«Elle·s» – lumière et ombres

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » rode autour de la disparition.

Commencer par l'hiver (détail) © Béa Boubé Commencer par l'hiver (détail) © Béa Boubé

Porte entrouverte. Parce que les tantes n’ont pas songé à l’intimité de celle qui est leur mère, parce que l’urgence n’est pas à la pudeur. La lumière jaune comme une lame, elle la voit ramper de la chambre à l’antichambre sombre où elle se tient en déséquilibre, haletante, à la lisière d’une volte phénoménale : cette seconde où elle regarde, face à face, la disparition qui hante déjà la vieille autour de laquelle les femmes s’activent.

Elle jeune et sensible aux saisons, qui hait les froidures autant que l’effraie la maladie, a oublié si les jambes se montraient dans les rues. Elle aurait voulu courir sous la feuillée, la vue brouillée non par les larmes mais par l’ivresse d’une joie libre. Non, elle demeurait dans l’antichambre quand la nuit venait tôt, croit-elle : on allumait des ampoules à l’agonie précoce des journées. L’étoile grelottait sous la nuée grise d’une fin d’après-midi.

Suspendue hors de la course des heures, elle entendait battre l’horloge du moins elle se la figure, cette cadence mécanique, son assourdissante réalité de métaphore.

Dans l’ombre séparée, elle regarde remuer les tantes autour de leur mère éclairée. Bête à chevelures teintes et combien de pattes agitées combien de mains frénétiques dévêtent la moribonde dans la lumière criarde de la lampe jetant sur la moquette une figure géométrique dont l’arête s’échappe et touche la pointe de sa chaussure.

Soudain les femmes s’écartent : elle voit ce qu’elle n’aurait jamais dû, sa grand-mère nue. La peau ivoirine plisse la maigreur dévoilée de la vieille, qui se couvre d’une main tremblante, agitant l’autre avec une mimique d’enfant prise en faute, paupières et narines froncées. Elles se fixent puis elle baisse la tête. Honte et pitié en guise d’ultimes tendresses.

Les tantes revenues habillent leur mère puisqu’elle s’en va disparaître, autre part.

Chambre vide sous la lampe oubliée, persiennes closes, literie défaite. La couverture bouillonne une verdeur de maremme. L’horloge seule habite l’antichambre et les pièces abandonnées à sa pulsation inutile. Aucune âme cachée derrière la porte ne témoignera de la densité de l’absence.

Une sirène hurlait sur la voie périphérique.

Commencer par l'hiver © Béa Boubé Commencer par l'hiver © Béa Boubé

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