Recommencement.

 

Elle ne veut pas accoucher. Pas maintenant. Pas comme ça. Ce bébé, elle le ressent du plus profond de sa chaire et elle l’aime déjà, elle l’aime tellement. Ce bébé, elle ne l’a pas désiré, du moins pas comme ça. On vous dira que chaque être humain souhaite un jour devenir parent, que c’est écrit, que c’est inscrit. Alors oui, son instinct lui insuffle que ce bébé là elle va l’aimer, de tout son être, de toutes ses forces, même s’il lui a été imposé. Au début elle n’a pas compris ce qui s’est passé, elle est tombée dans un traquenard. Ils l’ont enfermé seule, la nuit, avec ce rustre, ce mufle qui l’a violé sans douceur. Elle a eu mal, elle a crié, s’est débattu mais peu importe personne n’est venu. L’autre était plus fort, plus costaud et il a projeté sa semence en elle, lui encrant en même temps la souffrance de ce jour dans ses chaires. Alors oui ce bébé elle n’en a pas voulu, du moins pas dans ces conditions. Mais maintenant qu’il est là, près à sortir, elle le sent, ce bébé c’est le sien, son trésor, son bijou. Ce bébé elle donnerait sa vie pour lui et on veut lui prendre. Cet homme, le même qui l’a violé si brutalement. Cet homme en jean, un peu dégarni, la moustache trop fournie, cet homme va lui voler son bébé. Elle le sait, elle l’a déjà vu faire avec d’autres. Il fait semblant d’être gentil, semblant d’être attentionné, semblant de l’aimer même mais elle le sait, c’est imprégné au fond d’elle, cet homme au fond, elle en a peur. Parfois, quand il est près d’elle, il lui murmure que ça n’est pas sa faute, que lui aussi doit survivre, que c’est la société qui est mal faite. Il la traite bien, du mieux qu’il peut, enfin ça c’est l’impression qu’il a car les conditions de détention sont inimaginables. La nourriture, déjà, est toujours la même. Dure, infecte, sans goût, sans odeur. L’endroit ensuite, est mal aéré, sale, sent mauvais. Elles sont plusieurs entassées au même endroit, plusieurs a subir le même sort. Quand sortiront-elles ? Sortiront-elles un jour ? Parfois, une lueur d’espoir apparaît quand, au loin, elle entend le bruit d’une voiture. Elle crie, de toutes ses forces, jusqu’à se faire mal à la gorge. Elle crie son désespoir, sa colère, sa peur. Elle hurle pour qu’on l’entende, pour que ceux qui sont dehors vienne la chercher, la sauver de ce calvaire quotidien. Elle ne sait pas que ce sont eux ses bourreaux. Les commanditaires. Les assassins.
L’homme en jean n’est que l’exécutant, l’intermédiaire. Il obéit aux ordres de ces hommes de pouvoir,se plie à leurs volontés. Nous sommes tous l’esclaves de quelqu’un et l’homme en jean n’est qu’un maillon de la chaîne. Elle, elle est au bout. Alors c’est elle qui subit le plus, c’est elle qui ramasse ce qui reste quand tout le monde s’est déjà servi. Et il ne reste plus rien. Parfois, elle se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça. Ce qu’elle a fait pour avoir une existence si misérable, si dure. Les sources de plaisir sont rares. Elle se rappelle à peine de quelle couleur est le soleil, quelle odeur a l’herbe. Elle rêverait de gambader, insouciante, dans des prairies verdoyantes, de mener une existence paisible, calme, telle qu’elle devrait la vivre, telle qu’elle l’aurait choisi. 

Elle écoute, silencieuse, à travers les barreaux de sa prison, le soufflement de ses compagnes de malheur. Elle essaye de se contenir, de ne pas venir troubler la quiétude de la nuit par ses râles d’agonie mais elle sait qu’elle ne tiendra pas longtemps.
Soudain, une douleur fulgurante la traverse de plein fouet, ses membres se plient et elle chute au sol. Hebétée, la bave aux lèvres, elle cherche désespérément du regard un endroit où se cacher, un endroit où mettre son bébé à l’abris, pour ne pas qu’il le trouve, qu’il lui prenne. Les contractions se rapprochent, lancinantes. Le cri qui sort du plus profond de son être reflète l’intense douleur ressentie, elle qui aurait tant voulu pouvoir donner naissance en silence, pour ne pas qu’il entende, pour ne pas qu’il vienne. C’est trop dur cette douleur, elle s’accroche, peine à se relever mais veut y arriver, pour son bébé. Trop tard. Le cliquetis de la porte retentit, les gonds grincent sous le poids massif du bois. Et elle le voit. Il apparaît dans l’embrasure, un large sourire sur les lèvres. Après s’être approché à petits pas, il lui caresse le ventre en souriant. Ce petit tant attendu est là, il sort, enfin. Dans un hurlement déchirant, le bébé tombe dans les bras de son nouveau maître. La ressemblance entre la mère est son petit est frappante. Fusionnelle, la désormais maman tente d’approcher son bébé, les deux se sentent, se câlinent mais il n’y a pas de temps à perdre pour éviter les effusions de sentiments, l’homme en jean déteste ça. Sans un regard pour elle, il arrache le bébé de sa mère et l’emmène un peu plus loin, dans un enclos de fortune à peine plus grand que lui. Les deux sont séparés par quelques mètres seulement, mais c’est suffisant. Quelques mètres infranchissables où seul le son de leurs cris de détresse fait écho au silence de la nuit. Dans trois mois, il la violera encore, cherchera à la mettre de nouveau enceinte et lui volera une nouvelle fois son bébé. Elle s’habituera, elles se sont toutes habituées. Enfin du moins c’est ce qu’il pense, car c’est ce que tout le monde pense.

 Il est tard dans la nuit, ses pis lui font mal, ils sont lourds, ils ont besoin d’être tétés mais à la place de la tendresse de son petit veau, la vache a un programme plus chargé. Elle ira nourrir des petits humains.

Accordons alors, pour quelques instants, à cette vache le pouvoir de penser, de se projeter. 

Pendant la traite, elle imagine à qui est destiné son lait. Elle suppose les petits humains blottis au creux des bras de leurs parents, au chaud, en dégustant leur biberon. Elle se demande pourquoi eux plutôt que lui, plutôt que son petit. Elle se dit qu’elle a du lait pour tout le monde, qu’elle veut bien se sacrifier, qu’elle veut bien en donner aux petits humains mais qu’elle veut aussi nourrir son fils, sa chair. Comme la nature l’a pensé, comme la nature l’a voulu. Malheureusement pour elle, cette solution ne satisfait personne car tout le lait engloutit par le veau sera de l’argent perdu, de l’argent gâché, jeté par les fenêtres. Alors la vache rumine ses pensées en silence, pendant qu’elle se fait traire, une, deux, trois fois par jour. Elle imagine les bébés humains immense, gros, gras de tout ce lait qu’ils boivent. Elle se demande où ils mettent toutes ces hormones de croissance qui ne leur sont pas destinés, elle se demande pourquoi les mamans humaines choisissent cette solution. Elle sait que des solutions alternatives existe et elle se demande si le riz ou l’avoine se font violer pour faire du lait, si la souffrance engendrée est la même, si… Et puis elle ne se demande plus rien, elle tombe d’épuisement, fatiguée de cette vie de sacrifices pour laquelle elle ne sera même jamais remerciée. Parce que c’est normal, parce que c’est son rôle.

Le petit veau a faim, il pleure toujours après sa maman mais a bien compris qu’il ne la reverra jamais. Le monsieur en jean l’entend gémir, il arrive à grand pas, énervé. A la place de la chaleur maternelle, de la tiédeur du pis, il lui apporte un seau de préparation de lait. On est bien loin de ce qu’il serait en droit de recevoir de sa mère, bien loin de ce pourquoi la nature a conçu son estomac. Le petit veau ne verra jamais la lumière du jour et sera abattu 120 plus tard. 120 jours qui correspondent à une tendresse de chaire appréciable par les consommateurs. Par des gens qui ne sont pas gênés de manger le fruit d’un viol, élevé seul, sans contact avec sa mère et privé de tout les plaisirs de la vie auxquels eux ont droit. Si le petit veau était un petit chiot ou un petit chaton, sa photo circulerait sur facebook, ses bourreaux seraient peut être hués, jugés, le monde s’insurgeraient contre cette violence gratuite, cette cruauté, cette inhumanité. S’il était un petit chiot, le petit veau serait carressé, choyé, aimé. Il aurait un panier doux, au sein d’une maison aimante et dormirait lui aussi dans les creux des bras chauds de ses maîtres. Mais le petit veau n’est pas un petit chiot, le petit veau n’est pas un de ces animal qu’on a décider pouvoir domestiquer au lieu de le manger. Alors le petit veau souffre en silence et meurt dans l’indifférence.

Pourquoi eux ? Parce qu’ils sont différents de nous. Parce qu’on les juge si inférieurs que nous n’avons pas à leur offrir une existence décente. Parce qu’ils ont la malchance de partager la terre avec une espèce humaine n’ayant pas la volonté d’arrêter le massacre qu’elle a commencé. Parce que le monde évolue et que la demande ne cesse de croître. Et enfin, parce que c’est bon, parce que c’est comme ça, parce que voilà. Et on est bien d’accord que face à de tels arguments, la violence, la souffrance, ne pèsent pas lourds. 

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