« Elle·s » – Groseilles oignons

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » mijotent et dégustent.

Cuite à point et aux petits oignons, elle déguste... (détail) © Béa Boubé Cuite à point et aux petits oignons, elle déguste... (détail) © Béa Boubé

En lisière de prairie se cachaient les groseilles. Couler la main sous les feuilles tombantes, jaunissant déjà. Délicatement tirer, détacher la grappe sans éventrer les baies vidant leur pulpe à lécher dans la paume. Pas manger, interdisait la grand-mère qui, cependant, tournait l’échine. Dans la bouche un peu, mais dans la corbeille, les rouges, les blanches, s’entassaient pour les confitures.

Cueillette sous la garde des hautes ramures bruissant, sans trêve, toute la sainte journée cette rumeur de pluie appelant l’eau rare. Chaleurs, senteurs d’herbes sèches à l’écoute des bestioles, leurs entêtantes ritournelles. Une coccinelle se pose et s’envole. L’oiselle serine sa rengaine sur trois notes. Gorges écarlates, rémiges bleutées. Antennes et mandibules, pattes : partout ça sautille.

Dans la plante prodigieuse, les tiges serpentaient comme des veines. Elle récolte les gouttes sanguines dans la lumière qui s’abrège. Au loin, une voiture glissera peut-être en fin d’après-midi. Vapeurs s’élevant de la centrale. Elle savait la Loire, là-bas, charriant ses eaux lourdes que survolaient des aigrettes. Elle remplissait la corbeille tressée, les bannettes légères et toute la vannerie domestique, usée, maculée, à demie défaite, empilée dans l’arrière-cuisine et que la vieille sortait aux cerises, puis aux groseilles avant les noix.

Mélaminée bleue, la cuisine de campagne ouvrait sur une courette toujours fraîche fleurie de grosses boules rose pâle tournant à l’ocre en pourrissant. La grand-mère égrenait sur la table, pesait, dosait, mélangeait. Cuisait, moitié-moitié sucrée. Ça sentait la bonne odeur mielleuse, longtemps. Écumoire et passoire. Bouillie rosâtre de cervelle écrasée qu’elle lorgnait à la dérobée dans la bassine de sorcière. La vieille s’épuisait à touiller tandis qu’elle jouait avec la balance : l’aiguille penchait vers sa main d’enfant, toute pesante de taches rouges mal lichées. Noire cohorte de fourmis qu’intéressaient les traces de l’opération ; leur déambulation têtue, leur efficacité linéaire : aucune digue ne savait les arrêter. La journée déclinait. La vieille entrechoquait sur l’étagère les verrines de confiture nouvelle.

On ouvrait pour les tartines une douceur de la saison dernière. On retirait à la cuillère la couche moisie qui ne la dégoûtait pas, révélant, intacte, la beauté pourpre, luisante, des groseilles. Jamais, nulle part, elle n’en retrouvera la saveur.

Cuite à point et aux petits oignons, elle déguste... © Béa Boubé Cuite à point et aux petits oignons, elle déguste... © Béa Boubé

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