qu’ils ont peur. Peur de vivre dans ce monde où dès la naissance ils sont déjà catalogués, presque rejetés. Ils sont différents de ceux qui réussissent habituellement, différents des codes imposés par la société, distincts de par leurs origines et de par leurs cultures bien souvent. Leur différence n’est pas une force, au contraire, elle les entraîne au fond, un peu plus tous les jours. Parce que ces élèves là ont un rôle à tenir, alors ils jouent les caïds mais au final, ils n’en mènent pas large. Mais les apparences sont là. On ne peut pas être trop scolaire dans un collège ZEP, pour ne pas paraître trop différent dans cette masse d’élèves déjà si différents. Pour ne pas avoir l’air d’appartenir à l’autre monde, celui qui réussit, celui qui gagne bien sa vie car ils savent bien que ça ne leur est pas accessible, que ça ne leur est pas destiné. Mes élèves, ils ambitionnent de devenir livreur de pizza ou vendeur dans un « grec » parce qu’ils n’ont pas les repères pour penser autrement, parce qu’ils s’inspirent de ce qui les entoure. Parce que dans leur quartier, dans leur appartement, ils ont des parents différents, issus de l’immigration, qui parlent peu ou mal français, qui travaillent dur et loin. Des parents qui n’ont pas les réponses aux attentes de la société, pas les clefs pour réussir, des adultes qui sont fatigués, dépassés. Celui qui ose dire à voix haute qu’il veut être médecin reçoit en retour les rires de ses camarades.Ils pensent que la faculté de médecine ne leur est pas réservée et la plupart n’ont même pas l’idée de l’envisager. La différence, elle est déjà là, dans le berceau, dans les maisons, dans le système scolaire et dans leurs coeurs. 
Le petit Noam, avec sa mèche brune et son grand sourire, il ressemblait aux autres élèves. Un air de petit rigolo, sûr de lui. Quand je l’ai vu arriver au premier cours d’EPS, en boitant légèrement, j’ai souri. Je connais son frère, toujours mal partout et je connais la chanson, on me l’a déjà faite plus d’une fois. Mal au dos, au genou, à la cheville, déchirure musculaire fulgurante survenue dans la cour cinq minutes avant, tous les prétextes sont bons pour échapper à la course d’endurance. Mes élèves c’est simple, ils s’inventent des blessures que même des sportifs de haut niveau n’arriveraient pas à avoir dans toute une carrière et pour ça ils débordent d’imagination. Le cours commence, les élèves courent. Noam boîte toujours mais ne se plaint pas, ne vient pas me voir, fait l’entraînement comme tout le monde, presque mieux que tout le monde même. Quatre - cinq élèves se mettent à marcher, s’arrêtent, sur une course de plusieurs minutes, ça c’est notre lot quotidien mais lui s’accroche, persévère. Il boite mais il avance et me sourit même chaque fois qu’il passe devant moi. A la fin du cours je l’attrape:
- Dis moi Noam, tu t’es fait mal?
- Ca va m’dame, j’ai un peu mal aux muscles mais ça va.
Je n’en saurai pas plus. Le lendemain Noam n’est pas là.
Quand il revient, une semaine plus tard, il est en béquilles. Maladie de Charcot. Evolutive, paralysante, mortelle. Depuis sa naissance, Noam se bat, en souriant, contre une maladie orpheline envers laquelle la médecine est impuissante. Car le sourire est là, il accompagne les béquilles et quand je lui précise qu’il peut rester au collège s’il le souhaite, Noam s’empresse de me répondre qu’aujourd’hui il va courir. Et il court. Comme il peut, de travers, lentement, mais il court. Du début à la fin, alors que certains de ses camarades s’écroulent au sol touchés de maux improbables, Noam court. Et sourit.
Je comprends mieux maintenant mon petit Idriss. Cet élève qui vit au quotidien avec un frère différent des autres, un frère qu’il voit dépérir, un frère qui va mourir. Je comprends d’un coup son envie de jeu, de rire, de bêtises, son envie d’attention peut être, qu’on s’occupe de lui. Qu’il soit pour une fois le centre de l’attention, que ça soit différent de la maison. C’est bête mais je m’en veux d’avoir alors été si dure avec un élève pour qui la vie est déjà cruelle. Je n’ose penser à son quotidien, à celui de ses parents, à celui de Noam évidemment. Un élève différent ça change la vision, ça redistribue la donne. 
Dans le collège de la différence, Noam et Idriss l’étaient doublement. Noam par son handicap et Idriss par la maturité dont il devait sûrement faire preuve à la maison et qui venait trancher avec son immaturité du collège.
Jusqu’à la toussaint, l’état de Noam a empiré lourdement, mais jamais il n’a lâché. L’avant dernière séance, il est arrivé en fauteuil roulant dans la cour. Il m’a regardé, en souriant et j’ai posé la main sur son épaule comme pour lui dire « Je ne vais pas te lâcher gamin, je suis là, on est là. »
Terrain accidenté, passages sur des bosses de terre et d’herbe pour aller sur la zone de demi-fond et le fauteuil motorisé a basculé en arrière, entraînant évidemment Noam dans sa chute. Impossible de le relever seule, trop lourd. Et le fauteuil, et lui. A travers les rires des autres et son regard, j’ai compris que la différence prenait très souvent le pas sur la décence, sur le respect, sur l’empathie. Tous ces collégiens qui traînent la jambe pour venir en cours le font car pour eux, travailler aujourd’hui n’est pas utile. Ils ont toute la vie. Et elle est là la différence avec tous ces élèves blasés dès le premier jour de la rentrée. Avec tous ces élèves qui ne veulent même pas essayer parce que c’est trop dur, parce qu’ils ne comprennent pas, parce que ça ne sert à rien. Alors oui parfois ça ne sert à rien, parfois c’est un peu compliqué. Lui il essaye, il s’accroche, avec l’envie d’apprendre, avec le sourire, avec la passion de la vie comme moteur. Parce que lui il sait qu’il va mourir. Il sait que le temps qui sera perdu maintenant ne sera jamais rattrapé. Que tout ce qu’il n’apprendra pas aujourd’hui, il ne pourra l’apprendre le lendemain. Elle est là la différence, lui n’a pas le temps. Pas le temps de jouer, de rigoler, de se plaindre. Il cherche du regard les encouragements, il veut essayer, qu’on soit fier de lui. Il veut recevoir de l’attention, de l’affection maintenant. Tous ces sentiments qu’il ne pourra pas avoir en différé il veut les ressentir dans l’instant, les ressentir tout le temps.

Vint l’épreuve de la piscine. Ma classe de 6ème, cinq lignes d’eau et Noam. Je lui dis que c’est impossible, il me répond qu’il sait nager et que « ça va aller m’dame, vous allez voir ».
Le jour J arrive, impossible de l’emmener avec la classe entière sur les 20 minutes de trajet à pied. Le rendez vous est pris avec sa maman et son ergothérapeute à l’entrée. L’ergothérapeute est déjà là à mon arrivée et m’explique comment fonctionner avec Noam. Je les vois enfin au loin et je la reconnais. Même foulard, même traits tirés que lorsque je la faisais se déplacer pour Idriss. Mais je comprends mieux maintenant sa fatigue, sa lassitude lors de nos entretiens et je m’en veux presque de l’avoir fait se déplacer si souvent pour « rien ». Je la reconnais lorsqu'au loin elle me salue de la main et esquisse un sourire. Je l’ai si rarement vue sourire. Même foulard, même traits tirés mais le sourire a changé. Elle me connaît, elle me fait confiance et elle me remercie. Elle me remercie de prendre son fils malgré le handicap, de « l’intégrer » à la classe entière, de lui laisser une chance malgré sa différence. L’auxiliaire de vie scolaire est là pour l’aider à se changer et je retrouve Noam et le reste de la classe au bord du bassin. Noam est en surpoids, il l’était déjà avant mais en maillot cela ressort davantage. Il ne peut plus utiliser du tout ses jambes et ses mains commencent à ne plus répondre non plus. Le test que je demande à mes élèves est simple : sauter dans l’eau, remonter à la surface pour passer sous une perche, nager dix mètres sur le ventre, dix mètres sur le dos et réaliser un surplace de quinze secondes. Grâce à cela je peux me rendre compte de leur niveau et les placer dans des groupes. Je propose à Noam d’aller dans le petit bain avec le maître nageur mais il veut faire le test. Comme les autres. Sans différence. Je le regarde poser sa serviette au sol, se laisser tomber du fauteuil pour aller dessus et se glisser au bord de l’eau avec l’aide de ses bras atrophiés. Il agrippe le bord du bassin et se tire au sol, en silence, sans demander d’aide. Il n’y a pas de pudeur déplacée à ce moment là, car dans ses gestes, dans ses efforts, il est très digne. Pendant ce court instant, où le temps se suspend, Noam est un élève comme les autres, il va faire comme les autres, sans adaptation, sans appréhension. L’appréhension est pour moi. Je ne le lâche pas des yeux, je tiens fermement ma perche jaune, prête à lui brandir, prête à sauter dans l’eau pour le récupérer. J’ai peur qu’à vouloir faire comme tout le monde, il se perde dans des tâches trop dures pour lui, inadaptées. Et je le vois basculer dans l’eau et nager. Il nage. Les jambes ne bougent pas, poids mort à trainer mais les bras tournent. Ils tournent vite, pour compenser l’absence des jambes. Le test est réussi, entièrement. J’avais peur, j’avais tort. Noam s’approche de l’échelle, se hisse hors de l’eau dans son fauteuil et retourne au bord du bassin avec le reste de la classe. Humble, silencieux. Le silence est impressionnant, sur la classe entière, neuf élèves n’ont pas osé mettre la tête sous l’eau et six autres n’ont pas réussi à nager les vingt mètres. Mamadou fond en larmes, me dit qu’il a peur et se fait consoler par Noam. La différence n’existe plus. Par son envie, son courage et sa persévérance, Noam a prouvé à tous qu’il était capable de faire comme les autres, de faire même mieux que les autres. Dans la volonté de réussir pour soi, de se prouver qu’on peut y arriver et surtout de prouver aux autres, par les actes, que même si la différence est là, il est possible d’être compétent. J’ai envie que tous ces élèves issus de milieux difficiles nous prouvent, à tous, que même si la France est l’un des pires pays de l’OCDE au niveau des inégalités, ça n’est pas une fatalité. J’ai envie de leur dire que ceux qui s’en sortent sont ceux qui se battront, qui sortiront du moule, du carcan imposé par le sigle ZEP qui est agité au dessus de leur tête. Qu’être différent peut être une chance, une chance de faire autre chose que ce qu’on attend d’eux. C’est ça qu’il faudrait que mes élèves comprennent, qu’on peut être différents mais compétents, que les facultés de médecine n’attendent qu’eux, une armée d’enfants d’ouvriers, une armée d’enfants d’origines et de cultures différentes, prêts à bousculer les codes, à changer les règles. Mes élèves à moi, je veux qu’ils visent la lune et qu’ils y croient, ils toucheront les étoiles et peut être qu’ils y croiseront Noam qui les encouragera à se battre encore et toujours, pour leur différence à eux, pour sa différence à lui.

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