Affaire Sonko : quand la « psychologie des foules » réapparaît au Sénégal

La récente polémique orchestrée par l’opposant politique sénégalais Ousmane Sonko fait réapparaître inopinément de vieilles ficelles de la communication politique qu’on croyait dépassées. Par une amusante coïncidence de l’Histoire, les thèses et les techniques utilisées en Europe il y a un siècle refont surface au Sénégal.

C’est la nouvelle polémique au Sénégal : l’opposant politique Ousmane Sonko accuse l’État sénégalais et le Président Macky Sall d’avoir conclu un « nébuleux » contrat avec la société turque Tosyali au sujet de l’exploitation de la mine de fer de Falémé, située à l’est du pays. Une mise en accusation largement propagée grâce à une communication tapageuse et outrancière, diffusée dans les médias et sur internet.

Sur la forme, l’ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle tente de prendre sa revanche grâce à un discours bien rodé et diffusé massivement sur les réseaux sociaux. Un « coup de com » qui a su habilement surfer sur les thèmes porteurs auprès de l’opinion publique : dénoncer la spoliation des richesses minières et accuser le pouvoir politique de corruption. Ousmane Soko pointe ainsi du doigt un contrat d’exploitation « scandaleux » dans lequel la compagnie turque Tosyali pourrait « gagner plus de 10 000 milliards de francs CFA sur le dos des Sénégalais », et dénonce un « banditisme d’État, un crime innommable, inqualifiable contre le Peuple sénégalais, une forfaiture, une haute trahison ». Un message simple qui surfe sur la colère populaire et diffusé massivement auprès de la population.

Mais sur le fond, Ousmane Sonko prend beaucoup de liberté avec la réalité des faits et les différentes agences gouvernementales sénégalaises se sont empressées de démontrer les failles et les non-dits du discours de l’opposant politique. En effet, le document sur lequel il s’appuie et qu’il présente comme une « preuve » n’est qu’une « lettre d’intention » dans le cadre de négociations qui avaient lieu entre la compagnie turque et l’État sénégalais. Un document daté d’octobre 2018 et très éloigné dans son contenu du contrat qui a finalement été signé la semaine dernière. « Ses déclarations s’appuient sur des documents obsolètes », a ainsi expliqué Mountaga Sy, le directeur général de l’Agence des grands travaux de l’État du Sénégal (Apix), interrogé par la chaîne de télévision nationale sénégalaise.

Ousmane Sonko a par exemple prétendu que l’entreprise Tosyali allait bénéficier d’avantages fiscaux spécifiques, ou encore qu’elle avait obtenu d’embaucher une main-d’œuvre à 50 % étrangère. Or, il n’en est rien : comme le rappelle Jeune Afrique, aucun avantage fiscal particulier n’est prévu pour la compagnie turque et le chantier permettra de créer plusieurs centaines d’emplois dans les années à venir, occupés jusqu’à 80 % par des Sénégalais.

Des vieilles ficelles communicationnelles

En utilisant un message simple, tronqué, basé essentiellement sur l’émotion et diffusé massivement auprès de l’opinion publique, Ousmane Sonko ne fait que reproduire les techniques élaborées en France, en Allemagne ou aux États-Unis au tournant du XXe siècle.

Bien sûr, la communication et la publicité utilisent toujours certains de ces ressorts, notamment en utilisant l’humour, la joie ou la peur pour transmettre un message. Mais au fil des décennies, l’art de communiquer a gagné en subtilité, pour mieux toucher son public et rester crédible auprès d’une opinion publique de plus en plus critique.

A contrario, le cas d’Ousmane Sonko est un parfait exemple de communication « à l’ancienne », tant il se rapproche de l’idéal type des outils de propagande mis sur pied entre 1900 et 1950. C’est ce que les historiens des médias appellent « la théorie des effets directs » : un message, même grossier, s’il est répété et diffusé massivement, pourra infuser dans la société et finir par convertir une partie de l’opinion publique.

Ce fut notamment les thèses des Français Gustave le Bon et Gabriel Tarde ou encore du Russe Tchakhotine, qui estimaient que face à un discours bien orchestré, le « récepteur » (l’opinion publique) était si passif qu’il était forcément influencé. Dans cette optique, la foule est une matière malléable et manipulable, au gré des passions et des messages qu’on lui transmet.

Avec sa communication au forceps diffusée massivement sur internet, qui fait fi des subtilités et ne craint pas les contre-vérités, Ousmane Sonko renoue avec des techniques utilisées en Europe il y a un siècle. Mais cela est-il un gage d’efficacité ?

Des méthodes dépassées

La « théorie des effets directs » a fait son temps, et depuis de nombreuses décennies, sociologues et psychologues comme Lazarsfeld et Katz ont démontré que les effets d’un message sont souvent limités et indirects, car ils sont filtrés et triés par le récepteur.

L’auditeur, le téléspectateur ou la foule ne sont pas des « éponges » qui absorberaient mécaniquement le discours. Loin d’être passifs, les récepteurs sélectionnent et choisissent d’adhérer à un message, selon leurs caractéristiques sociales et culturelles, selon leurs propres opinions préalables et selon l’émetteur qui s’exprime (les médias et les hommes politiques ayant infiniment moins d’influence que les proches ou les amis).

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la communication d’un Donald Trump par exemple s’inscrit précisément dans cette communication savamment préparée, en ciblant chaque public sur les réseaux sociaux et en adaptant le discours et les thèmes à l’auditoire.

Inversement, en misant sur une communication grossière, qui compense ses entorses à la vérité par un ton tapageur diffusé massivement, Ousmane Sonko réintroduit au Sénégal une méthode de communication datée et inefficace. La preuve : la presse sénégalaise, loin d’être passive, ne s’est pas contentée de relayer le discours du responsable politique. Elle l’a aussi analysé et décortiqué, en montrant ses failles et ses mensonges, prenant ainsi Ousmane Sonko à son propre piège. En 2019, il ne suffit pas de parler fort pour être entendu.

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