Le temps des gagneurs

Ils sont de notre époque, ceux que l'on dit pourris. Ils sont l'adéquation parfaite aux temps qui courent jusqu'à l'essoufflement, la symbiose entre tempérament et environnement, l'accord des idées et des actes. Les héros d'aujourd'hui ne renversent pas les montagnes à l'assaut de l'ennemi, ne se battent pas dans l'ombre pour la grandeur de l'Homme, n'affrontent pas la colère publique pour la défense de la Justice ou celle de la Vérité. Nous n'avons plus de vainqueurs, nous avons des gagneurs. Bénis soient ceux qui tirent leur épingle du jeu dans le vaste merdier capitaliste. Les richissimes l'ont bien mérité: quels que soient les moyens de s'en mettre plein les poches, seul compte le magot final qui promeut le gagneur aux dépens du loser. Passe-droit, combines, relations, corruption sont devenus les seuls diplômes réellement qualifiants. L'élite est celle du trafic, dans les cités de banlieue comme dans les palais dorés. L'intelligence est mise au service de la fraude quand la bêtise est l'apanage ceux qui triment pour un petit salaire ou même pour rien, payent leurs impôts jusqu'au dernier sou, s'acharnent à potasser leurs examens, respectent les autres et l'égalité. Haro sur le baudet: qu'il sue et qu'il en bave, cet âne empli de valeurs humanistes! De la caste haute, du clan select des gagneurs, il arrive que l'un chute, trop lourdement gavé. Alors, on s'offusque de tant de malignité. On réclame une moralisation de la jungle, c'est une blague. On demande au crocodile d'avoir des scrupules, au requin de l'honnêteté, au loup de modérer son appétit. On réclame des lois qui les y contraignent. Mais c'est la jungle qu'il faut extirper, cette infamie profondément enracinée dans nos têtes. Il faut renouveler l'air du temps, qui saura ouvrir grand la fenêtre?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.