« Elle·s » – Lézardes

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » se lovent dans la chaleur.

Chaleur qui ne brûle pas (détail) © Béa Boubé Chaleur qui ne brûle pas (détail) © Béa Boubé

Son attirance pour la chaleur lui vient aussi de l’enfance. Elle se remémore la traversée de l’accablante sécheresse, en 1976. Elle aidait sa grand-mère qui ne se résignait pas à laisser mourir les roses : les épines tranchantes, les corolles courbées sur leur plate-bande suppliaient.

L’eau prise à la fontaine frappait l’auge de gouttes sombres vite évaporées. Des mouches luisantes se collaient à la fraîcheur en vrombissant. Ça sentait la poussière et les feuilles desséchées.

La terre battue crissait sous les semelles quand elle portait l’eau lourde de vie sous les ramures qui ombrageaient la terrasse donnant sur la campagne. Elle piétinait les bractées qu’on ne récoltait pas pour la tisane, les grappes de boules sombres tombées des branches. Une poudre grise couvrait la toile de ses baskets.

Levant la tête, elle observait la double rangée de houppes immobiles plus loin dressées à la lisière des cultures. Soudain, une brise agitait mollement les feuilles, qui murmuraient une chanson de pluie enchantant la fournaise puis se taisait.

Elle attaquait les marches usées. De grosses pierres blanchâtres et descellées, grêlées par les averses, rongées de mousses. Lézardes fuyantes qu’écartent les canicules et les gelées dans la roche éclatée. Pattes et queue serpentine entraperçues. Grasses fourmis alignées. Punaises rouges et noires qui s’accouplent. Derrière, une voix aimante lui demandait de faire attention.

À travers la prairie jaune, elles affolaient les sauterelles endormies. Les herbes piquaient les chevilles. Elles versaient l’eau jusqu’à la dernière gouttelette. La terre absorbait tout sans rafraîchir les fleurs. Combien de fois auraient-elles dû y retourner ?

Dans la maison aux persiennes tirées, on allumait la télé l’après-midi. On voulait voir la Roumaine extraordinaire, ses prouesses déliées sur la poutre et aux barres. La gymnaste menue mais solide, ses mimiques enfantines, se jouait de la pesanteur. Souple, énergique, elle s’élançait, tournait, retombait, se cambrant selon les figures olympiques. Elle méritait la meilleure note et la médaille.

Elle aussi regardait la fille à la couette, à peine plus âgée. On disait alentour que la lumière trop forte lui brûlerait les ailes, qu’elle payait chèrement l'excellence par une enfance massacrée. On prédisait que la cruauté communiste consumerait cette rose juste éclose.

Mais elle ne savait pas, des paroles sombres ou des images éblouissantes, lesquelles étaient trompeuses.

Chaleur qui ne brûle pas © Béa Boubé Chaleur qui ne brûle pas © Béa Boubé

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