Joseph Kabila, l’abus de trop ?

Lors d’un entretien accordé le 3 juin à Der Spiegel, Joseph Kabila a remis en doute l’accord trouvé avec l’opposition sur la tenue des élections. Pire encore : alors que la constitution l’empêche de briguer un troisième mandat, le président sous-entend qu’il pourrait y parvenir à travers une consultation populaire. De quoi inquiéter l’ensemble de la communauté nationale et internationale...

Joseph Kabila n’est pas un bon client des médias. Loin de là même puisque le président de la République Démocratique du Congo (RDC) n’avait plus donné d’interview depuis cinq ans. Et à la lecture de ses propos, pas sûr que la communauté internationale prenne cette longue sortie médiatique avec légèreté et optimisme.

Joseph Kabila en passe de rompre ses promesses ?

En effet, en lisant entre les lignes, la prise de parole du président prend l’apparence d’une tentative de déstabilisation visant à remettre en cause le fameux accord de la Saint-Sylvestre : le 31 décembre dernier, la majorité et l’opposition avaient signé un accord visant à organiser de nouvelles élections avant la fin 2017. Cette signature scellait ainsi le futur départ du président Kabila, en place depuis 2001.

Les parties prenantes s’étaient également engagées, durant cette période de transition, à ne pas changer la Constitution, ni par voie parlementaire ni par voie référendaire. Pourtant, six mois plus tard, le chef de l’État semble remettre en question ce qui a été acté : « Je n’ai rien promis… Je souhaite organiser des élections aussi vite que possible. Mais nous voulons des élections parfaites, pas seulement des élections », déclare Joseph Kabila à l’hebdomadaire allemand.

Et concernant sa volonté non avouée de briguer un troisième mandat, Joseph Kabila laisse planer le doute : « Nous n’avons, en tous les cas, pas l’intention de porter atteinte à la Constitution. Changer la Constitution est constitutionnel. Vous pouvez modifier la Constitution par référendum ». Une explication qui a de quoi susciter l’inquiétude de l’opposition qui voit déjà le président congolais organiser une consultation populaire qui lui permettrait alors de se succéder à lui-même. Pour Joseph Kabila, la Saint-Sylvestre semble être un lointain souvenir.

L'opposant Moïse Katumbi est soutenu

Par ailleurs, durant cet entretien, Joseph Kabila a très rapidement évoqué le sort de Moïse Katumbi, son principal opposant, poussé à l’exil en Europe après une condamnation de trois ans que beaucoup considèrent comme totalement arbitraire. « Ce dossier regarde la justice congolaise », déclare ainsi le président.

Moïse Katumbi, ex-gouverneur du Katanga et véritable pilier de l’opposition, est le symbole de l’intense répression qui régit le quotidien des Congolais entre enlèvements, assassinats et autres arrestations.

En octobre 2016, porté par sa popularité et soutenu à la fois par l’Union européenne et les Etats-Unis, l’homme d’affaires avait organisé, avec succès, une opération « ville morte » à Kinshasa pour « dénoncer le report de la présidentielle et le maintien de facto de Joseph Kabila au pouvoir ».

Et, en plus de soutiens internationaux, l’exilé politique bénéficie d’un appui local de poids : celui des influents évêques de la RDC. Ces derniers ont en effet pris parti pour l’ex-gouverneur en déclarant, dans un rapport transmis début mai au président congolais, que Moïse Katumbi était victime « d’un acharnement politique » dans le seul but de l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle.

La communauté internationale perd patience

Les seize années de pouvoir du président Kabila n’ont pas vraiment porté la RDC vers l’émergence espérée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans son dernier rapport datant de janvier 2017 et consacré à la perception de la corruption dans le monde, l’ONG Transparency International a placé la RDC parmi les 20 pays les plus corrompus (156e place sur 177). De quoi freiner durablement les investissements étrangers et accentuer la précarité d’une population estimée à près de 87 millions d’habitants.

Autre indicateur particulièrement inquiétant : en ce qui concerne l’indice de développement humain (IDH) — qui synthétise de nombreux paramètres tels que le niveau d’éducation ou le niveau de vie —, le pays se place au 179e rang mondial sur 191…

Le triste bilan de l’actuel président ainsi que la remise en cause des élections, souhaitées depuis plusieurs années par l’ensemble de la communauté internationale, pourraient finir par coûter cher au président congolais. En effet, en plus de se mettre sa population à dos, Joseph Kabila voit la communauté internationale devenir intransigeante en ce qui le concerne : les Etats-Unis et l’Union européenne n’ont pas hésité à sanctionner, au cours des derniers mois, de hauts responsables politiques du régime de Kabila « pour de graves violations des droits de l’homme », en s’attaquant directement à leur portefeuille. Joseph Kabila est désormais prévenu…

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