«Elle·s» – toiles cirées

Une image, une voix. Chaque semaine la rencontre d’une illustration originale de Béa Boubé et d’une apostille écrite en résonance par Juliette Keating. Aujourd’hui, « Elle·s » se retranchent en cuisine.

Vide, je m'accroche à tes cuisines (détail) © Béa Boubé Vide, je m'accroche à tes cuisines (détail) © Béa Boubé

Elle déteste la cuisine. La pièce et ce qu’elle y fait, tambouille, vaisselle. Nulle n’échappe, à l’exception des bourgeoises à domesticité qui la commandent à d’autres femmes. Remplir, cuire, servir, nettoyer et recommencer.

Certaines trouvent de la joie dans l’invention de spécialités, la satisfaction que procure la générosité sous la forme d’une distribution d’assiettes pleines. Pas elle.

Enfant : cuisine étroite de la porte ouvrant sur l’entrée à la fenêtre donnant sur la cour par laquelle la mère lui raconte devant la cage vide que la lapine s’est enfuie. Table à structure nickelée, surface couverte d’une fine couche de mélamine jaune qui se décolle : suffisante pour les pluches mais impossible d’y manger.

Ado : Porte à vitre armée. Entrée rétrécie, table à droite, toilée cirée blanche égayée de rouges cerises à queue verte. Recroquevillée sur la chaise paillée, elle dévore des tartines nappées de poudre chocolatée. Fenêtre voilée blanche sans vue. Une baby-sitter, amie éthiopienne, s’active pour la petite sœur.

Ado : aux baies vitrées donnant sur une closerie. La famille y dîne devant la télé, de vieilles tuiles couvrent la cloison basse occultant la cuisinière et sa hotte. Les tantes s’y retrouvent pour parler difficultés de la vie autour de la table ronde, maladies et morts, infusions en fin d’après-midi. Les plantes s’agrippent et grimpent dans la lumière déclinante.

Jeune adulte : minuscule, sous la charpente, rencognée dans la pièce unique. Plaque de cuisson électrique intégrée. Elle fait quand elle veut, comme elle veut, la soupe patates carottes, la ratatouille, la compote pommes cannelle.

Jeune mère : d’abord pièce carrée, rustiques dalles rouges, fenêtre à gauche. La chaise haute encombre la porte. Elle y vit l’éclipse historique en préparant la purée. Puis, cuisine étroite équipée de mélamine rouge sombre, fenêtre surplombant la remise à poubelles. Elle imagine des blattes inexistantes. Puis cuisine moderne équipée crème, table où prendre une collation sans plus et faire manger les enfants. Angoisse devant la fenêtre donnant sur la verdure bien peignée.

Après : cuisine étroite mélaminée bleue, peinture cloquée de moisissures replâtrée blanche après dix années. Sans porte donnant sur la salle à manger, vue plongeante sur la rue. Dînette quotidienne préparée à la hâte, rebelote en fin de matinée, les journées sans cantine.

Tourne, tourne, dans la pièce par naissance attitrée.

Elle y reviendra, cuisiner les causes de sa détestation.

Vide, je m'accroche à tes cuisines © Béa Boubé Vide, je m'accroche à tes cuisines © Béa Boubé

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