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Billet de blog 8 décembre 2017

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Flaubert et le perroquet de Félicité. Une critique laïque de la laïcité.

Dans Un cœur simple, Flaubert met en scène la vie de Félicité, traversée par les malheurs et les déceptions. Félicité synthétise tout ce qu'est une « créature opprimée ». Elle reçoit en cadeau le perroquet Loulou. A sa mort, elle le fait empailler et il devient l’objet de sa vénération, seul objet apportant à l’existence de Félicité réconfort et poésie, un "soupir" dans un "monde sans cœur"

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Illustration 1
L'un des "perroquets de Flaubert", Muséum d'Histoire Naturelle de Rouen © Maryline Coquidé, Félix-Archimède Pouchet, professeur de sciences naturelles de Flaubert

Les oppressions et la fièvre augmentaient. Félicité se chagrinait de ne rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y mettre quelque chose ! Alors elle songea au perroquet. Ce n'était pas convenable, objectèrent les voisines. Mais le curé accorda cette permission ; elle en fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter, quand elle serait morte, Loulou, sa seule richesse.

Gustave Flaubert, Un cœur simple. Trois contes, 1877

La laïcité, une construction politique et morale.

Au mois de mars 2015, le maire de New-York Bill de Blasio annonçait que les écoles de New-York seraient fermées pendant les fêtes musulmanes de l’Aïd al-Fitr et de l’Aïd al-Adha, faisant ainsi profiter d’un jour férié à tous les écoliers et professeurs de la ville – musulmans ou non - au nom du « respect de la diversité ». Les quelques 8% de musulmans de New-York pouvaient ainsi revendiquer leur appartenance pleine et entière à la fois à l’Islam, à la nation américaine et à la citoyenneté new-yorkaise. De surcroît élèves et professeurs non-musulmans pouvaient aussi être pleins de gratitude envers leurs camarades et collègues musulmans grâce auxquels ils bénéficiaient d’une liberté fondamentale, celle de ne pas à aller à l’école ou de ne pas aller travailler … Au cours du mois d’août 2016, les maires d’une vingtaine de communes du sud de la France, dont Nice et Cannes, ont adopté des arrêtés dits « anti-burkinis ». Ils mirent ainsi dans des situations humiliantes des femmes en les faisant interpeller, devant leur famille, par des forces de l’ordre dignes des « gendarmes à Saint-Tropez », pour le seul préjudice qu’elles portaient un foulard sur la tête, parfois sur la base de dénonciation de la part de baigneurs à têtes nues. C’est à l'aune de cette mise en perspective de deux décisions municipales qu’on mesure la différence entre deux conceptions de la laïcité.La laïcité fournit l’occasion d’analyser une construction politique et morale.  Elle permet aussi de décrypter une mythologie. Il ne s’agit pas de décrédibiliser le terme en employant le mot mythologie. Il y a aussi de bonne mythologie. Par ailleurs, une étude critique de la laïcité doit permettre d’aborder ce thème à la fois avec modestie et avec sens de la nuance, autrement dit sans esprit dogmatique. On peut donner une définition a minima de la laïcité en la désignant comme un système de valeurs. Or, tout système de valeurs se présente sous une forme vertueuse. De la même manière qu’on ne peut juger une personne en écoutant seulement ce qu’elle dit d’elle-même, on ne peut aborder un système de valeurs en écoutant seulement ce que ce même système raconte de lui-même à travers les textes qui le fondent, ou à travers ses représentants. Par ailleurs, il m’apparaît très important de saisir que sur le plan idéologique, un même système de valeurs peut à la fois être émancipateur et oppresseur. Au cœur de la guerre froide, il est indéniable que le communisme comprenait des aspects tout à fait émancipateurs à l’ouest, vertébrant la classe ouvrière dans le monde occidental, lui donnant la force de conquérir à la fois des conditions d’existence décentes, une solide éducation et, au fond, une dignité. Dans le même temps, à l’est, le communisme se mettait au service d’un redoutable appareil de répression et d’asphyxie des libertés fondamentales. Voilà pourquoi, il est important de comprendre que la nature laïque d’une démarche ne suffit pas à en faire une démarche vertueuse. Le XXème siècle a vu naître trois régimes totalitaires qui, sur le plan formel, furent laïques tout en étant destructeurs et sanguinaires. Pour le dire autrement, la laïcité n’est pas nécessairement un humanisme. Le thème de la laïcité tourne aussi autour de valeurs que se disputent la gauche et la droite. Il a toujours été tentant de distinguer valeurs de gauche et valeurs de droite, distribuant aux uns la laïcité, aux autres le cléricalisme, avec encore une fois une production mythologique autour de ces deux aspects.

L’idée qu’une division gauche-droite traverse les grandes conflictualités politique sur le même mode, et de manière essentialisée, pratiquement depuis la révolution française, reste fortement ancrée. On attribue au camp laïque et républicain le mérite d’avoir été dreyfusard tandis que les royalistes et les cléricaux nourrissaient le camp des anti-dreyfusards. Cette perception ne repose sur rien de réel. En effet, jusqu’en 1898 il régnait un consensus politique anti-dreyfusard très net, à droite comme à gauche, y compris chez Jaurès (qui finira par rejoindre le camps dreyfusard) ou chez Jules Guesdes (qui ne le rejoindra jamais). C’est la parution du J’accuse de Zola qui fit naître une scission dans l’opinion. Parmi les dreyfusards de la première heure il n’y eut guère que Bernard Lazare et Jean Allemane, autrement dit un poète anarchisant et l’animateur de l’aile gauche du mouvement socialiste français, des personnalités si marginales que Dreyfus lui-même était navré d’être défendu par eux. En outre, après 1898, la prise de position de Zola convainquit des catholiques qui rejoignirent le camp dreyfusard. Sur la question de l’antisémitisme, il faut là-aussi, se garder des reconstructions d’un passé recomposé : il y eut des républicains laïques profondément antisémites et qui finirent même par basculer dans le camp de Vichy, ce fut le cas de Marcel Déat, de Charles Spinasse, et bien entendu de Pierre Laval. Comme l’écrit justement Philippe Burin dans l’unique chapitre des Lieux de mémoire consacré à Vichy : « Vichy fut d’abord et avant tout l’expression de la dégénérescence autoritaire d’une grande partie de l’establishment républicain »[1]. Tout cela nous permet de souligner que si la laïcité constitue un véritable progrès, une nécessité en termes de coexistence et d’acceptation des différences, elle ne suffit pas seule à garantir le progrès. Il est important de comprendre cela à une période où la laïcité devient une préoccupation majeure en France, en adoptant une problématique paradoxale : Pourquoi la laïcité se retrouve-t-elle au centre des préoccupations politiques dans un pays qui est déjà laïque et où, bon an mal an, les pratiques religieuses sont plutôt en phase de recul ? Les attentats qui ont ensanglanté la France à partir du mois de janvier 2015 expliquent une telle préoccupation, ils l’ont accentuée puisque leurs revendications comprenaient une dimension religieuse, en l’occurrence musulmane. Mais sauf à supposer que l’Islam et les musulmans sont intrinsèquement responsables des dérives terroristes, cela ne suffit pas à expliquer la place centrale prise par la laïcité. Il faut signaler cependant que nombreux ont été et sont toujours les commentateurs, analystes, voire les responsables politiques qui n’hésitent pas à emprunter – consciemment ou pas - cette fausse route. De plus, le recentrage sur la question de la laïcité s’était déjà effectué avant le mois de janvier 2015. On peut le faire remonter au moins à l’affaire de l’exclusion de jeunes-filles portant un foulard du collège de Creil, en 1989.

L’Opium du peuple (K. Marx) : du soupir de la créature opprimée au soupir du laïque déprimé.[2]

Dans un contexte global de crise des valeurs et dans un contexte paradoxal de fin des idéologies « laïques », il est tentant de faire dire à la laïcité plus que ce qu’elle n’est, voire de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. C’est ainsi que s’opère une confusion courante entre laïcité et anticléricalisme, confusion parfois admise, mais souvent déniée. A l’appui de cette confusion, il y a la phrase devenue presque rituelle : « La religion, c’est l’opium du peuple », censée justifier une conception de la laïcité basée sur un rejet de la religion. Puisque la religion est l’opium du peuple et que l’opium, c’est de la drogue, et que la drogue … c’est pas bon … alors, la religion, c’est pas bon, et il faut ouvrir des centres de désintoxication. La citation est d’autant plus importante qu’elle est tirée d’un texte de Karl Marx. Et pourtant, il y a bien une sorte de scandale intellectuel autour de cette phrase et de ce que l’on veut lui faire dire. Le jeune Marx emploie cette expression en 1843 dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel, dans la phrase suivante : « La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de chose où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple. » On le voit, loin d’être une condamnation sévère et méprisante, le texte de Marx repose sur une analyse au fond non dénuée de bienveillance, voire de tendresse à l’égard du sort des hommes et du réconfort que peut apporter le « soupir » religieux. Car pour Marx, le problème principal, ce n’est pas celui de la religion, mais c’est bien celui d’un monde réel « sans cœur ». C’est là une leçon importante à mon sens et qui rejoint sans doute les préoccupations de beaucoup de gens en France comme à travers le monde, pour qui le problème principal, ce sont les conditions d’existence quotidiennes. Les préoccupations spirituelles venant après. Au sens strict, Marx était un laïque bien entendu, il en est même l’expression la plus achevée pour certains, pour autant, il ne se montre pas anti-religieux. Et par ailleurs, en bon laïque au fond, il cessa par la suite de se préoccuper des questions religieuses. Dans la nouvelle Un cœur simple, Gustave Flaubert met en scène la vie de Félicité, fille de ferme devenue bonne d’une bourgeoise normande. La vie de Félicité est traversée par des événements tragiques et par des déceptions. Elle synthétise tout ce que peut être une « créature opprimée ». Elle reçoit en cadeau le perroquet Loulou vers lequel se tourne toute son affection. A la mort du perroquet, elle le fait empailler et l’oiseau devient l’objet d’une sorte de vénération proche du culte. Il est le seul objet apportant à l’existence de Félicité à la fois réconfort et poésie, un authentique « soupir » dans un « monde sans cœur ». A la fin de sa vie, alors qu’elle agonise, Félicité voit un immense perroquet l’emporter vers le ciel. C’est sans le moindre mépris non plus que Flaubert décrit le culte que s’est construit Félicité. Flaubert se montrait beaucoup plus cruel envers le personnage du pharmacien Homais, dans Madame Bovary, ou envers Bouvard et Pécuchet qui partagent tous les trois un culte à ce qu’ils estiment être de la rationalité, tout en étant aussi grossiers que stupides. Flaubert fut un contemporain des lois scolaires de Ferry et de la cristallisation de la IIIème République. Les lois scolaires constituent un progrès considérable en termes d’accès à l’éducation et en termes d’émancipation des individus auxquels fut permis l’accès à la lecture et à l’information. Il est intéressant de voir combien la constitution de l’Ecole sur une base laïque se fait sur la base d’une opposition stricte à l’Eglise et à son enseignement tout en en empruntant le style. Ce type de mimétisme entre adversaires est un processus au fond assez courant dans l’histoire des sociétés, et il est probable que beaucoup parmi les concepteurs des lois scolaires en avait conscience. C’est ainsi que le Catéchisme républicain, philosophique et moral écrit en 1789 par La Chabeaussière fut réédité et réexploité sous la IIIème République. Autre effet de miroir entre adversaires : à la soutane du prêtre, on opposait la blouse du « hussard de la République ». Malheureusement, on sait combien l’ecclésiastique et le républicain pouvaient tomber d’accord quant à l’application des châtiments corporels ou quant à la pratique d’un enseignement scolastique, lénifiant et peu enclin à la pensée critique. Aux « Pères de l’Eglise » succédaient ceux que Suzanne Citron appelle les « Pères de la République »[3], les historiens Ernest Lavisse et Augustin Thierry dont les évangiles gaulois étaient bien peu respectueux du sérieux historique. Enfin, aux images pieuses des Saints succédait l’image pieuse de la carte de géographie, image sacrée et incarnation de la patrie, toujours accrochée au mur de la salle de classe. Dernière expression souvent employée, celle de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je suis prêt à donner ma vie pour que vous ayez le droit de le dire ». Elle est l’exemple même à suivre afin de constituer une laïcité apaisée et tolérante. Mais … malheureusement, elle n’a vraisemblablement jamais été écrite par Voltaire. C’est sans doute un « apocryphe » dû à l’auteur anglaise Evelyn Beatrice Hall, dans son livre The friends of Voltaire, édité en 1906. Elle y écrivait entre guillemets « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it » mais admit plus tard que l’expression était d’elle. Je ne crois d’ailleurs pas anodin qu’une aussi franche expression de tolérance vienne en réalité du monde anglo-saxon. Elle répond à une conception de la laïcité qui mérite réflexion et reposant sur l’idée suivante : « Je suis contre … Mais je suis pour le droit à être pour … ». Pour le dire autrement, une laïcité apaisée et tolérante ne peut être adoptée que si l'on est soi-même apaisé, si on ne craint pas d’avoir des désaccords.

Ne plus faire de la laïcité un faux-semblant

Il est devenu évident que parler de laïcité en 2017 en France, c’est parler de l’Islam, des musulmans, de l’intégrations et de l’immigration. Il est préférable de ne pas faire de faux-semblant de manière, là aussi, à ne plus faire dire à la laïcité ce qu’elle ne dit pas. Les enfants, petits-enfants, voire arrière-petits-enfants d’immigrés cumulent les « handicaps » sociaux : identifiés comme « arabes », ils appartiennent généralement aux classes populaires et aux classes d’âge ayant grandi dans un contexte économique défavorable aux ouvriers et aux employés. A cela s’ajoute désormais l’appartenance à l’Islam, confondu avec l’islamisme. Comment, dans ce contexte, ne pas nourrir du ressentiment ? Or ce ressentiment n’est plus pris en charge et, en un sens, rationnalisé par des structures politiques telles que pouvaient l’être le Parti Communiste, les syndicats ou encore les amicales, structures qui permettaient avec plus ou moins de chaleur de cimenter une fraternité de lutte avec les « Français » identifiés comme tels. Dans un article de 2002, Stéphane Beaud et Olivier Masclet[4] notaient une forte différence générationnelle. Ils remarquaient que les enfants d’immigrés ayant la quarantaine au début des années 2000, c’est-à-dire enfants ou adolescents dans les années 60-70 ne mettaient pas le racisme au centre de leur expérience sociale, en dépit de conditions d’existence extrêmement difficiles. Ceux ayant la vingtaine plaçaient au contraire le rejet auquel ils étaient soumis en position central. Pour le dire étrangement :  plus la génération est française depuis longtemps, plus elle ressent sur elle le poids du racisme. Plus la génération s’éloigne d’un enracinement par rapport au pays d’origine de ses aïeux, plus elle ressent le racisme. On ne peut imputer cela à une simple paranoïa collective. C’est là un vrai paradoxe de l’intégration à la française. Paradoxe qui tient notamment au fait que l’intégration peut ressembler – si on y prend garde - à l’assimilation. Or on sait que l’assimilation coloniale consistait précisément à proclamer un universalisme et une fusion dans un creuset français tout en rendant cette fusion impossible : Faire, par exemple, des Algériens des sujets français tout en les privant du droit de vote et de l’accès à l’éducation. On s’interroge sur la difficulté à « intégrer » les populations maghrébines ou africaines en leur dressant le précédent de l’intégration des populations italiennes, portugaises ou espagnoles. Il est même devenu assez courant de s’appuyer sur un discours rétrospectif qui loue la forte capacité d’intégration de ces cousins latins des Français. C’est oublier la profonde xénophobie dont ces populations furent en leur temps la cible : qu’on se rappelle les émeutes anti-italiennes d’Aigues-Mortes en 1892 ou celles de Lyon en 1894. On incrimine enfin religiosité et Islam pour expliquer les difficultés d’intégration. C’est oublier là encore qu’il existe toute une littérature et une presse, y compris à gauche, qui avait pris pour habitude en France de rejeter les travailleurs étrangers en raison de leur religiosité catholique. La ferveur catholique des familles ouvrières d’origine polonaise ou italienne a ainsi été la cible d’une presse xénophobe dès le XIXème siècle. Il y a un vrai problème, de ce point de vue, avec la manière dont on s’adresse aux classes populaires, ou dont on parle d’elles. Qu’elles soient d’origine immigrée ou non. Lorsqu’elles sont identifiées comme « françaises de souche » (ce qui ne veut évidemment rien dire) elles sont coupables de racisme et jugées responsable de la montée du FN. Et lorsqu’elles sont identifiées comme « immigrées » ou « musulmanes » (et on sait qu’en France, les deux identités sont confondus, pour des raisons en partie démographiques et, en partie, fantasmée), elles sont coupables d’islamisme, voire de potentiel terrorisme. En définitive, elles sont coupables de tout et, dans tous les cas, ce qui les rassemble c’est d’être identifiées comme des « classes dangereuse », pour reprendre un vocabulaire du XIXème siècle, comme une « vile multitude », comme l’aurait dit Adolphe Thiers.

La laïcité : l’identité nationale assimilable par la gauche ?

La laïcité est susceptible d’être perçue sous l’aspect d’une identité nationale rendue assimilable par la gauche. Un certain usage de la laïcité peut en faire un instrument permettant de construire un consensus politique et national, en somme une valeur-refuge dans une période de crise. Or rien n’est pire que de donner à la laïcité un contenu identitaire et exclusif. On connait la formule de Samuel Johnson, reprise par Stanley Kubrick dans Les sentiers de la gloire : « Le patriotisme est l’ultime refuge d’une crapule »[5]. Une inversion ou une perversion intellectuelle conduit à faire de la laïcité ce que l’historien israélien Shlomo Sand a appelé « le dernier refuge du raciste »[6]. Lorsque le débat sur l’identité nationale s’est tenu sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il a suscité des résistances, à mon sens légitimes, notamment de la part des milieux enseignants. L’expérience n’a pas été renouvelée, pas plus que celle d’attribuer une telle formulation identitaire à un ministère. En revanche, la laïcité peut aisément faire la courte-échelle à l’ « identité nationale » et lui permettre de revenir par la fenêtre après avoir été chassée par la porte en 2012. La laïcité est en un sens plus apte à être assimilée par le milieu enseignant qui s’en sent le garant. Pour autant il faut prendre garde à ce qu’elle ne soit pas un camouflage. Il ne fait pas de doute qu’une dynamique d’intégration s’était constituée dans les années 60, d’ailleurs en dehors de toute initiative d’Etat, inscrite dans le cadre de luttes sociales et des solidarités qu’elles génèrent. Cette solidarité a servi de terreau à l’élaboration d’une culture de base, commune, autour d’espaces de socialisation allant du syndicat au club de foot. Dans ce contexte, la place du religieux n’était pas absente et une conception inclusive et conviviale n’interdisait pas son expression. C’est ainsi que les ouvriers maghrébins des usines Renaut de la région parisienne obtinrent au début des années 70 le droit d’avoir des salles de prière dans les ateliers. Venaient s’y recueillir des hommes conjuguant plusieurs identités : immigrés, musulmans, ouvriers et syndiqués à la CGT. L’ouverture de ces salles se raréfia après la révolution iranienne de 1979, et ce bien que l’Islam chiite professé en Iran fût inconnu de l’immense majorité des immigrés musulmans de France. Fut donc projeté sur les musulmans de France – ou supposés tels-  une réalité qui leur était – déjà – étrangère. Il est à ce titre significatif que, dans la France d’aujourd’hui, bon nombre de jeunes-gens d’origine maghrébine perçoivent l’Iran chiite comme un berceau du fanatisme. Leur imaginaire typiquement occidental est nourri par les images de processions lors de la fête de la Achoura, au cours desquelles des flagellants s’infligent de profondes et sanguinolentes blessures. Ce type d’exubérances n’est représentatif ni de pratiques chiites courantes, ni bien entendu d’un mode de vie iranien. Mais leurs images, véhiculées par les chaines de télévisions occidentales, puis arabes du Golfe, alimentent encore les clichés qui font que le fanatique, c’est toujours l’autre. Plaider pour une laïcité apaisée et tolérante signifie ne pas projeter de fantasme auxquels des jeunes-gens, élèves de collège ou de lycée, sont étrangers mais qui, à force d’être entretenus, deviennent des identités saisissables[7]. Je ne voudrais pas moi aussi sombrer dans l’idéalisation d’un passé recomposé, ni même donner l’impression que la vie associative ou syndicale ouvrière n’a pas commis des écueils dans leur rapport avec leurs camarades immigrés et musulmans. Je ne crois pas à un « bon temps » où il y aurait eu une bienveillance envers les immigrés et les musulmans, ni même une indifférence. Il y avait une « arabophobie » sans doute supérieure à l’« islamophobie », mais c’était tout de même une discrimination. Les conditions d’existence étaient difficiles pour les familles d’origine immigrée, tout comme aujourd’hui. Mais le racisme se saisissait sans doute moins de l’aspect religieux. S’il peut s’en saisir à présent, c’est d’ailleurs parce qu’une expression plus directe du racisme est punissable par la loi. Le fait que de jeunes générations ressentent avec acuité une discrimination dont elles sont la cible manifeste tout simplement leur évidente intégration. Les enfants ou petits-enfants d’immigrés sont français à part entière et ils ne supportent pas qu’on remette en cause l’expression de leurs convictions, comme tout citoyen français en somme.  Mais entre-temps, la société ne s’est pas rendu compte qu’ils étaient français et continue de les projeter en dehors de la sphère nationale. C’est comme cela qu’il faut comprendre la confusion et les « amalgames » entre musulmans-maghrébins-immigrés. C’est une confusion si courante qu’elle finit par avoir un sens. Elle n’est pas le fruit d’une ignorance, et d’ailleurs, il est assez vrai qu’il y a, en France, une superposition de ces identités. Elle est plutôt le résultat d’une association d’idées qui permet de justifier cette même projection en dehors de la sphère nationale. On pouvait auparavant les identifier par une insuffisante maîtrise de la langue, ou tout simplement par un statut administratif (les « papiers » !), ou que sais-je encore … ce n’est plus possible car on ne parle désormais quasiment que de Français ! Il ne reste plus qu’un Islam fantasmé et imaginaire pour « Les » distinguer d’un grand « Nous », lui-même tout aussi fantasmé et imaginaire, réduit à un curieux mélange de symboles nationaux, de vin rouge et de maillots de bain.

En d’autres termes, la revendication de laïcité ne doit pas être confondue avec l’injonction à être un « bon français », ce que personne ne peut ni ne doit juger. Elle doit au contraire faciliter une conjugaison des identités.

Julien Lacassagne

[1] Philippe Burin, Vichy in Pierre Nora (dir.) Les lieux de mémoire, Tome III, Gallimard, 1992.

[2] Au sujet de la célèbre expression de Marx, voir la magistrale analyse qu’en fait Pierre Tévanian dans son livre La haine de la religion. Comment l’athéisme est devenu le nouvel opium du peuple de gauche, La Découverte, 2013. Je lui emprunte par ailleurs cette ironique basculement des « opprimés » aux « déprimés ».

[3] Suzanne Citron, Le mythe national. L’histoire de France revisitée. Ed. de l’Atelier, 1987, rééd. 2017.

[4] Stéphane Beaud et Olivier Masclet, Un passage à l’acte improbable ? French Politics, Culture & Society, Vol. 20, n°2, 2002

[5] « Patriotism is the last refuge of a scoundrel », Samuel Johnson (1709-1784).

[6] Shlomo Sand, Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées : la laïcité, ultime refuge du raciste, tribune publiée dans L’Obs. Le Plus le 24 aout 2016.

[7] Voir sur ces questions le livre de l’historienne américaine Joan W. Scott, La politique du voile, Editions Amsterdam, 2017.

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