Les Guinéens doivent boycotter les élections

Lorsque les fondations d'une démocratie menacent de s'écrouler, comme actuellement en Guinée, où le président, Alpha Condé, reporte constamment les législatives dans le seul but de se faire réélire, le boycott des élections s’impose. Un choix assumé par le leader de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, qui entend faire « barrage à la mascarade électorale ».

C'est une petite musique que l'on commence à avoir l'habitude d'entendre sur le continent. Pour se maintenir au pouvoir, il n'est pas rare que des personnalités en poste (suprême) repoussent à plusieurs reprises les élections, comme c'est pour l'instant le cas en Guinée. A l'oeuvre : le déni démocratique, et un musèlement du pouvoir par son président : Alpha Condé.

Tandis que le Parlement actuel a vu ses membres élus en 2014 pour cinq ans, des législatives devaient se tenir fin 2018 ou début 2019, avant que des raisons politiques et techniques, mais également des tensions entre majorité et opposition, ne viennent faire reculer la date du scrutin. Celui-ci, prévu pour le 28 décembre dernier, avant d'être une nouvelle fois remis au 16 février 2020, devrait finalement avoir lieu le 1er mars de cette année, selon un décret du président guinéen, lu à la télévision le 3 février.

Flots de violence

Ce dernier n'a donné aucune excuse pour cet énième report ; cette fois-ci, pas de difficultés techniques ou politiques qui tiennent. Ce qui a poussé l'opposition, qui a d'ores et déjà affirmé qu'elle boycotterait le scrutin, à crier au scandale. Ses principaux partis, réunis, avec des organisations de la société civile, au sein du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), n'ont d'ailleurs proposé aucune liste de candidats.

« Le mot d'ordre du FNDC reste clair. Nous remercions monsieur Alpha Condé pour ce plus beau cadeau qu'il nous a offert et nous le rassurons que nous empêcherons la tenue de ce scrutin anticonstitutionnel qui n'obéit à aucun principe démocratique, a affirmé Sékou Koundouno, chargé des stratégies du Front national. […] Monsieur Alpha Condé a décidé de défier le peuple de Guinée, de bafouer les fondements qui régissent la sauvegarde des acquis démocratiques. A notre tour d'user de tous les moyens constitutionnels, des traités et des conventions afin de lui prouver […] que la Guinée ne peut être placée sous le sceau de la royauté ou de la monarchie ».

Derrière le report des législatives, le président guinéen souhaite coupler ce scrutin et un référendum constitutionnel – dont la date n'a pas encore été fixée –, ce qui lui permettrait de modifier la loi suprême pour tenter de briguer un troisième mandat consécutif – après ses élections en 2010 puis 2015. « Ce couplage n'est pas une surprise pour nous. Le seul objectif du report des législatives, c'était pour répondre à ce souci de couplage avec le référendum. Mais nous allons les empêcher. Donc nous nous inscrivons dans cette logique de les empêcher tout simplement et par tous les moyens », a déclaré Ibrahima Diallo, chargé des opérations du FNDC.

Dans la rue, également, les Guinéens semblent déterminés à lutter pour leurs droits démocratiques, ce qui s'est traduit, ces derniers mois, par des flots de violence où au moins une trentaine de civils et un gendarme ont été tués. Réputées pour leurs excès à l'égard des manifestants, les forces de l'ordre ont été pointées du doigt par différents médias et associations de défense des droits de l'Homme pour la sévérité avec laquelle elles ont réprimé certains mouvements de foule. Cependant, ces derniers avaient tout lieu de se tenir, et leur empêchement constitue à ce titre un double déni de démocratie.

Une seule solution : le boycott des élections

Pour certains, ce qu'ils appellent désormais « la crise du troisième mandat » ne pouvait pas ne pas avoir lieu. C'eut été méconnaitre la direction que prenait, année après année, la présidence d'Alpha Condé, qui, « depuis qu'il est arrivé au pouvoir, […] n'a pas arrêté de créer des crises de façon artificielle au lieu de s'intéresser à des questions de développement pour régler les problèmes des Guinéens. […] En 2013, il a fallu une bataille et 50 morts pour arriver [aux élections législatives]»rappelait ainsi Souleymane Thiânguel Bah, le porte-parole de Cellou Dalein Diallo, ex-Premier ministre et chef de file de l'opposition guinéenne, sur Radio Africa le 20 janvier dernier.

Selon lui, aucune « insurrection » en Guinée, comme tentent de le faire croire les autorités, mais plutôt la « contestation populaire d'un peuple qui n'a pas envie d'être mené par le bout du nez »« C'est un peuple qui se réveille et qui décide de porter son destin en main [tandis que] le président veut nous envoyez dans une direction qui est aux antipodes des règles de la démocratie et de l'Etat de droit », a-t-il affirmé. Le couplage des législatives et du référendum constitutionnel ? Un « projet suicidaire dans lequel s'est engagé [Alpha Condé] », qui ne passe pas et ne passera pas, selon lui.

Même son de cloche du côté de Cellou Dalein Diallo, qui entend « faire bagarre à la mascarade électorale », comme il le précise dans une tribune au magazine Le Point. Dans son viseur, notamment, la Commission électorale nationale indépendante (Céni), qui orchestre d'après lui un véritable « hold-up électoral », en permettant une « discrimination flagrante » entre fiefs du pouvoir et fiefs de l'opposition, concernant notamment « l'organisation pratique des opérations » électorales.

« Il est de ma responsabilité, en tant que chef de file de l'opposition et citoyen guinéen soucieux de la préservation de la paix, de la stabilité et des acquis démocratiques, d'exiger que le processus électoral en cours soit juste, consensuel et conforme aux principes et aux règles de l'Etat de droit et de la démocratie », estime-t-il.

Quand ces fondements menacent d'être ébranlés – et ce depuis plusieurs années en Guinée –, ne reste plus qu'une solution pour les citoyens : le boycott des élections.

 

 

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