Montreuil. Familles Roms expulsées : vive l'égalité !

Tant de jours à la rue. Les familles Roms expulsées de la Boissière plongent dans la nuit et le froid. Mais la mairie de Montreuil reste inflexible ; elle ne transigera pas avec l'égalité!

Montreuil la nuit, octobre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil la nuit, octobre 2016 © Gilles Walusinski

Mais voilà, tu es de gauche. Tu ne sais plus très bien pourquoi : errements imbéciles d'une jeunesse pas si lointaine ou carriérisme bien calculé ? Le mal est fait. Tu es de gauche : tout le monde le sait, c'est écrit en toutes lettres rouges sur ton CV et les affiches électorales qui te hissèrent sur le trône local où tu poses tes fesses d'humaniste. Et tu gouvernes, tout petit père du peuple, d'une main de fer.

Alors, comment suivre la tendance ? Comment rester swag avec cette méchante étiquette de gauche qui colle aux semelles de tes souliers cirés, qui s'agrippe à l'épaulette de ton costard cintré ? Car la mode est à la droite extrême, à son racisme de rancune, à la xénophobie à l'aise des petits bourgeois réacs, à la détestation décomplexée des collabos droits-de-l'hommistes qui veulent livrer la France aux envahisseurs. Alors, comment donner des gages de haine quand tu t'es vendu homme de gauche sur le marché des biffins électoraux ?

Il y aurait bien l'islamophobie, très prisée dans tous les salons : mais la hargne contre les musulmans est trop voyante et te sied mal au teint. Tes électeurs, sans doute, ne sont pas tous de pur gaulois de mauvaise souche. Alors quoi ?

Mais voilà que la chance qui ne te quitte jamais t'offre sur un plateau le must : quarante Roms à maltraiter en toute bonne conscience. Treize famille Roms à laisser crever à petit feu ou grand froid sur les trottoirs de ta ville. Et même des enfants, des bébés : c'est l'aubaine. Tu vas enfin prouver à tous que toi aussi, l'homme de gauche, tu mouilles la chemise contre l'inégalité, tu pars en guerre contre les profiteurs ! Et tu dégaines l'arme fatale : le droit commun.

Le droit commun, ses belles règles qui s'appliquent à tous et met  la maman Rom à parfaite égalité avec Liliane Bettencourt. Qui est contre l'égalité ? Pas toi. La preuve : tu es un homme de gauche. Vive l'égalité de tous les citoyens, qu'ils vivent dehors ou dans une villa cossue. Non aux passes-droits ! Non au favoritisme ! Applaudissements des braves gens au conseil municipal.

Les familles Roms que tu as fait jeter à la rue se retrouvent sans logement ? Qu'elles passent comme tout le monde par le 115 ! Les enfants Roms que tu refuses de mettre à l'abri tombent malades ? Qu'ils aillent comme tout le monde à l'hôpital ! C'est déjà bien beau que tu acceptes leur inscription à l'école où tu fais tout pour qu'ils ne puissent pas aller. La voilà la belle égalité, l'égalité des nantis qui n'auront jamais à appeler vainement le 115 avec ceux qui y ont, après tant d'essais ratés, renoncé. L'égalité de ceux qui prennent rendez-vous chez leurs spécialistes privés, avec ceux qui n'osent pas attendre huit heures aux urgences, de peur que la voirie jette leurs affaires à la benne pendant leur absence.

Et mieux encore, l'égalité des miséreux devant la misère ! Autant de pauvres, c'est dur, même pour un homme de gauche comme toi. Alors tous sur la même ligne de départ : au sifflet courez, les nécessiteux ! Et tant pis si les Roms arrivent toujours les derniers de la course à l'aide sociale, ce n'est pas ta faute s'ils sont incapables de s'intégrer. Des siècles de ségrégation, de traque policière, de racisme au quotidien et un génocide : ils le cherchent, c'est pas possible autrement. Pas de faveurs ! S'ils ne sont pas contents, ces Roms montreuillois n'ont qu'à rentrer chez eux. Applaudissements dans les chaumières.

Cette nuit, il a fait 5 degrés sur la place de la mairie de Montreuil. 5 degrés dehors, c'est la température pour tous. Dormez en paix, braves gens : le froid couvre l'enfant qui dort sur le trottoir du doux manteau de l'égalité.

Montreuil, 03 octobre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, 03 octobre 2016 © Gilles Walusinski

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