Le cas Castaner et le ministère de l'Information

Le ministre de l’Intérieur ne sera pas inquiété par la justice dans le cadre de « l’attaque » de la Pitié-Salpêtrière. Le tribunal de grande instance de Paris a en effet considéré que le fameux tweet de Christophe Castaner n'enfreignait pas la loi de lutte contre la manipulation de l’information, dite loi « fake news ».

A vrai dire, le ministre ne risquait pas grand-chose, si ce n’est de devoir retirer son tweet. Mais l’essentiel est ailleurs. Dans la leçon qui nous est donnée ici : l’information, ça n’existe pas en soi. Peu importe qu’un hôpital ait été attaqué ou qu’il ne l’ait pas été. Il a été attaqué, puisqu’un représentant de l’ordre légitime nous l’a indiqué. Vous pensez le contraire ? Qu’en savez-vous ? Vous y étiez ? Oui ? Vous n’êtes pas objectif... Pire, vous faites partie des odieux agresseurs... Vous avez vu des images ? Mais les images mentent, tout le monde le sait...

En France, les ministres n’ont pas toujours tweeté. Mais il y eut un ministre de l’Information jusqu’en 1974. On pourrait penser que, depuis lors, la parole publique s’est émancipée de sa tutelle ministérielle et que le politique n’interfère plus. On aurait tort. Car qu’est-ce qu’une information, au fond ?

« Une information c’est un ensemble de mots d’ordre » nous disait Gilles Deleuze, il y a déjà plus de trente ans. Informer, c’est faire circuler un mot d’ordre : « quand on vous informe, on vous dit ce que vous êtes censés devoir croire ». Il y aurait donc une proximité bien plus naturelle entre l’information et la croyance qu’entre l’information et la vérité. La « fake news », dans cette perspective, ce serait donc bien moins l’information fausse que l’information de l’adversaire, une information disqualifiante parce que disqualifiée, illégitimée par la nature même de celui qui l’émet.

Citant Foucault, Deleuze fait de l’information l’avatar de la société de contrôle. Nous ne vivons plus dans une société disciplinaire, constituée de milieux d’enfermement (la prison, l’hôpital, l’école...). Nous sommes désormais à l’ère de la société de contrôle, au sein de laquelle ceux qui veillent à notre bien n’ont même plus besoin de nous enfermer : ils nous disent ce que nous devons penser, si nous pouvons ou non sortir de chez nous, ils régentent l’expression même de nos corps.

Que faire, alors ? Jouer le jeu de l’information contre l’information, c’est-à-dire contre-informer ? Deleuze nous met en garde : « jamais la contre-information n’a servi à faire quoi que ce soit ». Sauf si… Sauf si l’information devient « acte de résistance ». C’est le cas de l’œuvre d’art, avec laquelle l’acte de résistance entretient une affinité fondamentale. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, paraphrasant ici Malraux, il apparaît que c’est « la seule chose qui résiste à la mort ».

Et il y a plus encore. Si l’on en croit Deleuze, cet acte de résistance peut prendre deux formes : celle d’une œuvre d’art, donc. Mais aussi celle d’une lutte des hommes. Cela tombe assez bien car, justement, cela fait plus de six mois que des individus moqués, humiliés, délégitimés par les tenants de l’information officielle, battent le pavé et ne font que ça, lutter... Et résister.

Et nous ? Qu’attendons-nous pour devenir immortels ?

 

 

Note : le titre de ce billet est emprunté à la couverture du Parisien du 4 mai 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.