«Elle·s» – Au dedans

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » est à l’écoute de ce que dit l’organique.

Grand-mère germe-t-elle? (détail) © Béa Boubé Grand-mère germe-t-elle? (détail) © Béa Boubé

S’épier, ou plutôt guetter l’intruse en soi. La douleur, la volupté, une modification qui surgit ou s’insinue. Pas étrangère tout à fait, ni constitutive et pourtant essentielle. Cyclique ou spasmodique, passagère ou chronique, mais jamais pareille : infinie variété de l’expérience vécue. L’épreuve est commune et ses manifestations singulières : comme toutes mais comme nulle autre puisqu’en soi.

Combien d’heures passées derrière les paupières à l’écoute de l’organique ? La matrice, la tête, la colonne et la nuque, les épaules. Les articulations et chaque fibre quand la souffrance pulse, quand la jouissance innerve. De la peau à l’au-dedans secrète.

Elle peine à plonger jusqu’à sa première enfance : profondeurs interdites, cavernes soigneusement obstruées. Elle voudrait voir entre les algues, mais se heurte toujours aux mêmes brumes opaques où ne se devinent que des ombres ondulant sur la grève main dans la main. La manière dont elle s’est sentie grandir, elle l’a oubliée. Sensations égarées, mais non perdues : elles infusent, sauvages, dans quelque cachette de la psyché. Elle espère en forcer la tanière à force de paroles et d’images dégagées de la gangue amnésique.

Mais la puberté, l’irruption des fesses, des seins et de la vulve, la déchirure qui saigne dans sa conscience et dans sa vie fut semblable à une tempête qui tout dévaste. Elle dût reconstruire une autre moi-même sur les épaves de l’ancienne avec des matières nouvelles dont elle eut à inventer seule la pratique. Nulle explication ne précéda la révélation des menstrues. En l’espèce comme en d’autres intimités : pudeur muette des aînées, ces chères criminelles.

Serait-elle l’eau vive qui dévale ou bien la pierre sous la foulée de la passante traversant à l'effleurée ?

La tristesse, l’extase, les sèves rouges et blanches mêlées, l’usure et les eaux qui s’en vont. Et l’humeur liée aux variations hormonales. Impossible de s’extraire de la matérielle finitude qu’elle perçoit telle une geôle aimée-détestée. Sa sexualité. La vie en elle et les naissances. Sa ménopause. L’idée de sa mort reçue en griffe d’humanité. Tout au long, sa force et ses faiblesses parmi la société. Substance et apparence, entité bio-politique. Réfléchir à soi c’est penser à elles, aussi.

Grand-mère germe-t-elle? © Béa Boubé Grand-mère germe-t-elle? © Béa Boubé

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.