« Elle·s » – Lactée

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » ne se laissent pas prendre à la gorge.

Seins faut nid (détail) © Béa Boubé Seins faut nid (détail) © Béa Boubé

Enfant, elle jouait en équipe. La balle plutôt que la danse où la mère l’avait inscrite parce qu’elle est née fille, et qui l’avait aussitôt rebutée. La course, les passes, la défaite collective et les rares victoires entre copines et pour rire, ça lui allait. À la puberté, la poitrine naissante s’arrondit et se mit à ballotter sous la chasuble. Une voix masculine lui révéla l’indécence : elle apprit la gêne, à la lisière de la honte qui viendrait si elle n’écoutait pas la semonce. La mère lui acheta l’indispensable brassière. Parce qu’elle est née fille lui poussaient ces deux choses, à sangler.

Faire avec.

Heureuse encore : la forte poitrine lui était épargnée. Elle lorgnait à la dérobée celles qui s’en vantaient : comment comprendre cette gloire-là ? Elle est née fille, elle se sent fille ; comment comprendre cette faille-là : sa contrariété devant les preuves biologiques de sa féminité. Elle prit l’habitude, pour justifier sa répugnance contre les postures imposées, les élégances malpratiques, les déprimantes bagatelles, de rétorquer qu’elle n’était pas une vraie fille. Sans en dire plus, elle se faisait comprendre. Non-conformité aux normes sociales : s’assumer fille ratée plutôt que son antithèse. S’abaisser quand même à rentrer dans une case, inconfortable rançon de la paix. Pas la vocation de la rebelle à grande gueule.

Une poitrine et ne savoir qu’en faire. Des fesses à ne savoir qu’en faire. Et, furtives ou appuyées, les œillades critiques sur les rondeurs de l’adolescente qui se rêvait transparente, y parvenait presque en s’oubliant dans la lecture. Sa vie entière aurait été différente, logée dans une anatomie sortable, modélisée sur les photos des revues : ni meilleure, ni pire, autre. Quelle ? Question oiseuse mais têtue. Plus heureuse ? Elle se la reproche aussi, celle-là. Une anatomie qui soit une arme ? Mais toutes peuvent le devenir.

Hypertrophiées, deux glandes débordantes et nourricières : elle connut avec la maternité. Pas mère poule mais à mamelles, mère chatte, mère chienne, mère primitive couchée sur la hanche. Chairs douloureusement veinées, tendues vers la petite bouche édentée vagissant doucement l’exigence vitale. Peau contre peau, la tétée la réconcilia brièvement avec la féminité organique. Mais, multipliée jusque pendant la nuit, bientôt elle ne se vécut plus femme mais vache à traire, et rêva encore de liberté.

Seins faut nid © Béa Boubé Seins faut nid © Béa Boubé

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