L’éditocratologie, nouvelle branche de l’éthologie

La campagne présidentielle est le moment d'une ferveur intellectuelle intense. Grâce à l'émulation enrichissante de nos éditorialistes et autres commentateurs, une nouvelle science est née : l'éditocratologie. Découvrons par la mise en situation cette discipline jeune et prometteuse.

Les derniers instants de cette campagne présidentielle nous réservent encore bien des surprises. Mais, sans conteste, il faut rendre grâce à cette période turbulente intellectuellement. En effet, sans elle, nous serions peut-être passés à côté d’une innovation importante dans le domaine scientifique. A l’interface de la zoologie et des sciences humaines, une nouvelle discipline a émergé, et d’une manière fulgurante c’est certain. Il s’agit de l’éditocratologie. Une nouvelle branche de l’éthologie, discipline ayant pour objet l’étude du comportement animal. L’éditocratologie s’intéresse au comportement des éditocrates. On pourrait reprocher à cette science naissante d’être réductrice et trop ambitieuse : comment peut-on imaginer embrasser un savoir aussi gigantesque puisque les éditocrates sont très variés en termes d’opinions, de choix de supports et de journaux très antagonistes dans lesquels certains déversent leurs proses ? C’est vrai, la pluralité politique est un exemple au pays des droits de l’homme très strict sur la liberté de la presse.  Cependant, il existe un genre d’invariant éthologique dans cette espèce. Illustrons par les faits à l’aide d’un exemple emblématique.

Depuis quelques jours, et tout à l’unisson, plusieurs journaux illustrissimes remplissent sinon leurs unes du moins leurs éditoriaux : Sus au communiste ! Halte à Chavez ! Dehors les Rouges ! N’écoutant que leur courage, fidèles à la déontologie qui les honore, pourfendeurs d’un dangereux populisme qui évolue dans l’ombre et dont nous n’avons rien vu venir, ils nous défendent contre l’oppresseur à coups de titres bien sentis et à l’aide d’experts objectifs et reconnus pour leurs talents.

Surtout, par un hasard des plus heureux il semble que tous ont découvert le pot aux roses au même moment. Usant qui d’infatigables enquêteurs, qui d’esprits éclairés, qui de hérauts de la Vérité, ils sont arrivés à la même conclusion de manière synchronisée, et heureusement à temps : Mélenchon est un sanguinaire bolchévique qui veut nous unir aux dictatures d’Amérique Latine. Le voile est levé à temps. Ouf, c’était moins une, il allait être élu… Mais ils ont déjoué le piège. La presse est infaillible.

C’est cette concordance des temps qui est une piste, une voie d’accès vers l’éditocratologie. L’étude de ce comportement en situation est riche d’enseignements. C’est incroyable, tous profèrent des menaces similaires au même instant. Il suffit d’un titre publié ou diffusé par voie radiophonique ou télévisuelle pour que tous les journaux s’en emparent et répètent sans nuance avec simplement quelques différences de styles, dans un concert de cris lugubres : Mélenchon : le délirant projet du Chavez français ! (Le Figaro), Mélenchon le nouveau « risque » français ! (Les Echos)… Un glapissement de la meute qui se répercute à l’infini. Un seul aboie et les autres suivent. Mais ce n’est pas rendre grâce aux canidés. Et puis, cela est désormais bien connu (cf Les Nouveaux chiens de garde, 2011). Tournons-nous plutôt vers les volatiles. Un concert de perroquets en somme. Chacun essayant d’imiter les paroles de l’autre : quoi Mélenchon est communiste ? Communiste ? Chavez ? Ne soyons pas non plus désobligeants envers les psittacidés, ils ne comprennent pas ce qu’ils font. Ce n’est pas à dessein. Les éditocrates si !

Sans parler de complot, cela a toute l’apparence d’une salve concertée d’hideuses attaques mesquines en vue de déstabiliser un candidat qui fait frémir cet establishment de la bien-pensance.  Ils imaginent avoir levé un lièvre dans les méandres secrètes d’un obscure programme caché aux yeux de tous, L’avenir en commun,  puisque disponible seulement depuis décembre 2016 et vendu à de rares exemplaires (plusieurs centaines de milliers), élaboré par des citoyens, des spécialistes, des économistes et développé lors de différentes réunions publiques. Il aura fallu tous ces mois pour que ces journalistes de bas étage en fassent la lecture. Le livre n’est pourtant pas si épais !

Et cette fameuse mesure 62 dont ils pensent avoir fait un missile nucléaire, que dit-elle finalement ? « Instaurer une politique de codéveloppement avec l'Amérique latine et les Caraïbes en adhérant à l'ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) ». Il s’agit par-là d’insérer les Antilles et la Guyane dans l’économie régionale afin que la population locale puisse se développer économiquement. Que demandent à ce jour lors de leur mobilisation les Guyanais, avec notamment le collectif Pou Lagwiyanne dékolé, sinon plus de moyens ? On a beau jeu de donner des leçons de morale bien confortablement installés en métropole, au cœur de la capitale. Qui paye au prix fort les produits nécessaires et utiles au quotidien ? Ce sont bien sûr les habitants des DOM-TOM. Pouvoir accéder plus facilement et de manière moins onéreuse à certains produits grâce à des échanges commerciaux avec des pays de la région est-ce réellement un crime ? La curée anti Mélenchon est-elle justifiée ? Et puis, ce sujet ne pouvait-il pas venir plus tôt dans la campagne pour que chaque partie puisse en débattre ? Etait-ce si difficile à lire jusqu’au bout ce programme ?

Il y a fort à parier que face au danger pour l’ordre établi, les tenants médiatiques du système ont senti leurs derniers jours arriver. Un vent de fronde contre cette caste vient. La tempête arrive, ne sentez-vous pas le souffle qui s’affirme ? Lâchez vos abris de fortune, ils ne résisteront pas. Rien ne résiste à un peuple uni et qui a le goût de l’espérance. Fuyez en troupeau pauvres diables tant qu’il en est encore temps !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.