« Elle·s » – animales consciences

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » se glissent, glacées, dans l’angoisse.

Neige (détail) © Béa Boubé Neige (détail) © Béa Boubé

En elle, la terreur de la mort s’installa une nuit de pluie. Elle se souvient précisément quand elle prit conscience de sa propre disparition à laquelle elle ne pourrait échapper. La condition humaine lui est tombée dessus avec toute l’eau de la sorgue, alors que dans sa chambre d’enfant, elle était censée dormir. Béante, une trouée s’ouvrit dans sa poitrine.

Les rafales, la pluie diluvienne frappant la fenêtre et les fulgurations qui déchiraient les ténèbres hantaient son insomnie. De la tempête présente, mais elle était protégée dans la chambre, à la mort lointaine, mais qu’elle percevait pour la première fois sans échappatoire, ses pensées allaient et venaient, rebondissaient dans sa boite crânienne, prisonnières de cette soudaine et importune révélation. L’idée d’une Providence se mêlait plus ou moins à l’angoisse, telle une bouée flottant sur les ondes écumantes, mais insaisissable. Elle avait vu des images de barbes divines brandissant d’une main comminatoire la foudre destinée aux mortelles, d’autres icônes aussi, sacrificielles, figurant la rédemption. Mais ces gravures coloriées ne lui apportaient aucune consolation ; encres couchées sur feuilles blanches : elle ne croyait pas à ces célestes et masculines créatures. Elle se noyait.

Les prunelles ouvertes sur l’obscurité, tremblante et honteuse de trembler, elle savait la perturbation météorologique éphémère : les bourrasques finiraient, la laissant esseulée dans la nuit sans lune. Mais pas indemne. Pour toujours resterait cette béance : l’infinie question de sa mort.

À l’école, elle apprenait à lire. Elle se revoit devant la page, à côté de sa mère, associant de grandes lettres pour former des syllabes : en soirée, la répétition quotidienne des leçons. Elle eut la chance de savoir lire et de pouvoir oublier pendant quelques heures, fascinée par les aventures héroïques, sa propre finitude.

La pluie orageuse, la nuit, la lecture et la mort : ces quatre entités, pour elle, intimement liées. La nuit, peuplée d’insomniaques rêveries, cherchant la sente qui conduit à la fausse mort dont on se réveille. La faune chimérique des fables illustrées de l’enfance, à dormir debout. L’eau qui frappe, déborde, emporte ou manque, dévorée par la sécheresse, dans chaque histoire qu’elle écrit. La mort, intime compagne : elle approche chaque jour ses ombres, à foulées qu’elle espère encore lentes.

Neige © Béa Boubé Neige © Béa Boubé

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