Pendant ce temps, sur Internet : Le Groupe des 1 Million

À l'heure ou le monde endure avec peine le deuxième hiver de l'année 2020, nous avons encore du mal à entrevoir ce que sera le monde post-coronavirus. Cependant, une petite lueur dans les ténèbres laisse deviner de nouvelles formes de rites, et de nouvelles façon de faire lien...

Peu de groupes sur Facebook ont pu observer une croissance aussi rapide sur un sujet aussi frivole. En effet, le One Million Members, comme son nom l'indique, n'a qu'un seul objectif : atteindre le nombre mirobolant d'un million de membres. Si le principe de base semble assez limité, beaucoup sont ceux qui, en l'espace de quelques jours, ont été absorbé par la quête de ces aventuriers de l'Internet.

Mais au delà du nombre, c'est surtout la ferveur quasi-religieuse des adeptes de ce groupuscule qui étonne les sociologues. Les publications s'accordent en effet parfaitement entre elles, tous les auteurs semblant absorbés par l'idée d'accomplir l'unité à travers le million. Ainsi, nous pouvons légitimement nous poser la question suivante : ce groupe est-il une entité néo-fasciste engendré par la crise sanitaire que nous vivons ? Ou bien est-ce là un nouveau genre de mouvement politique (ou pas ?) qui va nous apprendre à mobiliser de nouveaux outils de pensée pour affronter les événements de notre époque ? Pour apporter un début de réponse, nous convoquerons deux philosophes : Hannah Arendt et Baruch Spinoza.

Une nouvelle forme de totalitarisme  ? 

"L'homme se tient sur la brèche", disait Hannah Arendt, celle entre un passé révolu et l'écrasant poids d'un avenir inconnu. C'est de cette brèche et en ces temps de crise que naissent le totalitarisme et la barbarie. Ainsi, il semble légitime de se demander si le OMG (One Million Group) n'incarnerait pas ce "fagot de bois incassable" qu'est le fascisme. En renonçant à leur individualité pour devenir 1 Million, les "millionièmes", comme ils se désignent eux-mêmes, ne cherchent-ils pas à renoncer à leur individualité pour faire groupe face à la crise du coronavirus ? Rien n'est moins sûr.

En effet, ce qui fait l'originalité de ce groupe, c'est que chacun de ses membres conserve une individualité forte. Là où le sujet d'un état fasciste n'a d'autres ambitions que de servir le développement de son pays, les millionièmes cherchent au contraire un développement spirituel personnel en essayant de faire corps. Ainsi, dire qu'ils seraient les victimes inconsciente d'une folie totalitaire ne serait pas juste. De même, nous n'assistons pas, comme c'était le cas dans les régimes du début du 20ème siècle, à un éclatement des liens sociaux, qui laisserait chacun des membres du mouvement isolé face au concept du Million. Ce que nous pouvons voir, c'est au contraire un ensemble de prises d'initiatives collectives. Il ne s'agit pas d'un enfermement triste et morne des identités pour former une masse inerte, mais d'une convergence lumineuse de volontés de vivre vers un but commun.

Finalement, un des aspects du OMG qui s'éloigne le plus du totalitarisme, c'est bien entendu son rapport à la hiérarchie. Il n'y a pas de "pape", ou de "leader", du millionisme. L'autorité y est donc, sinon inexistante, du moins presque parodique. Certains pourrait même y voir l'émergence d'un nouveau concept, celui de "hiérarchie horizontale", où chacun a l'opportunité d'administrer l'autre.

De l'amour du numérique à l'amour de la substance ?

"Nous devons atteindre le million, c'est un chiffre très numérique n'est-ce pas ?" Ainsi s'exprime un des adeptes du OMG en en faisant l'apologie. Une des choses qui caractérise les millionièmes, c'est en effet cet amour de l'abstraction numérique. Si il y a bien un philosophe qui nous rappelle cette passion des mathématiques, c'est bien Baruch Spinoza.

La comparaison ne serait pas vraiment pertinente si il s'agissait là du seul rapprochement possible. En effet, si il y a bien une chose que les millionièmes ont intégré, c'est l'idée que, bien qu'il n'existe actuellement que quelques milliers d'adhérents à ce groupe, ils sont déjà 1 Million dans la matrice du réel. Et c'est de ce savoir qu'ils tirent leur bien-être spirituel. De la même manière, la substance, comme la conçoit Spinoza, contient déjà en elle-même l'étance d'une infinité de choses qui n'existe pas toutes actuellement. De là à dire que ce que cherchent les millionièmes dans le Million est cette fameuse idée adéquate du divin que Spinoza décrit, il n'y a qu'un pas...

Quel avenir pour le OMG ?

Bien que le nombre de membre de ce groupe soit encore mince, il croit avec une vitesse impressionante. Ainsi, nous devons nous poser la question de l'impact qu'auront les millionièmes dans le monde de l'après Coronavirus. Ce nouveau mouvement se canonisera-t-il pour devenir un pilier central des livres d'histoire du siècle prochain ? Une chose est certaine : il ne ressemble à rien de ce que nous connaissons.

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