Critique d'Incendies, film de Denis Villeneuve - 2010

Voici ma lecture de l'incroyable film Incendies, film hybride aux multiples facettes de genres et couches de lecture, œuvre puissante à l’histoire dure, noire et au dénouement nauséeux. En espérant que cette critique vous donne envie de voir ou revoir ce chef d'oeuvre moderne.

Après avoir hésité sur le fait de dévoiler ou non l’intrigue, j’ai finalement choisi d’en parler, pour pouvoir faire une analyse la plus complète possible. Si vous ne l’avez pas déjà vu, je vous invite à visionner ce film avant de lire ces écrits, car pour moi, il en vaut la peine tant l’histoire, la réalisation et mille-et-un détails sont captivants.

Sorti en 2010, Incendies est un film de guerre dramatique réalisé par le réalisateur et scénariste canadien Denis Villeneuve, notamment connu pour « Prisoners » (2013), « Enemy » (2013), « Premier Contact » (2016) ou encore « Blade Runner 2049 » (2017). Il a co-écrit le scénario de ce film avec la scénariste Valérie Beaugrand-Champagne. Il s’agit de l’adaptation de la pièce éponyme de Wajdi Mouawad (un metteur en scène québécois d’origine libanaise), second volet d’une tétralogie, « le sang des promesses ». Cette pièce de théâtre, considérée par beaucoup comme l’une des œuvres les plus ambitieuses du théâtre contemporain, fut un énorme succès critique et populaire dans le monde entier. Le metteur en scène a pris la décision de totalement laisser le champ libre à Denis Villeneuve pour prendre des distances avec le cadre théâtral tout en en conservant l’univers, et il ne l’a, semble-t-il, pas du tout regretté. Ce film remporta de très nombreux prix et récompenses et connu un énorme succès dans le monde entier, sur différents aspects du film, entre autres :
* neuf prix à la 13e cérémonie des Jutra, dont celui du meilleur film et du meilleur scénario
* sept statuettes à la 31e cérémonie des Prix Genie, dont celle du meilleur film, de la meilleure réalisation ou encore de la meilleure actrice (Lubna Azabal dans le rôle principal)
* prix Lumières 2012 pour le meilleur film francophone.
Le New York Times l’a classé comme l’un des 10 meilleurs films de 2011. Néanmoins, Incendies reçut également quelques rares critiques, reprochant au scénariste d’avoir trop joué sur l’aspect « cinéma hollywoodien » à l’aide de musiques et de plans ralentis.

Le préambule du film est brut, avec une scène terrible présentant de jeunes garçons têtes baissées, dans un camp militaire situé on ne sait où. Les enfants, visages sales et tuméfiés, attendent leur tour pour se faire raser la tête. En fond sonore, la musique « You and whose army » de Radiohead, en fond sonore, résonnera plusieurs fois au cours du film, créant une réelle ambiance mélodramatique dans laquelle nous sommes rapidement plongés. Un plan en mouvement, sur leurs pieds, s’arrête sur ceux d’un jeune dont nous pouvons apercevoir trois points dessinés sur le talon, détail qui aura une grande importance dans tout le film. Nous voyons ensuite son visage poignant, avec un plan rapproché sur son regard grave, fixant l’objectif, nous prenant presque à témoin pendant que tombent ses cheveux.
L’histoire débute à Montréal, dans un cabinet de notaire. Deux jumeaux, Jeanne et Simon, écoutent la lecture du testament de leur mère. Le notaire leur donne deux lettres à remettre respectivement à leur père qu’ils croyaient mort, et à un frère dont ils ignoraient l’existence.
Une femme vient de mourir et on comprend par la suite qu’elle a été frappée de stupeur à la piscine avant de se laisser dépérir à l’hôpital. Le point de départ de l’histoire est donc un décès, celui de leur mère, Nawal, avec qui ils entretenaient des rapports conflictuels, personnage énigmatique dont ils ne connaissaient que peu la vie avant son arrivée au Canada. La remise de ces lettres est la condition nécessaire pour qu’elle puisse reposer en paix dans une sépulture décente. Tels des poèmes, les mots des différentes lettres sont pesés, réfléchis, résonnant comme le début d’une énigme qui emmènera les deux jeunes sur les traces du passé de leur mère. La fille, Jeanne, éprouve le besoin d’en savoir plus, et décide de partir pour le Proche-Orient, dans un pays non défini. Nous verrons par la suite les raisons de cette imprécision géographique. Son frère, agacé par cette ultime lubie de leur mère, ne souhaite pas s’y rendre avec elle. Néanmoins, face à la complexité de cette histoire qui émerge au gré du périple de Jeanne, il la rejoint, peinant à calmer sa colère face à cette situation. Ils remontent donc tous deux sur les traces du passé de leur mère qu’ils découvrent parsemé d’horreur, pour tenter de résoudre le mystère autour de leur naissance. Ils sillonnent le pays de leurs ancêtres sur la piste d’une mère qu’ils n’ont visiblement jamais vraiment connue. La forte ressemblance physique entre la mère et la fille, et la réalisation du film qui entremêle scènes du passé et du présent, brouillent autant le contexte spatial que temporel. Le film est bien rythmé, manœuvrant habilement entre les différentes périodes du temps lorsque les deux enfants visitent les endroits où se sont déroulés des évènements brutaux dans le passé de leur mère. Lors de cet effroyable périple, ils découvrent, entre autres, que, leur mère a passé quinze ans en prison pour l’assassinat d’un dirigeant nationaliste de droite. Lors de cette détention, Nawal, a été torturée et violée par un bourreau, dont elle est tombée enceinte. Sur de superbes images, les évènements continuent de se dérouler entre le voyage relativement paisible et fonctionnel du XXIe, et le passé de leur mère pendant une horrible guerre civile, le spectateur est immergé dans l’histoire, et touché par les révélations, dont la dernière tombe sur la tête des protagonistes comme un coup de massue. Réussissant à retrouver la femme qui a accouché leur mère en prison, celle-ci leur apprend que Nawal avait mis au monde, non pas leur frère inconnu, mais des jumeaux, et donc qu’ils étaient eux, les enfants du bourreau. Il s’agit bel et bien d’une tragédie, où chaque révélation sur cette époque de guerre, dévoile un malheur précurseur d’un autre. Dans un autre retour en arrière, nous apprenons que Nawal, dans sa jeunesse, mit au monde un enfant avec un réfugié, et face à la honte, elle dût l’abandonner en orphelinat. Auparavant, sa grand-mère lui tatoua trois petits points sur le talon. C’est ici que nous comprenons qui était le jeune garçon dont ont tondait les cheveux à la première scène du film, et que c’est lui le frère inconnu.
Suite aux révélations sur la prison et leur naissance, Jeanne et Simon entreprirent donc de retrouver cet homme, ce bourreau qui s’avérait être leur père, pour lui donner la lettre qui lui était destinée. Simon, le fils, est amené par la suite à rencontrer un homme ayant bien connu sa mère, puisqu’il s’agit du responsable du groupe d’opposants ayant commandité le meurtre du chef de la milice chrétienne (meurtre commis par Nawal).
Il lui apprend avoir attaqué l’orphelinat où avait été placé le jeune Nihad (leur frère), mais que les enfants ont été épargnés et embrigadés pour devenir soldats.
Il lui confit alors que le jeune garçon, obstiné par l’idée de retrouver un jour sa mère, devint un fou de guerre, voulant être martyr pour que sa mère voit son portrait partout sur les murs du pays. Devenu le meilleur des tireurs, il fut capturé par les ennemies, qui l’ont ensuite formé et envoyé en prison, non pas comme prisonnier, mais en tant que bourreau, avant de changer de nom et de quitter le pays pour retrouver les traces de sa mère.
Simon tenant enfin l’effroyable clé de l’énigme, revient auprès de sa sœur et s’interroge sur l’équation « 1+1=1 ». L’allégorie « 1+1=1 » fait référence à la conjecture de Syracuse, évoquée lors d’un cours donné au début du film par Jeanne qui est mathématicienne. Jeanne réalise alors l’horrible vérité dans un cri d’effroi. La scène suivante boucle l’histoire avec un flash-back montrant Nawal, à Montréal, à la piscine (vue à plusieurs reprises au cours du film) qui aperçoit trois points marqués à l’arrière du talon d’un homme. Elle s’approche, fébrile, de son fils. Il se retourne, et elle reconnaît son bourreau, avant de s’excuser et de s’asseoir prostrée.
Rentrés au Canada après avoir compris qu’un et un ne font pas deux mais un, les jumeaux finissent par retrouver l’homme de la piscine sous sa nouvelle identité pour lui remettre les deux lettres, celle au père et l’autre au frère, accomplissant ainsi dans ce dernier effort, l’objet premier de leur quête, la volonté de leur mère. Seul, l’homme lit les deux lettres dont les mots sont poignants, déchirants tant les émotions sont fortes, haine, dégoût, compassion et tant d’autres. Ces lettres lui apprennent que la mère qu’il n’eut cesse de rechercher n’est plus, et que les deux parfaits inconnus qui lui ont remis ces lettres savent qu’il est leur frère, le bourreau de leur mère, mais également leur père. Le film se termine sur une séquence où on voit cet homme à la vie tumultueuse, se recueillant devant la tombe de celle qu’il a si longtemps souhaité retrouver.

Concernant mon analyse personnelle du film, il me sera difficile d’exposer en quelques pages a, est découpé par chapitres dont les titres apparaissent en rouge sur la totalité de l’écran, renforçant l’impression d’immersion du spectateur.

La visée politique du film apparaît très vite, lorsque les frères de Nawal assassinent son amant, réfugié, non-chrétien, et père de l’enfant qu’elle attend. L’enfant de la honte lui sera enlevé. Devenue étudiante, un grand mouvement politique se développe lorsque les nationalistes chrétiens attaquent les écoles et camps de leurs ennemies dans le sud, mais également lorsque Nawal assassine un grand dirigeant nationaliste de droite. Nous pouvons suivre tout au long du film les épisodes de cette guerre civile où chaque clan cherche l’éradication de l’autre. À la recherche de son fils, Nawal traverse des villes en ruine, aux maisons éventrées et désertées. Ici, Villeneuve fait un travail remarquable, filmant hors champ quand l’horreur devient trop forte, choisissant minutieusement les images qui dérangent et provoque une réaction viscérale. Il arrive parfaitement à démontrer que, quel que soit le camp, toute guerre est laide, et peut changer des êtres, les asservir, les détruire, créant malheurs, horreurs, honte, secrets et tabous. Il offre ainsi une profonde réflexion sur les émotions qui se succèdent au cours du visionnage, l’amour, la haine, le dégoût… Certaines scènes marquent longtemps après avoir vu le film tant elles sont réalistes, comme celles d’incendies, de torture ou de répression, dont la plus mémorable est sûrement la scène du bus, dont nous reviendront plus tard sur l’aspect historique. Nawal, se faisant passer pour musulmane, monte dans un bus transportant majoritairement femmes et enfants, lequel est attaqué par des miliciens qui ouvrent le feu et tuent la plupart des passagers. Nawal est étendue sur le plancher, pendant que le bus est aspergé d’essence par les forces chrétiennes d’extrême droite, à côté d’une femme et son enfant encore vivant. Nawal réussira à être épargnée en montrant son crucifix aux hommes. Elle tentera, en vain, de secourir l’enfant. Par cette scène très réaliste à l’ambiance oppressante, le réalisateur montre parfaitement le côté absurde de la guerre, saisissant un profond moment de vérité à propos du cauchemar au Proche-Orient. Néanmoins, Villeneuve parvient à gérer avec pudeur les séquences les plus traumatisantes, et susciter de l’empathie avec les victimes.

L’auteur vient appuyer les séquences essentielles à l’aide de procédés démonstratifs tel que la bande sonore et l’emploi de gros plans dont certains sont de réels clins d’œils aux fils conducteurs de l’histoire, comme, par exemple les chevilles du petit garçon au début du film, le tatouage du pied du nouveau né, les bottes du bourreau quittant la geôle après le viol et masquant les trois points révélateurs, le pied du sniper qui vient de tuer un enfant, et finalement le pied au bord de la piscine où Nawal retrouve son fils et par la même occasion, son bourreau.

Sur l’aspect purement esthétique, nous pouvons également parler du grand nombre d’oppositions et de similarités mises en avant tout au long du film. De nombreuses redondances visuelles au long du film oppose le feu des terres chaudes du Proche-orient (les bombes, l’incendie du bus, celui de l’orphelinat…) à l’eau sur les terres froides du Canada avec plusieurs scènes à la piscine, théâtre du traumatisme fatal de Nawal.
Ces oppositions font passer le spectateur par différentes ambiances tout au long du récit. Nous pouvons également parler de l’opposition du jeu d’acteur de Lubna Azabal (Nawal) passant d’un personnage bouillonnant de vie à une coquille vide, glaciale, bouleversante. Villeneuve a également joué sur les similitudes des parcours de la mère et de la fille, perdant le spectateur dans toute notion de temps et d’espace. L’histoire d’incendies, vertigineuse, peut également être interprétée comme une véritable tragédie grecque sur fond de guerre et de crise politique. En effet, Villeneuve a conservé du texte original ce facteur mythologique de la pièce avec de nombreux points communs avec le mythe d’Œdipe : intrigue similaire, les héros tentent de percer le mystère de leur passé, et font face à la question de l’inceste. On retrouve aussi le thème des jumeaux, typique des mythes, mais aussi celui du l’Odyssée dans la quête d’un apaisement personnel, ou encore celui de l’amour impossible entre deux amants appartenant à des clans rivaux. Tout cela donne à ce récit une aura de tragédie antique.

Pour en revenir à l’aspect politique de l’œuvre, ce film a une portée géopolitique importante, et tente de mettre en avant un épisode trop peu exposé du Proche-Orient, sans jamais prendre parti, montrant les pires côtés des deux camps sans jamais clairement les identifier, même si on peut deviner des chrétiens et des musulmans. Pour moi, la dimension politique de ce film se superpose avec les dimensions historique et psychanalytique. Dans plusieurs interviews, Villeneuve explique qu’Incendies « traite de politique mais demeure aussi apolitique ». En effet, il montre la violence des décisions politiques sur les différents peuples sans jamais les nommer explicitement, et le spectateur, à travers les peuples malmenés par l’histoire, peut ressentir les tensions intercommunautaires dans les pays du Proche et Moyen-Orient, et les problèmes géopolitiques de la planète (l’exil de cette mère pour fuir l’horreur de la guerre, la difficulté à oublier et à s’intégrer dans une autre culture et donc le choc culturel entre l’Occident et l’Orient…), qui sont de grands problèmes contemporains. L’objectif est ici de creuser le thème de la colère et non pas de la générer. C’est pour cette raison que Villeneuve s’est détaché de la pièce en inscrivant le film dans un espace imaginaire avec des villes inventées, et sans parti pris politique. Comme chacun sait, la situation conflictuelle qui perdure depuis un demi-siècle au Proche et Moyen-Orient est une question complexe et délicate à aborder. Il s’agit donc d’une œuvre politique, mais pas au sens strict, dans la mesure où elle ne relate pas un fait politique précis, ou des personnalités politiques identifiables. L’absence de localisation géographique, l’absence de manichéisme et l’absence de conclusion politique veut démontrer l’universalité et l’intemporalité du drame de la guerre, peu importe le pays, l’époque, les raisons originelles du conflit. À travers les siècles, la religion a souvent été à l’origine de conflits (catholiques/protestants, chrétiens/musulmans, musulmans/hindous, chiites/sunnites, etc). Dans Incendies, bien que la religion soit la cause évidente du conflit, les religions sont à peine évoquées. À mon sens, le message politique est véhiculé par la beauté des images poignantes, mêlant l’esthétique au sémantique du film à la portée universelle, permettant une empathie émotionnelle du spectateur. Le scénariste a également énormément utilisé la figure de style du regard caméra lors d’Incendie, où en effet tout au long du film une grande importance est accordée aux regards des personnages, interpellant le spectateur.

Par le grand nombre de gros plans, le spectateur a l’impression d’être happé à l’intérieur de l’histoire, invité à réfléchir avec les personnages. Nous sortons du simple cadre de « témoins » de l’histoire pour ressentir le parcours des protagonistes. Villeneuve ne propose pas, pour moi, de morale concrète, laissant à chacun la liberté d’en tirer une réflexion personnelle.

Comme mentionné précédemment, Denis Villeneuve a décidé de ne pas placer l’histoire d’Incendies dans un contexte géographique et temporel précis, ce qui complique la tache de remise du film dans un contexte historique. Toutefois, bien que chaque lieu et événement représentés dans le film soient fictifs, nous pouvons retrouver de fortes corrélations avec des villes, conflits, et événements qui se sont réellement déroulés. Rappelons qu’il s’agit de l’adaptation de la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad, laquelle avait pour cadre la guerre du Liban (1975-1990). Le cinéaste québecois a décidé d’effacer toute référence au Liban en mettant l’action dans un territoire du Moyen-Orient avec des noms fictifs. La ville de « Daresh » est fictive, tout comme la prison de « Kfar Ryat » (mais beaucoup la comparent à la prison secrète d’Al-Khiam, au Liban, à l’époque sous contrôle israélien). Par ce choix, l’auteur désamorce d’éventuelles accusations de possible parti pris ou de réécriture de l’Histoire. Cette volonté est respectée tout au long du film (tourné en Jordanie), sauf lors d’un rapide mouvement de caméra où on aperçoit « Palestine » écrit sur une fenêtre. Malgré cette décision de neutralité, nous pouvons tout de même ressentir l’inspiration du Liban, pays fort de sa diversité culturelle et religieuse, mais abîmé au fil des années par les différentes guerres civiles opposants les différentes communautés. En effet, la plupart des évènements dramatiques de la vie de Nawal Marwan (la scène du bus ainsi que celle de l’assassinat) trouvent leur origine dans des faits marquants de la guerre du Liban. Néanmoins, dédouanés de références de temps et de lieu, Villeneuve a pu se permettre de nous en confier sa propre représentation sans avoir les contraintes d’un documentaire, c’est-à-dire de relater fidèlement des événements historiques, mais en les transposant de manière la plus impactante et crédible qui soit. La première scène faisant référence à un évènement historique réel est celle du bus brûlé, qui semble inspirée de l’attaque d’un bus le 13 avril 1975 au Liban. Ce jour-là, un bus de voyageurs palestiniens passant par Aïn el-Remmaneh (localité chrétienne près de Beyrouth) fut mitraillé par des membres des franges chrétiennes, provoquant la mort de 26 personnes. Cette attaque était en fait un acte de représailles après l’assassinat lors de la même journée de deux chrétiens lors de l’inauguration d’une église dans cette même localité. Cet évènement assez peu médiatisé fut l’un des éléments déclencheurs de la Guerre du Liban, premier massacre dans ce petit pays n’ayant auparavant jamais été en guerre. À cette période, le Liban était divisé entre deux courants politiques : le mouvement national « panarabe » soutenant la cause palestinienne et le camp chrétien défendant la nation libanaise, contexte fragilisant le pays. C’est le début d’une guerre civile qui durera 15 ans et fera entre 150 et 250 000 morts.

Bien que ce conflit soit terminé depuis 25 ans, le Liban vit toujours dans l’insécurité, toutes les composantes du conflit étant toujours présentes.
Autre scène très importante du film, celle de la tentative d’assassinat du chef chrétien par Nawal. Cet acte qui entraînera ses années de prison et de torture, est vraisemblablement inspirée par la tentative d’assassinat du chef militaire Antoine Lahad, par la chrétienne Souha Béchara en 1988. Née en 1967 à Beyrouth, elle devint militante de la résistance libanaise. Suite à sa tentative d’assassinat, elle fut détenue dans la prison clandestine de AlKhiyam, où elle fut pendant dix ans régulièrement torturée. Le dramaturge Wajdi Mouawad s’est probablement inspiré d’elle pour le personnage de Nawal. Sorti en 2010, Incendies fait partie de ce que nous pouvons appeler le cinéma contemporain. Les années 2000 furent une période assez compliquée pour le cinéma qui perdait en audience face à l’assaut massif de l’industrie de la série mais aussi face à la montée en puissance des plateformes de streaming. En 2009, « Slumdog Millionaire » fut le premier film tourné en numérique à remporter l’Oscar du meilleur film. Cette révolution semble aujourd’hui bien installée, avec également l’arrivée de nouvelles caméras. L’arrivée du numérique dans l’univers du cinéma a aussi eu l’avantage de réduire considérablement les coûts de production. Nous pouvons également, pour évoquer l’histoire du cinéma de ces décennies, parler du « plot twist » final, structure narrative menant à une fin inattendue amenant le spectateur à voir l’histoire sous un autre angle mais le pousse également à une nouvelle interprétation de l’ensemble. Cette technique a toujours existé dans l’univers du cinéma, comme avec le film « Le Grand Alibi » d’Hitchcock, mais cette structure narrative fût beaucoup utilisée dans le cinéma des années 2010.

Ce film hybride aux multiples facettes de genres et couches de lecture (film de guerre pour certains, politique pour d’autres, ou encore tragédie, documentaire ou d’enquête) est pour moi parfaitement réalisé, ménageant dans une progression linéaire un suspense croissant contribuant au choc brutal et bouleversant de la stupéfaction finale, où rétroactivement le spectateur fait le deuil de ses positions morales et plonge dans le doute. Le tout est amené par un récit dense, construit de façon extrêmement précise et surprenante, porteur d’une grande émotion avec cette tension permanente jusqu’au dénouement. Ce conflit, dont Nawal et son fils, furent à la fois victimes et acteurs, trouve un sens très actuel face aux tensions existantes, encore aujourd’hui, dans de trop nombreux pays entre les différentes communautés religieuses.

Julie MARIE - Le Havre - le 1 mai 2020

Sitographie :

http://www.delacritiquehysterique.com/incendies-de-denis-villeneuve-critique

https://newstrum.wordpress.com/2016/08/31/incendies-de-denis-villeneuve-tragedie-au-moyenorient/

https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/incendies/

https://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/01/11/incendies-comment-refleter-au-cinema-latragedie-du-proche-orient_1463655_3476.html

https://www.anglesdevue.com/incendies-de-denis-villeneuve/

http://www.lebleudumiroir.fr/critique-incendies-film-denis-villeneuve/

https://www.avoir-alire.com/incendies-la-critique

https://www.leblogducinema.com/critiques/critiques-films/critique-incendies-14839/

https://www.alleedescuriosites.com/incendies-denis-villeneuve/

https://next.liberation.fr/cinema/2011/01/12/incendies-la-guerre-sans-nom_706524

http://www.incendies-thefilm.com/

https://blogs.mediapart.fr/lincunable/blog/230211/incendies-le-film-dont-parle-trop-peu

https://www.wsws.org/francais/News/2011/aou2011/ince-a04.shtml

https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/liban/13-avril-1975-le-liban-bascule-dans-laguerre_3066839.html

https://www.lorientlejour.com/article/1166208/le-bus-de-ain-el-remmane-vehicule-de-nosmemoires-tourmentees.html

https://www.cnc.fr/documents/36995/159675/Incendies+de+Denis+Villeneuve.pdf/f1a2370c-6748-f289-5f22-a2e904ab908f

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