Sous les jupes de la République

C'est à son derrière que le petit peuple devrait juger Marianne...

La République, Paris (2012) © Gilles Walusinski La République, Paris (2012) © Gilles Walusinski

Le petit peuple aime de Marianne ses tétés rebondis, dont la chair déborde le drapé de la toge quand, bravant l'indécence bourgeoise, le bras levé brandit le drapeau tricolore ou le rameau d’olivier. Qu’elle est forte, qu’elle est imposante, la symbolique coulée dans dix tonnes de bronze et plantée au milieu de la place, sous l’œil froid des caméras de surveillance ! Le piéton ose à peine lever les yeux sur la plantureuse au regard tendu vers l’horizon, surtout quand à ses pieds s’est couché le lion à la mine sévère. Alors, reluquer son cul, vous n’y pensez pas.

Pourtant, c’est au derrière que le petit peuple devrait juger Marianne. S’est-on un jour demandé pourquoi l’on n’a jamais vu de callypige en plâtre orner le hall des mairies ? Sous la lourde étoffe immaculée, le croupion républicain se cache. Et on le comprend, le bougre ! Triste et plat comme un jour sans baise, fripé et calleux, jaunasse tel un bidet mal rincé, le cul de Marianne a la tête du sinistre de l’Intérieur.

Ça sent pas bon sous la toge à Marianne, y’a des relents de cloaque sous les plis calamistrés. Mais aujourd’hui l’immonde paire de fesses est désinhibée : c’est sans pudeur que le patron des poulagas s’exhibe et pète à l’aise ses gaz lacrymogènes. Le fion plaît dans les cabinets de droite où l’on bénit jusqu’à l’extrême sa langue cash qui caresse là où ça fait du bien aux fachos. Aux chiottes les libertés individuelles, la solidarité et les droits humains clame en franglais l’homme à la gueule de bite : la trique pour les étudiants des facs, la grenade pour les zadistes, la rafle pour le cortège de tête, la déportation pour les migrants et la taule pour tout le monde. Gare à toi, manifestant.e pacifiste, qui laisses faire l’ultraviolence des ultranars de l’ultrautonomie ultralibertaire ! Ton ultracomplicité te mènera droit au gnouf. Doit-on s’attendre à être interpellé dans les manifs par le poulet grimé d’ultranoir qui brisera une vitrine sous nos yeux rougis pour vérifier qu’on agit comme de bons Français : en mouchardant ? Gare à toi, qui ouvres ta porte à l’enfant migrant à bout de force, qu’un sournois benchmarking a mené jusque dans ce pays à la législation trop fragile : tu seras traîné.e au tribunal pour trafic d’êtres humains. Gare à toi qui oses te vêtir de noir et te balader avec des lunettes de piscine dans ton sac à dos : tu devras répondre de ton intention de participer à un groupement en vue de commettre des dégradations et des violences, et si tu refuses le prélèvement ADN tu tâteras de la geôle. Gare à vous les lycéens qui protestez contre l’avenir pourri qu’un savant algorithme vous a concocté rien que pour vous : il n’est jamais trop tôt pour une visite en immersion sur le banc des prévenus des quatre-vingt salles d’audience du vaste palais de justice de Paris, tout glaces et blancheur, qu’une star de l’architecture a dessiné comme un géant hôpital psychiatrique. C’est qu’il faut être fou pour y aller voir, sous les jupes de la république !

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