A Lesvos, la foi et la raison

Le port de Skala Sikamenias, sur l'île de Lesvos, s'est retrouvé au cœur de la crise migratoire de 2015, voyant débarquer sur ses côtes jusqu'à 5000 arrivants par jours. Ses habitants ont été nominés pour le prix Nobel de la paix. Un an plus tard, le port continue de voir arriver des zodiacs de réfugiés. Et la réalité de l'île d'abriter des couleurs plus sombres qu'il n'y paraît.

La première silhouette que l'on remarque sur le port de Skala Sikamineas, pour un peu que l'on y descende tôt l'après midi, durant la siesta, répond au nom de Dimitris. Avec sa cinquantaine et sa bedaine fière, il promène chaque jour une nouvelle tenue, la chevelure crêpée au vent, dans une alliance stylistique qui ravirait à la fois les amateurs de Polnareff et ceux de Dalida. Il balance la croupe sur les pavés en grès de la petite place, la mine en coin. La moue s'identifie facilement: c'est celle de l'ironie, de la désillusion. Celle de la folie qui rôde, grignotant la raison de ceux qui sont las de lutter. Le territoire de Dimitris, large d'une 30aine de mètre carrés, fait office de centre du village. De ses deux bras tendus vers la mer, il forme une marina d'une quinzaine de barques de pêcheurs liant, sur sa courbe gauche, l'église orthodoxe de Notre Dame des Sirènes, à cinq terrasses de cafés, plus à droite. Ici, inutile de chercher un distributeurs de billets à moins de 10 kilomètres.

Un des points de vue les plus avantageux sur l'activité de cette petite bourgade d'une centaine d'âmes, se trouve sur la terrasse du Goji. Deux ans auparavant, le restaurant était un simple café, servant quelques expressos aux touristes visitant ce coin reculé du nord de Lesvos. C'était avant la déferlante. En 2015, la côte devient le cœur de la crise des réfugiés, le « hotspot » de l'Europe. L'île compte avec ses sœurs Samos, Chios et Kos, parmi les terres égéennes les plus proches de la Turquie. Jusqu'à 5000 réfugiés par jour y débarquent illégalement par bateau, à la nage, avec femmes, enfants et terreur. Ils ont faim, jettent leurs passeport pour ne pas être renvoyés en Turquie, dorment par terre, pleurent leurs morts. Une foule humaine au regard hagard coule sur les routes montagneuses pour rejoindre sous la chaleur, à 35 kilomètres de là, la capitale Mythilène et son ferry pour la vieille Athènes, redevenue porte d'entrée de l'Europe. Cette cadence infernale dure dix mois jusqu'aux accords du 18 mars 2016, scellant la fermeture des frontières entre la Grèce et le reste de l'Europe. Les vagues migratoires s'apaisent progressivement dans la région, pour se fixer en cette fin 2016, à deux zodiacs par semaine. Les habitants de l'îles ont été nominés pour le Prix Nobel de la paix et quelques restaurants comme Goji se sont agrandi, grâce à la présence des humanitaires.

Prêts à se mouiller. En cette journée fraîche mais ensoleillée, les vieux du village sont au café, avec leur moustaches poivrées, leur cigarette, le regard dans le vide, et quelques expressos vidés. A l'exact opposé de la terrasse, on trouve les larges poitrails des gardes côtes grecs, sirotant des cafés frappés. Au centre, les volontaires de l'ONG Lighthouse Relief, parmi lesquels on peut me compter, non loin des sauveteurs espagnols de Proactiva, des grecs de Samaritan Purses, le médecin de Waha, partageant sa table avec l'employé local de l'UNHCR. Tout le monde se salue, ses couleurs dehors. Puis continue de contempler la courbe du soleil face à la mer égéenne, créant un halo doucereux sur les montagnes de la Turquie. Un couple de réalisateurs slovaques se baladent l'appareil numérique prêt à charger, puis opte pour un chocolat. Ils sont venus découvrir la spécificité de ce village, le secret de ce petit échantillon d'humanité qui s'est retrouvé au cœur de la crise migratoire et en est ressorti avec les honneurs. Alors qu'un peu partout en Europe, l'opinion publique se crispe face à l’accueil des réfugiés, Skala Sikamenias offre un exemple inespéré de mobilisation, avec ses habitants pauvres mais généreux, prêts à se mouiller pour aider les bateaux à accoster.

Le patron de la tarverna To Kyma plaisante. Il s'appelle Pâris et j'habite dans la capitale française. C'est un homme généreux, qui s'installe à table, offre des cigarettes, ne compte pas les bières, sert des banquets et s'arrange pour laisser des additions rondes. Tard dans la nuit, il se souvient. «  Les ONGS, le gouvernement et l'Europe, ont mis plusieursmois à réagir et venir à la rescousse de l'île. On était seuls, tout l'été 2015, nous les quelques habitants, jusqu'en septembre. C'est une belle leçon de vie, pour mes enfants. Au début, ils n'aimaient pasles réfugiés. Ils avaient peur de tout ce monde, sur la route. Ils ne comprenaient pas le fait qu'ils laissent toutes leurs affaires et leur déchets à même le sol, devant chez nous. J'ai dû leur expliquer qu'ils étaient très fatigués, et qu'ici ils se sentaient libres, alors oui, ils se relâchent, ne font pas attention. »

Bons et mauvais points. Sur la place du village, la camionnette du vendeur de légumes fait résonner son haut-parleur. Des villageois à l'âge de la retraite lui lancent quelques blagues, de leur bancs. Je me plaît à imaginer que mon ami Constant aurait pu être l'un d'entre eux, si ses parents n'avaient pas décidé d'immigrer. L'un des vieux lui ressemble : la carrure haute et carrée, les tempes bien parallèles au dessus d'un large sourire. Comment aurait-il réagit face à cette déroute, s'il n'avait jamais quitté ce village ? Les habitants du port de Skala Sikamineas ont été plutôt bienveillants, pendant cette période, m'assure Pâris. Mais il affirme avoir perdu quelques amis dans le village un peu plus haut sur la montagne. « Ils ne les ont pas vus arriver, les enfants pleurer, les femmes enceintes, les grands parents. Ils n'ont pas vus les morts, ils ont donc moins eu ce sentiment physique d'empathie ». Certains ont profité pour se faire de l'argent en louant leur service, voiture ou chambre à prix d'or. Certains ont fait des « choses terribles ». Et d'autres ont donné tout ce qu'ils pouvaient. Dans ce village de 150 habitants, tout se sait. Et maintenant que l'oeil du cyclone prend ses quartiers à Lesvos, des bons et mauvais points invisibles flottent dans l'air, soutenues par les quelques ONG restantes, qui décident de soutenir les commerces pro-migrants.

Kostas Pinteris vient s'assoir et offre des grappes de raisins à la tablée. Le pêcheur a le sourire d'un enfant et le corps d'un sumo. Son visage a été maintes fois imprimé dans la presse, tout comme celui de Stratos Valamios. Il continue, chaque jour, de fendre les flots avant le lever du soleil, pour y sortir quelques poissons. De ce côté-ci, la distance entre avec la Turquie n'est que de quatorze kilomètres. Alors, la barque en bois bleue de Kotas, protégée à l'aval par son crâne de chèvre, n'est pas seule en mer. Elle croise le navire de Frontex, la police européenne aux frontières, le navire de guerre de l'Otan, armés jusqu'aux dents, celui des gardes côtes helléniques. Kostas a appris à travailler avec le grésillement de trois radios, pour rester en liaison avec ce beau monde. Lorsqu'un zodiac de réfugiés traverse le petit matin, il lui arrive d'intervenir en tant que médiateur. Au plus fort de la tempête hivernale de 2015, Kostas a sauvé des centaines de personnes. Il continue d'utiliser son fuel, mais ne reçoit pour salaire que des des tapes sur l'épaule.

Je me lie d'amitié avec un couple de réalisateurs. Elle est Syrienne, il est Danois. L'homme, la gueule en loup et un air débonnaire affiché, était présent, au plus fort de la crise. Il tend sa main à droite, puis à gauche. « Tu vois ce voisin, là, il est Turc. Tu vois Kostas? Certains de ces ancêtres ont immigré en Syrie pendant plusieurs années, avant de de revenir en Grèce. Lesvos a toujours accueilli des réfugiés. C'est quelque chose qui flotte dans l'air, qui revient en cycle ». Et la tablée de citer les nationalités - Albaniens, Turcs, Grecs de Turquie, Irakiens, Asie mineure - et les guerres – 1922, guerre du Golfe.

Irrégularités en mer. Il y a pourtant bien quelques ombres au tableau de l'hospitalité. Lorsqu'un bateau débarque, le maire du village, petit homme à moustache blanche, erre en criant son désaccord devant les objectifs. La police maritime grecque, bien que les comportements de chacun vacille en fonction des idéaux personnels, des ordres reçus, et de la présence de témoins, est globalement autoritaire et ne s'embarrasse pas de sollicitudes. Les témoignages s'accumulent, entre humanitaires. Les sauveteurs bénévoles ne sortent plus en mer sans caméra au front, prêts à filmer les accostages violents des gardes côtes, frappant des zodiacs pleins à couler. Kostas, opérateur radio d'MSF passe ses nuits au phare de Korakas, scrutant de minuscules points parmi les vagues sombres, tentant prévenir les associations de l'arrivée de zodiacs. Il résume la situation ainsi : « Les gardes côtes grecs ont pour mission d'empêcher les gens d'arriver en Grèce et essaient de prévenir les Turcs à temps pour qu'ils les reprennent. Les associations veulent leur faciliter le passage pour les aider. »

Ce qui se déroule en mer est souvent à la frontière de la légalité. Les gardes côtes turcs restent souvent mouillés prêts leur rivage, laissent passer les bateaux, sans répondre à la radio. Ou à l'inverse, viennent parfois chercher des zodiacs en pleine eau grecque, laissant un fatalisme révolté chez les bénévoles de Proactiva Open Arms. Esther raconte : « Certains ont crevés des bateaux à coups de couteaux, au lieu de secourir les gens. J'ai vu de mes yeux des bateaux de garde côtes turcs passer, moteur allumé, sur des gens en pleine mer. » Les rapports officiels de Frontex constatent quelques incidents, comme des coups de feux tirés de la part des officiers européens, en zone maritime. Mais la vérification de ce genre d'information est rare, longue et très vite oubliée.

Le camp, royaume des passeurs. A Skala, on ne voit que les gens passer. Une fois les nouveaux arrivés accueillis et rassemblés, les portes des bus claquent, et se dirigent à une heure de là, vers le camp de rétention de Moria. Principal point de chute des arrivants, il entasse près de 4000 personnes, sous le contrôle de la police grecque. Les conditions au sein du camp ne sont pas bonnes, ont été maintes fois dénoncées, mais n'indignent plus personne. Alors, quand Yacine apprend que les habitants de l'île ont fait partie de la sélection pour le prix Nobel de la paix, il reste interdit. Yacine est Irakien et a trouvé refuge pendant deux ans en Turquie. Mais excédé par les vols, sûr de son pouvoir d'achat et de son éducation, il a décidé lui, aussi, de tenter l'aventure européenne. Pour se retrouver bloqué sur une île désargentée, à demander asile auprès d'un pays croulant sous les dettes et d'une population lasse de réfugiés.

Tant qu'il lui reste de l'argent, Yacine s'installe dans les snacks-roulottes construits aux alentours du camp. Il commande une chicha. Il montre, d'un regard désabusé, des passeurs comptant, sans se cacher, les billets sur la table. Des adolescents du camps, perchés sur leur vélo, avec des airs insolents de petits chefs, travaillent pour eux. Un homme grec vient faire un tour, proposant quelques euros pour une passe. Yacine, lui, a perdu 3000 euros en dealant à quatre reprise avec des passeurs et des policiers grecs pour quitter l'île et tenter de rejoindre « la vraie Europe ». Malgré un faux passeport français, il s'est fait arrêter à l'aéroport. Alors, il a changé de stratégie. Yacine se déclare chrétien. Cela lui ouvert la possibilité de devenir bénévole au sein de l'association américaine Eurorelief, qui intervient au sein du camp. Malgré la publication en août 2016 d'un article du New York Times, certains de ses membres continuent de vouloir convertir les réfugiés musulmans. « Ils leur disent que cela va être plus facile d'obtenir des papiers s'ils deviennent chrétiens », rigole Mourad, ingénieur nucléaire, résident de Moria depuis deux semaines.

Tour de Babel. Sur la terrasse du snack, la musique est douce, l'ambiance agréable, malgré une absence totale de femmes. La disposition des tables épouse fatalement l'organisation sociale qui règne au sein du camp. Les Africains d'un côté, les Afghans de l'autre, les Syro-irakiens en maître, les Pakistanais qui se font discrets, les Maghrébins qui vadrouillent en électron libre. Moria est une tour de Babel, concentrant les malheurs individuels, inter-ethniques, géopolitiques ou économiques. Des combattants, des civils, des chiites, des sunnites, des chrétiens. Des pauvres, des riches, des personnes qui se sont perdues, des blessés de guerre, des personnes sans espoir, des qui se sont dits pourquoi pas. Des flux mixtes propres au 21e siècle, qui écorne parfois une certaine vision humanitaire occidentale. Celle basée sur la charité envers des victimes plus pauvres que soi, forcément dociles et reconnaissantes. J'ai vu des bénévoles se refrogner après avoir appris que ceux à qui ils venaient de passer une bouteille d'eau étaient arrivés en Turquie par avion. « Maintenant, tu vas goûter à Moria, bébé », ont-ils laisser filer entre leurs dents. Tout comme j'ai vu des réfugiés reprocher à des professionnels d'ONG leurs salaires, financé grâce à « des dons au nom des réfugiés ».

J'aperçois Junior et Gailor. Je les ai rencontré dès leur descente de bateau sur le port de « Skala ». Eux, ont quitté leur maison après la mise à mort de plusieurs membres de leur famille par des groupes armés. Gailor cherche des mots pour se justifier, « la dépression », « le stress », « j'allais finir par me suicider si je restais là bas ». Les larmes montent, face aux regards entendus en face de lui. Cela est faible pour une demande d'asile, mais personne ne veut prendre la responsabilité de lui dire. Chacun son rôle. Les réponses que les bénévoles ont apprises sortent pour rompre le silence: « En tout cas, vous êtes en sécurité, maintenant ». Junior et Gailor remercient.

Jay a perdu toute sa famille et tous les amis de son village durant l'épidémie d'Ebola. Après cinq mois passé à Moria, il n'a pas encore été appelé pour enregistrer sa demande d'asile. Les nationalités africaines ne sont pas prioritaires. Las de ce qu'il voit comme du “racisme”, de la violence du camp, de son porte-monnaie vide, et d'attendre dans une passivité qui lui retire toute personnalité, il a pris le ferry pour Athènes, caché sous un camion. Il erre maintenant dans les jardins de la capitale en plein hiver, condamné à survivre illégalement dans un pays rongé par le chômage.

Molivos et Aube Dorée. De l'autre côté de Lesvos, pas très loin de Skala Sikamineas, se trouve la ville touristique de Molivos. Gabriel, charmant jeune homme qui n'a pas hésité à offrir son aide face à l'absence de taxis, y est un employé de location de voiture. Sur la route bordée par les chèvres et les oliviers, il me conte les beaux endroits de son île, son métier de saisonnier. Comme beaucoup d'habitants, ses revenus sont uniquement engrangés durant l'été, grâce à l'afflux touristique. La crise des réfugiés a sacrément entaillé ce business model. Alors, quand Gabriel entend parler d'eux, il serre les dents et laisse échapper un « malakas ». Molivos et Petra sont connus pour être les deux cœurs nationalistes de l'île, abritant une souche solide du parti grec de l'Aube Dorée. Dans ces deux villes, les arrivées de bateaux sont soigneusement évitées. Lors des dernières expériences l'été passé, les bénévoles, la police et les cars de familles réfugiées tout juste débarquées ont été immobilisés pendant sept heures sous le soleil par une foule compacte. Tous les témoins se sont faits menacer de coups, les voitures d'ONG se font crever leurs pneus. Kostas, employé par MSF, est lui aussi de Molivos. Il a fait le choix de quitter la table à chaque fois que la question des réfugiés est abordée avec ses amis. «  L'hiver dernier, j'ai vu un homme arriver avec une fille et un garçon de moins de deux ans sous chaque bras. Son bateau avait coulé et il avait nagé avec eux. Il criait aux médecins de s'occuper de ses enfants, mais il n'avait pas remarqué qu'ils étaient tous les deux morts de froid, le visage bleu. Ce jour là, j'ai décidé d'aider, parce que je ne voulais plus voir ça. »

Le chemin de l'intégration. Andréa est la manager terrain de L'ONG Lighthouse Relief. Après avoir passé la journée à gérer l'accueil de migrants sur le port de Skala Sikamineas pour un salaire de 300 euros mensuel, elle s'énerve. « Ce que certains devraient savoir, c'est qu'en arrivant en Europe, ils ont aussi le devoir de faire leurs nos valeurs. Hier, je me suis allée à Mythilène. Un homme, clairement un réfugié, est passé devant en tirant la langue et en se frottant le sexe. Moi, en tant que lesbienne et féministe, c'est quelque chose que je ne peux pas accepter. Je me suis trop battue pour le conservatisme de ma propre famille pour accepter que réfléchir à deux fois avant de choisir comment me comporter ou m'habiller. » Durant les beaux jours, j'ai vu moi aussi des regards insistants d'hommes réfugiés sur ma robe de plage et cela m'a directement menacé dans ma liberté. Avec cette même robe, j'ai aussi joué avec des enfants réfugiés magnifiquement beaux, pris quelques cuites avec des hommes et femmes de mon âge, intelligents et plein d'humour. J'ai porté des petites filles mutiques au regard intense et méfiant, ayant perdu la capacité de rire. Pour qui la violence des camps et faire la queue pour obtenir à boire est devenu chose normale. 

Je me suis également liée d'amitié avec une jeune Turque, belle et intelligente, venue travailler en Grèce juste avant le coup d'Etat avorté de juillet 2016. Je l'ai vue pleurer de joie cette nuit là, puis pleurer de rage devant l'éviction des professeurs de sa faculté de sciences. Elle rêve d'un pays laïque et libre. Alors, lorsqu'elle aborde la question de la régularisation des réfugiés en Turquie, elle s'énerve. « On a déjà beaucoup de mal à trouver du travail. Les réfugiés en Turquie sont les plus pauvres, les moins éduqués et les plus religieux, parce que le reste peut se payer le voyage jusqu'en Europe. Erdogan veut un nouvel empire ottoman, fondé sur l'islam, mais moi, je n'en veux pas. »

Le secret de la persévérance. A Skala Sikamenias, en cette début 2017, Dimitris rôde toujours, mais chaudement habillé. Au port de Mythilène, des vingtaines de migrants vont encore essayer de rentrer illégalement dans le ferry qui mène à Athènes, avant de se faire renvoyer à Moria, dormir sous des tentes ensevelies de neige. Je savoure ma bière et je pense au Liban, à ses camps de réfugiés informels où la situation est catastrophique. A Lumpedusa. A ce demandeur d'asile afghan qui dit avoir pleuré lorsque le directeur du camp lui a fait savoir que les photos avec les réfugiés n'étaient pas acceptées. Avant de rajouter, ému : « Je suis un fan de la paix et je garde la foi. Je n'ai pas traversé tout ce que j'ai traversé pour rien, pour être déporté de nouveau dans mon pays, ce n'est pas possible. » Cette même personne que d'autres ont vu tabasser, un jour de colère, un enfant syrien. Je repense à cet ami qui, un jour, m'a donné le secret de la persévérance : « Avoir de grandes ambitions, se contenter de peu résultats, et garder le sens de l'humour sur la nature humaine ».

Je fais escale à Athènes, pour un peu plus d'une journée. Yacine est lui aussi à Athènes. Son vol pour l'Irak, décidé de son plein gré, est pour le lendemain. Nos retrouvailles autour de bières et d'Ouzo prend, comme à chaque fois, des tournures philosophiques, mêlant une grande tristesse et légèreté réconfortante. Cette fois Yacine est plus sombre que d'habitude. « On ne se reverra pas », me dit-il. Nos téléphones vibrent. Deux bombes viennent de tuer à Bagdad. Yacine rigole. Puisque l'on ne se reverra pas, il m'ouvre son cœur et dévoile ce qu'il ne dit à personne, ni à sa mère, ni à sa nouvelle femme, qui l'attend en Suisse. S'il survit à la prison qu'il l'attend peut-être à son arrivée à l'aéroport, il rejoindra une milice, pour se battre contre l'Etat Islamique en Syrie. « Je mourrai peut-être à la première balle. Mais je préfère mourir pour défendre mon pays et revoir ma mère, plutôt que de mourir de froid ici, seul, sous une tente. »

 

 

 

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