Présidentielle syrienne : opération séduction compliquée pour Bachar Al-Assad

En annonçant une amnistie pour les prisonniers, le Président Bachar Al-Assad tente d'envoyer un message d’apaisement à la communauté internationale alors que sa réélection est assurée. Mais, la pression s’accentue pourtant sur le clan au pouvoir, avec l’ouverture du procès en appel de Rifaat al-Assad et une plainte déposée pour l’attaque chimique déclenchée dans la Ghouta orientale en août 2013.

Ce lundi 3 mars, la haute cour constitutionnelle syrienne a validé la candidature à un 4e mandat du président Bachar al-Assad. En plus de celle de l’actuel chef de l’État, deux autres candidatures ont été validées par la plus haute instance judiciaire du pays afin de donner un vernis démocratique au scrutin, avec un ancien ministre et un membre de l'opposition tolérée par le pouvoir.

Mais malgré ces deux faire-valoir, l’issue de l’élection ne fait guère de doute. À l’instar de la dernière élection de 2014, celle organisée le 26 mai prochain devrait voir la réélection sans peine et sans suspens de Bachar Al-Assad.

 Pour parer aux critiques des ONG et des instances internationales qui ne manqueront pas de pleuvoir, le régime de Damas anticipe et s’apprête à faire un geste : le président syrien Bachar al-Assad a décrété une amnistie qui s’applique aux détenus de droit commun, mais aussi aux personnes condamnées pour complicité de « terrorisme ». Une précision d’importance : derrière cette terminologie du régime, c’est bien les opposants politiques (ou suspectés comme tels) qui sont concernés. Une loi de 2012 avait en effet largement élargi le concept de « lutte contre le terrorisme », véritable prétexte du gouvernement de Damas pour mater les mouvements de rébellion et faire taire ses oppositions.

Avec cette nouvelle amnistie, le régime de Bachar Al-Assad tente de faire comme en 2014, lors de la précédente élection présidentielle, quand le pouvoir en place avait relâché la pression sur ses opposants à quelques semaines du scrutin afin d’assurer de sa bonne volonté les observateurs internationaux dépêchés sur sa place.

Ghouta orientale , Rifaat al-Assad : De Paris à Stockholm, la justice s’en mêle

Bis repetita cette année alors que la pression internationale est de plus en plus forte sur la Syrie et que les recours à la justice extraterritoriale se multiplient dans les pays européens : Après une première en Allemagne en octobre, puis en France en mars, des rescapés d’attaques au gaz sarin réfugiés en Suède, appuyés par quatre organisations de défense des droits humains, ont saisi lundi la police suédoise d’une nouvelle plainte. Plusieurs ONG et associations de réfugiés syriens sont ainsi à la manœuvre pour faire reconnaître l’implication de « membres de haut rang du régime » de Bachar al-Assad dans l’attaque chimique du 21 août 2013 dans la Ghouta orientale, dans la banlieue de Damas. Près de 1400 morts avaient alors été à déplorer parmi les civils.

Et le procès en appel qui s’ouvre ce mercredi 5 mai contre Rifaat al-Assad ne devrait pas calmer les choses. Condamné en 2020 pour blanchiment en bande organisée et détournement de fonds publics syriens, l’oncle du dictateur, passé dans l’opposition et réfugié en France, s’en défend formellement.

En première instance, des proches du régime n’avaient pas hésité à apporter leur témoignage devant la justice française pour accuser celui qui explique devoir sa fortune à sa proximité avec la famille royale saoudienne. Une affirmation appuyée par des chèques de plusieurs dizaines de millions de dollars datant des années 1980, mais contestée par deux anciens membres de la garde rapprochée de Bachar eux aussi réfugiés en France, l’ancien vice-président Abdel-Halim Khaddam et l'ancien ministre de la Défense Mustafa Tlass.

Le premier, qui fut aussi ministre des Affaires étrangères en Syrie, a prétendu que Rifaat avait reçu 300 millions de dollars en fonds publics dans le cadre d’un accord secret convenu avec son frère Hafez Al-Assad pour quitter le pays. Décédé en mars dernier, son témoignage est vivement contesté par la défense : ennemi personnel et de longue date de l’oncle du dirigeant syrien, son témoignage est aussi entaché par certaines incohérences, notamment dans les sommes annoncées, variant entre 300 millions d’euros et 500 millions d’euros. Le second témoignage, celui de Mustafa Tlass, ancien ministre de la Défense décédé en 2017, est aussi vivement remis en cause. Alors qu’il accusait Rifaat al-Assad d’avoir envoyé sa garde rapprochée piller la banque centrale syrienne à son profit, les enquêteurs français avaient eux-mêmes reconnu qu’il ne s’agissait là que d’une « hypothèse ». 

Deux témoignages qui pourraient évoquer une offensive pilotée en sous-main par Damas, car Rifaat al-Assad ne cesse de s’appuyer sur sa fortune et son statut d’opposant pour proposer son intermédiation et promouvoir une démocratisation de son pays. Un procès médiatique couplé à une affaire judiciaire politiquement explosive, dont les secousses pourraient se faire sentir jusqu’à Damas si des « secrets de famille » du clan au pouvoir venaient à être révélés.

Car dans cette affaire gérée par la justice française, le régime syrien joue gros : à quelques semaines du scrutin présidentiel, Damas risque de légitimer Rifaat al-Assad comme opposant numéro un au régime de son neveu. Si les témoignages ficelés par l’accusation venaient à être démontés, c’est toute une partie du système d’influence et de coercition mis en place par le régime qui serait rendue publique.

Voilà plus de 20 ans que Bachar Al-Assad dirige la Syrie. Âgé de 55ans, il demeure le grand favori pour le scrutin du 26 mai prochain, la seconde élection depuis 2011 et la guerre civile qui a fait plus de 388 000 morts et jeté sur la route de l’exode des millions de Syriens. Alors que la pression s’accroit sur son clan, l’amnistie proposée par le dictateur ne semble pas être en mesure de sauver la réputation de son régime.

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