Congrès des centres de santé publics, un modèle contre la désertification médicale

L’Union des médecins de centres de santé a tenu cette semaine son 57ème congrès, organisé sur le thème de la lutte contre les déserts médicaux. Les centres de santé publics (CSP), chers au docteur Éric May, directeur du congrès national des centres de santé et à Marie Piqué, Vice-Présidente d’Occitanie, peuvent apporter une solution sociale et solidaire au problème de la désertification. Entretien

Le docteur Éric May et la vice-présidente d’Occitanie Marie Piqué © Julien Sueres Le docteur Éric May et la vice-présidente d’Occitanie Marie Piqué © Julien Sueres

Concernant l’offre de santé de proximité, comment les CSP sont ils de nature à lutter efficacement contre les déserts médicaux?

Dr Éric May: La désertification médicale est au cœur des débats du congrès depuis des années, et témoigne de la gravité de la crise qui touche le système de santé. Le mouvement des centres de santé est fondé sur des valeurs partagées, la solidarité, la non lucrativité et le refus de la marchandisation de la santé. Tous ses acteurs œuvrent pour le droit à l’accès aux soins de qualité et à la prévention pour tous. Malgré les plans de lutte et les mesures incitatives qui se sont succédées au cours des années, le nombre de territoires en situation d’urgence sanitaire par défaut d’accès aux soins de proximité augmente chaque jour. En parallèle, les inégalités sociales et territoriales de santé se creusent.

Marie Piqué: La différence entre un projet de santé public et une proposition libérale est fondamentale. Le modèle de centres de santé publics vise à constituer une offre de soins et de prévention respectant les tarifs de la sécurité sociale et accessible en tiers payant, gérés par des collectivités territoriales, des associations, des mutuelles, des hôpitaux publics et des hôpitaux privés à but non lucratif. Le modèle libéral quant à lui fonctionne sur une base de rentabilité, de marchandisation de la santé. Malheureusement, dans le modèle libéral, nombre de territoires ne sont tout simplement pas rentables. Les CSP par contre peuvent permettre de développer un service public de santé de proximité social, solidaire et accessible à tous.

« Les inégalités sociales et territoriales de santé se creusent »

Vous accusez d’ors et déjà de plusieurs succès et même si c’est relatif, le nombre de CSP augmente, comment l’expliquez-vous?

Dr Éric May: A la vitesse à laquelle certains territoires se vident de leurs libéraux, les centres de santé sont voués à rester les seules structures pérennes d’offre de soins de proximité. Certains anticipent déjà et commencent à adapter et développer leur offre. Quant aux organisations nationales des centres, submergées, elles ont décidé de créer une association, la Fabrique des Centres de santé, qui aura vocation à accompagner les porteurs de projets dans leurs démarches. La décision « aventureuse » de quelques élus, qui suscitait scepticisme ou hostilité, est devenu un choix gagnant. La démonstration est faite que les centres de santé font reculer les déserts médicaux. Depuis, des dizaines d’autres communes et associations se lancent, Bergerac, Chalette sur Loing, Le Mans, le Grand Figeac ou encore Salviac dans le Lot, et une mutation profonde de l’offre de soins est en cours.

Trois éléments rendent cela possibles. Les CSP sont pertinents et innovants pour répondre aux besoins, et constituent un modèle organisationnel adapté pour relever le défi des maladies chroniques.Ensuite, ils sont attractifs pour les professionnels et réunissent toutes les conditions pour un exercice de qualité de la médecine. Enfin, au regard de leur missions sociales, les CSP ne sont pas des gouffres financiers et peuvent être financièrement équilibrés.

Marie Piqué: Élus et collectivités ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine. En février dernier, la majorité régionale a réaffirmé sa volonté de contribuer au développement des centres de santé en adoptant de nouveaux critères de soutien aux projets. L’aide régionale attribuable correspond désormais à 30% de l’assiette éligible et 195 000 euros maximum par projet de centre de santé. C’est une politique volontariste, un choix que nous avons fait. Dans le Lot d’où je suis issue, ce sont déjà trois CSP auxquels nous avons contribué, au sein du Grand Figeac, les communautés de communes Lacapelle-Marival, et Cazals-Salviac. Dans le Gard, à Nîmes, un projet est aussi sur le point d’aboutir, porté par un organisme mutualiste.

« Élus et collectivités ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine »

Comment vous situez-vous en rapport aux projets du gouvernement pour faire face à ce problème?

Dr Éric May: Pour en finir avec les déserts médicaux, toutes les solutions n’ont pas encore été explorées, mais une chose est sure, un traitement de choc est requis, un changement de paradigme, une révolution conceptuelle indispensable. Nous avons entendu la ministre des solidarités et de la santé, lutte contre les déserts médicaux, prévention, innovation, mais reste à connaître les déclinaisons de ses annonces en termes législatifs et opérationnels. Le 13 octobre, un plan de lutte contre les déserts sera annoncé par la ministre, mais notre avis n’a pas été sollicité. Ces dernières années, des avancées ont été obtenues, mais cela ne suffit pas. L’exercice médical salarié ambulatoire reste maltraité, alors que le nombre de médecins et dentistes salariés ne fait qu’augmenter. Des réponses sont attendus. Nous espérions que l’ordonnance prévue dans la loi de santé en apporterait, bien au contraire. Celle-ci menace les fondements même des centres de santé. L’ordonnance était l’opportunité de rappeler définitivement la nature non lucrative du gestionnaire. Elle vient à la place ouvrir la porte à une gestion par des établissements privés. Une décision qui vient dénaturer leurs missions sociales. Tout cela alors que les enquêtes d’usagers démontrent que c’est un maillage territorial des CSP qui est attendu. J’en appelle à madame la ministre pour que soit tout simplement expurgée la lucrativité de la définition des CSP. C’est un appel à la raison.

Marie Piqué: Le mot d’ordre du nouveau président Macron est de « libérer », le capital, l’économie, les marchés, l’entreprise, et surtout la capacité des actionnaires à augmenter toujours plus le montant des dividendes. Dans cette perspective, c’est une véritable casse des services publics qui est « en marche », à tous les niveaux. C’est une politique libérale qui suit une logique d’austérité mortifère. Comme nous venons de le voir, pour lutter contre les déserts médicaux, c’est tout le contraire dont nous avons besoin. En tant qu’élue régionale communiste, je souhaite appuyer l’appel à la raison lancé par Éric May, en faveur d’un modèle de santé public, social, solidaire et accessible à tous.

« Un modèle de santé public, social, solidaire et accessible à tous »

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