Une histoire française. A propos du rapport Stora

Benjamin Stora sait que l’histoire n’est jamais éloignée de la politique. Son style élégant et son érudition éclectique en ont aussi fait un authentique écrivain. Mais le dispositif d’une commande d’Etat interroge l’exigence d’indépendance qu’un intellectuel doit s’imposer. C’est parce que j’ai toujours aimé lire l’auteur de La Gangrène et l’Oubli que je lui adresse ici ma critique.

Historia, Nikolaos Gysis, huile sur panneau de bois, 1892. Coll. part. © Nikolaos Gysis Historia, Nikolaos Gysis, huile sur panneau de bois, 1892. Coll. part. © Nikolaos Gysis

Un spectre hante les historiens français, le spectre de la nation.

Steven Englund, De l’usage de la Nation par les historiens, et réciproquement[1], 1994.

 

HISTORIEN PROLIFIQUE ET BRILLANT, Benjamin Stora ouvrit une brèche permettant l’écriture d’une histoire de l’Algérie contemporaine, territoire quasi-délaissée par ses prédécesseurs, notamment ceux d’une école de Annales qui semblait indifférente au-delà de la prudence. Il fut aussi un de ces jeunes militants de La Dernière Génération d’Octobre, mais à la différence de bon nombre d’entre eux, il sut montrer qu’il était possible d’écrire une histoire aussi engagée que rigoureuse. Mieux que quiconque, il sait que l’histoire n’est jamais éloignée de la politique. Son style élégant et son érudition éclectique, du cinéma à la littérature, en ont aussi fait un authentique écrivain. 

Benjamin Stora vient de remettre un rapport commandé par le président de la République intitulé Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie [2] :  L’historien n’a rien perdu de ses qualités d’écriture, mais le dispositif d’une commande d’Etat interroge l’exigence d’indépendance qu’un intellectuel doit s’imposer. C’est parce que j’ai toujours aimé lire l’auteur de La Gangrène et l’Oubli que je lui adresse ici ma critique.

Une question de méthode

Tout le problème du rapport Stora repose sur une méthode qui engage l’articulation entre le rôle de l’Etat et celui des historiens. Lorsqu’un chef d’Etat – quel qu’il soit et quelle que soit son orientation politique – désigne l’un d’entre eux pour produire un travail, la valeur de celui-ci devient évidemment normative. Une commande d’Etat n’est aucunement adaptée à la pratique d’un intellectuel dont les deux premières qualités sont la liberté et l’indépendance. S’y conformer, c’est au mieux se condamner à ne produire qu’une mythologie nationale ou une vague chanson de geste et, au pire, c’est participer à l’édification d’une histoire officielle.

« Ceux qui participent aux travaux parlementaires ne sauraient s’offrir le luxe de la liberté intégrale. La vocation de la science est inconditionnellement la vérité. Le métier du politicien ne tolère pas toujours qu’on la dise. » écrivait Raymond Aron en 1963 dans son introduction au livre de Max Weber, Le savant et le politique[3]. Et encore Raymond Aron n’envisageait-il qu’une collaboration avec le corps législatif ; que dire de ce qui reste du « luxe de la liberté intégrale » lorsque la commande émane du chef de l’exécutif de la Cinquième République ?

Je ne crois pas, pour ma part, que le statut de science convienne à l’histoire pas plus qu’à la politique, sans que cela ne déprécie ni l’un ni l’autre. En histoire comme en politique, les objets analysés sont en même temps des sujets et des acteurs, raison supplémentaire de se ménager une autonomie face au pouvoir.

Nul ne songe à se plaindre de l’intérêt du président de la République pour le travail des historiens, mais il existe en France une pluralité de professeurs et de chercheurs, des équipes, des laboratoires, lesquels aimeraient probablement être galvanisés par de riches débats au lieu d’être trop souvent paralysés par des budgets pléthoriques. La désignation d’un historien – conséquemment officiel - ne saurait entrer dans un cadre politiquement libéral et, disons-le clairement, moderne.

De l’idéologie d’Etat à l’autonomie relative

Par essence, la politique est conflit : « Chaque existence a son Dieu et les dieux sont en lutte[4] », rappelait encore Raymond Aron. C’est aussi le cas de l’histoire. Ce constat dynamique est certainement plus apte à encourager la recherche historique que la fausse candeur des invocations à l’apaisement, répétées à plusieurs reprises dans le rapport. L’histoire est une enquête, elle n’est pas une sophrologie.

Si François Hollande manifestait un goût immodéré pour les commémorations, Emmanuel Macron semble davantage attaché aux historiens eux-mêmes. L’année dernière, c’est Henry Rousso qui fut désigné afin de préparer la conception, annoncée en mars 2020, d’un musée-mémorial dédié aux victimes d’attentats. Tout comme lui, c’est à des fins mémorielles que Benjamin Stora a été missionné. La désignation d’éminents historiens afin d’assurer des missions mémorielles constitue en soi un beau sujet d’épistémologie qui remet en question, de manière au fond très factuelle, la doxa d’une distinction entre mémoire et histoire.

Mais le point essentiel n’est pourtant pas là. Il est dans la faculté, pour tout dire remarquable, qu’ont eu Emmanuel Macron et Benjamin Stora de participer conjointement à la mise à nu du mécanisme de la construction historique et donc de celle du métier d’historien, dévoilant ce qui fut sa fonction première : celle d’ériger une idéologie d’Etat. Car sans les historiens du XIXème siècle, de Jules Michelet à Ernest Lavisse, en passant par Augustin Thierry, il n’y aurait eu ni invention de l’Etat-nation, ni construction nationale. Plus tard, la passion typique du XXème siècle pour la politique, pour reprendre une expression de Benjamin Stora dans un beau livre publié en 2008[5], vit toutefois de nouvelles générations, dont un des précurseurs français fut Marc Bloch[6], parvenir à faire gagner aux historiens une autonomie relative par rapport à l’Etat. Benjamin Stora fut de ceux-là et sa récente installation dans un statut d’historien concepteur d’unité nationale non seulement lui fait perdre sa propre autonomie, mais elle érode la dimension critique patiemment acquise par toute une discipline.

 

Julien COHEN-LACASSAGNE

 

[1] Steven Englund, « De l’usage de la Nation par les historiens, et réciproquement », in Politix, vol. 7, n°26, deuxième trimestre 1994, pp. 141-158.

[2] Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, janvier 2021.

[3] Raymond Aron, introduction à Max Weber, Le Savant et le Politique, 10-18, éd.1963, p. 25.

[4] Raymond Aron, Ibid., 1963.

[5] « […] j’étais saisi, depuis l’âge de dix-sept ans, et pour si longtemps, de cette passion typique du XXème siècle qu’est la politique […] », Benjamin Stora, Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’Algérie, Stock, coll. Un ordre d’idée, 2008, p. 18.

[6] Voir, entre autres, la lettre de Marc Bloch à Lucien Febvre, du 8 novembre 1939 : « J’ai mauvaise conscience. J’estime que nous devons tous avoir mauvaise conscience […]. Nous avons laissé faire, en 1919-1920 et après […]. Nous avons vendu notre âme contre notre repos, notre travail intellectuel […]. Nous avons eu tort. Après cette guerre-ci, nous serons bien vieux pour agir, même avec notre cerveau. Du moins faudra-t-il aider les plus jeunes à ne pas récidiver. »

 

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